‹ Monographie du palais Granvelle à BesançonChapitre 4 sur 6 · CAROLO V MAX. IMP. OPT. PRINCIPI ANT · texte numérisé non relu

CAROLO V MAX. IMP. OPT. PRINCIPI ANT

PERRENOT GRANVELLANTS EPS.

ATRRBATBNSIS EIVS PR1MV8 CONS.

RERVM STATVS RT SIGILLORVM CVSTOS

DNO. S. OPTIME IIERITO BANC AD

VIVVM HTIVS PRINCIPIS EFFIGIEM

DIVTVRNS MEMORISE EX ^ERB POSVIT.

L'inventaire que nous publions dans nos pièces justificatives (n<> IV) permettra probablement de restituer h. cette même origine encore plus d'un morceau d'art de la collection impériale. Nous appelons particulièrement l'attention des critiques sur la Joconde de Léonard, le Portrait de. Raphaël et du Pordenone, la Vénus et le Satijre du Corrège, que mentionne notre document, bien que les inventaires du Louvre fassent provenir d'autres galeries les tableaux de mêmes vocables que renferme le musée.

les dépêches du cardinal, traitées comme paperasses inutiles, prendre le chemin de Tépicier et subir les dernières indignités. Ce vandalisme eut cependant un terme, grâce à Fintervention de deux ecclésiastiques érudits et jaloux de la gloire de leur patrie : Jules Chifflet, abbé de Baleme et ancien chancelier de la Toison d'Or, puis Jean-Baptiste Boisot, abbé de Saint- Vincent de Besançon, qui entretenait des relations épistolaires avec les plus brillants esprits de la capitale de la France. Ce dernier ayant acheté du comte de Saint-Amour la bibliothèque , les médailles et quelques-uns des tableaux du palais, le conseiller Chifflet lui céda volontiers les dépêches recueillies par son frère défunt, Fabbé de Balerne. « J'y ai ajouté depuis, dit Fabbé Boisot (*), plusieurs pièces originales tant anciennes que modernes déterrées en divers endroits, et, pour prévenir un nouveau malheur, j'ai pris soin de les faire relier. Il y en a déjà plus de quatre-vingts gros volumes in-foUo (*). » Boisot termina noblement sa carrière, en léguant son cabinet aux bénédictins de son abbaye, avec un petit fonds pour Featretenir, et sous la condition expresse que le public y serait admis les mercredi et samedi de chaque semaine. C'est làForiginede notre bibhothèque pubhque, ouverte en 1695, et qui occupe Fun des premiers rangs parmi les dépôts httéraires des provinces (*}, On en a distrait, sous le premier empire, les admirables portraits de Nicolas Perrenot par le Titien, du cardinal de Granvelle par Scipione Gaëtano, de Simon Renard et de sa femme par Antonio Moro, et ces quatre chefs-d'œuvre, réunis à deux [Descentes de croix sorties des mains d'Albert Durer et du Bronzino, lesquelles provenaient de deux chapelles des

(1) Lettre à Pellisson sur la vie du cardinal de Granvelle, dans la Continuation des mémoires de littérature et d'histoire, t. IV, l^e part., pp. 31-32.

(*) La publication des Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle a été entreprise, sous les auspices du Ministre de llnstruction publique et ia direction de feu Charles Weiss, dans la Collection de documents inédits pour servir à Chistoire de France; 9 Folumes in -4» ont déjà paru.

(*) Voir une Notice sur la bibliotlièque de Besançon, dans le Petit bulletin du bibliothécaire, n"" %, mai 1866.

Granvelle, sont devenus, en 1844, les pierres angulaires d« notre beau musée de peinture (').

Les comtes de Saint-Amour ne s'entendaient guère mieux à entretenir les bâtiments qu*à conserver les manuscrits : aussi quand, après la conquête française, la municipalité de Besançon, obligée de fournir un hôtel au gouverneur de la province, amodia dans ce but le palais Granvelle, se vit-elle dans la nécessité d'y faire tout d'abord pour près de trois mille francs de réparations. Elle ne fut que faiblement indemnisée de cette dépense, par une diminution de quatre cents francs sur le prix de chacune des quatre premières années de location. Ce prix, ûxé par un bail du 3 juillet 1 676, était de deux mille livres, et ce fut en vain que la ville tenta d'obtenir un rabais, lorsque, dix ans plus tard, le comte de Saint- Amour eut vendu, comme place à bâtir, une bande du jardin qui donnait sur la rue Saint- Vincent.

Parmi les charges écrasantes que l'administration française faisait peser sur la ville ('), aucune, plus que celle-là, n'était abusive. Le gouverneur de la Franche-Gomté ne pouvait venir à Besançon qu'en vertu d'un ordre spécial du roi, et il usait rarement de cette faculté. Obliger la ville à lui entretenir en permanence un vaste hôtel et à lui laisser la libre disposition de tous les appartements qu'il renfermait (*), n'était pas équitable. La

(') Voir la 5e éditioD du Catalogue des peintures, dessins et sculptures du musdc do Desancon, par M. J.-F. Lancrenon.

(*) Depuis la conquête de 1674, la ville avait construit et meublé pour plus de 200,000 livres de casernes; elle avait payé, en 1676, 300.000 livres pour le transfert du parlement de Dole à Besançon, et abandonné à ce corps de justice une portion considérable des bâtiments municipaux; en 1691, il lui avait fallu financer 150,000 livres pour obtenir l'Université et fournir à celle-ci un local pour ses leçons Les logements de fonctionnaires coûtaient annuellement 12,611 livres : à quoi il fallait ajouter encore 4,176 livres pour entretien des casernes et des corps de garde. Toutes ces charges réunies représentaient un revenu de 49.287 livres, et la ville ne percevait annuellement, au début du siècle dernier, que 72,781 livres; il ne lui restait donc que 23,494 livres pour pourvoir aux services municipaux proprement dits.

(') La municipalité ayant essayé de combattre cette prétention des gouver-

Digiti

municipalité trouvait néanmoins dans cet état de choses quelques compensations, celle entre autres de pouvoir mettre un logis princier à la disposition des hauts personnages qui traversaient la cité.

Bien des fois déjà le palais avait retenti du bruit des fêtes publiques, car les comtes de Saint- Amour l'avaient toujours prêté volontiers pour y installer des hôtes d'une distinction exceptionnelle. Le marquis de Castel-Rodrigo, venu comme plénipotentiaire du roi d'Espagne, pour conclure avec la république bisontine le traité qui la plaçait sous le protectorat de son maître, avait séjourné au palais Granvelle depuis le 18 septembre jusqu'au 9 octobre 1664; et, durant le magnifique festin qu'il y offrit aux principaux fonctionnaires de la cité, sa fille, mademoiselle de Moura, fit d'abondantes largesses au peuple : les pièces qui tombèrent alors des fenêtres de l'édifice portaient d'un côté la figure de Philippe IV, et au revers l'image de la ville, avec les mots MAGNO svB RKGB LIBERA VKSVNTio (*). Moins de quatre ans après,

neurs de disposer à leur guise à*un local dont ils n'avaient que l'usufruit, ces hauts fonctionnaires prirent l'habitude de faire confirmer leurs gracieusetés par brevet royal, afin d'en rendre l'exécution obligatoire. Le brevet royal était toujours doublé de la lettre de concession. Le texte suivant de l'une de ces lettres est un exemple assez caractéristique du sans-géne dont quelques grands seigneurs, sous le régime du bon plaisir, pouvaient user envers les corps composés de bourgeois :

Lettre à Madame la comtesse de Scey, accompagnant le brevet du roi qui lui concède, pour sa vie, un appartement à Granvelle,

« Paris, le 8 février 1762.

» filadame la comtesse, ma caducité, mon radotage qui s'ensuit, et surtout ma bêtise qui ne peut s'accoutumer à ce qu'elle voit et entend journellement, m'a fait prendre le party de demander au roy de vous assurer le logement que j'ay été assés heureux de vous procurer. J'espère que cela ne vous déplaira pas.

» J'ay l'honneur d'estre, avec respect, Madame la comtesse, vostre très humble et très obéissant serviteur, Duras. »

(1) Th. Varin, ^^arré fidèle vt curieux de tout re qui s'est pa^sé dans Vheureuse prise de possession de la cité de Besançon par son Excellence JUs' le marquis de Castel-Rodrigo, Besançon, 1664, ia-A^, 41 pages.

le grand Condé emportait la place de Besançon sans coup férir, et passait au palais Granvelle la journée du 8 février 4668 (*). A la suite de la seconde conquête française, lorsque Louis XIV crut sa domination suffisamment affermie pour trouver un bon accueil en Franche-Comté, ce monarque, la reine, le dauphin et une partie de la Cour descendirent au palais Granvelle dans la soirée du 1 6 juin 1 683, et ne le quittèrent que dans la matinée du 19 (*). Le grand roi accepta du comte de Saint- Amour, en souvenir de sa visite , les torses de Jupiter et de Junon qui ornaient le jardin du palais (*) ; la première de ces figures, une merveille de Fart antique, fut jugée digne de prendre place dans le parc de Versailles. Ce fut également dans le palais qu'eurent lieu, le 18 décembre 1685, les noces de mademoiselle de Rosanne, fille du duc de Duras, gouverneur de la Franche-

(^) « Le prince de Condé suivit le sieur do Pradel à entrer dans Besançon environ une heure après, et arrivant à la plae» Satat-Plerre, il s'arresta à considérer la statue de bronze de Tempereur Charles-Quint, assise sur un double aigle impérial qui jette de Teau par ses deux testes ; puis il osta son chapeau. Et rencontrant le corps du magistrat, il dit au sieur Buson d'Auxon, qui eeste semaine-là en estoit président, qu'il sçavoit desja bien tout ce qu'il vouloit luy dire, afin d'espargner et mesnager le temps, et qu'il falloit aller droit à l'église pour remercier Dieu.

» L'archevesquo le rcceut à la porte de Saint-Jean-le-6rand, revestu pontificalement, et luy donna l'eau bénite, estant tout prest pour le Te- Deum. On avoit dressé, au milieu du chœur de cette métropolitaine, un appuyoir d'oratoire pour le prince; et dans les formes se mirent les corps selon la coustume. Ce prince attentif à toutes choses, estant à genoux, appela le sieur Bouillet. son médecin, natif de Charoles, qui n'estoitpas loin de luy, et luy ordonna de prendre garde si l'archevesque diroit bien l'oraison et s'il Iraiteroit le roy de France de Ludovicum regem nostrum, et ce prélat n'y manqua point. Estant retourné de l'église, il fut festoyé par le magistrat (la municipalité) dans la maison de Granvelle, où le comte de Saint- Amour l'entretint. » (Jules Chifflet, Mémoires sur les deux conquêtes de la Franche-Comlè par Louis XIV, liv. IJ, ch. 2, ms. de la bibliothèque de Besançon.)

(«) Voir les délibérations municipales relatives à cette réception de Louis XIV à Besançon, dans nos pièces justificatives, n*» VU. (»; DuNOO. Histoire du comté de Bourgogne, 1. 1, p. 166.

Comté, avec le jeune duc de la Meilleraye, petit -neveu du cardinal Mazarin (*). Enfin, dans la dernière année du dixseptième siècle, le prince de Bourbon-Conti (*) occupa le palais (îranvelle durant la nuit du 26 janvier et la journée du lendemain.

r.e propriétaire du palais Granvelle manifestait dès lors l'intention d'élever le prix du loyer de cet édifice, et la municipalité n'était pas disposée à y consentir. Le débat était devenu si vif, en 1712, que la Cour s'en émut et chargea l'intendant de la province de ménager un accommodement entre les parties. Ce fonctionnaire jugea que le meilleur accommodement était que la ville fît l'acquisition du palais Granvelle. Or, pour le magistrat de Besançon, qui ne sortait plus alors du suffrage populaire {*), les désirs de l'administration supérieure avaient presque force de loi. L'intendant négocia lui-même les conditions d'un traité de vente, qui fut signé le 1 4 aoAt 1712. Par cet acte, la municipalité s'engageait à payer immédiatement 3,000 livres au comte de Saint- Amour, et à lui créer sur l'hôtel de ville une rente annuelle de 2,850 livres, représentant l'intérêt d'un capital de 57,000 livres. L'intendant, revenant à son rôle de délégué du souverain, félicita la ville de cette acquisition, comme de la meilleure affaire qu'elle eût jamais faite. Ces compliments étaient prématurés. Le fils du comte de Saint- Amour, Jacques-Philippe de la Baume, le prouva bientôt, en invoquant la coutume du retrait-lignager pour

(^} Paul-Jules, fils unique d'Armand-Charles delà Porte, duc de Mazarin et de la Meilleraye, et d'Hortense Mancini, né le 25 janvier 1666, mort le 7 septembre 1731 ; — Félice-Charlotte-Armande, fille de Jacques-Henri de Durfort, duc de Duras, et de Marguerile-Félice de Levis-Ventadour, morte le 27 décembre 1730, âgée de 58 ans. (MoRi^Ri, DlcHonnuire hhlorique, édit. Drouet, t. VU, p. 383.)

(*) François-Louis de Bourbon, petit-fils de Henri (2* du nom} prince do Condé, était né le 30 avril 1664 : il avait pris une part glorieuse aux campagnes de Louis XIV, et fut, en 1697» l'un des candidats au trône do Pologne ; il mourut à Paris en 1709.

('} Voir notre exposé des varialum di régime munkipal à Besnnron^ dans les pièces justificatives de te travail, n» V.

se substituer à la ville dans le marché qu'elle venait de conclure; il attendit toutefois, avant d*agir, que les 3,000 livres eussent été versées dans la caisse paternelle. Le bailliage' de Besançon, par un jugement du 1 3 septembre \ 71 3, lui donna gain de cause ; mais la ville en appella au parlement, tandis que Fintendant sollicitait l'intervention du chancelier de France. Cette double démarche décida Jacques-Philippe de la Baume à renoncer au bénéfice de la sentence du baillage ; mais son désistement ne fut pas gratuit. Pour acquérir un titre de propriété définitif, la ville dut faire le sacrifice des 3,000 livres payées comptant, et porter à 4,000 écus, soit en capital 60,000 livres, la rente primitivement stipulée. Cet acte additionnel fut passé le 3 août 1745.

Devenue propriétaire du palais Granvelle, la ville en améliora la distribution intérieure; mais elle ne tarda pas à retrouver largement le prix de ces sacrifices, en gagnant la bienveillance du gouverneur le plus éclairé et le plus paternel (*) qu'ait eut la province.

N'étant encore que gouverneur en survivance, le duc Marie-Joseph de Tallard vint au mois de février \ 728 prendre possession de]son département. En prévision de cette visite, la municipalité avait fait venir d'excellents vins de Champagne et de Bourgogne, ainsi que des bougies du Mans. Sensible à toutes les attentions dont il fut l'objet, le duc de Tallard se prit d'attachement pour la ville de Besançon ('), et ne cessa jusqu'à la fin de sa vie de lui en donner des prouves. Sous ce nouvel hôte, le palais Granvelle vit refleurir dans son sein les arts, les lettres et les sciences.

{}) A propos d'une légère contestation survenue entre le lieutenant de roi à Besançon et la municipalité, le duc de Tallard écrivait à cette dernière (5 août 1736) : < J'ay toujours beaucoup de peine. Messieurs, lorsqu'il est question de donner tort à quelqu'un. »

(') Par une lettre du 18 février 17^, le maréchal de Tallard, gouverneur en titre, remerciait en ces termes la municipalité de l'accueil fait à son fils . « S'il est assez heureux pour que vous soyés contents de luy, je vous assure, Messieurs, qu'il l'est encore bien davantage de vous. Il ne me parle, depuis son arrivée, que de vos munificences, que de votre empressement à concourir à tout ce qui luy pou voit estre agréable. »

Use Académie de masii^ue s'était formée à Besançon en 1726 ; mais elle manquait d*un local suffisamment spacieux pour tenir ses assemblées* Sur la demande du président de Michotey, Tun de ses directeurs, le duc de Tallard s'empressa de lui accorder, dans le palais Granvelle, une grande pièce que la ville se chargea de restaurer.

Il n'existait pas à Besançon de promenade intérieure, et l'opinion publique désirait ardemment que le jardin du palais Granvelle reçût cette destination. C'était pour le jeune gouverneur une belle occasion de fonder sa popularité ; il la saisit avec empressement, « Messieurs, écrivait-il au magistrat le 42 février 1 728, vous avez été témoins des vœux de toute la ville pour que mon père donnât son agrément à ce que Ton fît du jardin du palais Granvelle une promenade agréable et utile au puUie. Je lui en ai rendu compte dès les premiers moments de mon arrivée ; il est charmé de pouvoir contribuer h Tamusem nt de tout ce qu'il y a de considérable à Besançon, et il m'a chargé de vous dire que vous vissiez avec M. l'intendant ce qu'il conviendrait de faire. » Les travaux d'appropriation furent entrepris dès l'année suivante. Ils consistèrent d'abord dans l'abaissement de la terrasse et son raccordement avec le niveau général du sol, au moyen de décombres provenants de constructions privées. Puis on supprima la fontaine qui existait dans la cour, et l'on renforça de la sorte le jet d'eau du jardin : le trop plein du nouveau bassin, réuni à celui de la fontaine des Carmes, fut concédé au jardin botanique qui existait sur l'emplacement du théâtre actuel. Le public n'eut toutefois que le parcours des allées, et le jardin continua d'être amodié à un maraîcher, qui payait loyer au gouverneur de la province. Le duc de Duras, qui avait remplacé en 1756 le défunt duc de Tallard, concéda, deux ans plus tard, la jouissance viagère de ce revenu aux époux Plançon, ses anciens domestiques : aussi lorsque la ville voulut, en 1778, livrer aux promeneurs la totalité du terrain, fut-elle obligée de racheter le droit de la veuve Plançon, en lui constituant une rente viagère de 710 livres. On fit alors un nivellement complet du sol et l'on y disposa la plan-

tatioa régulière d*arbres qui a subsisté depuis. Quant à la sombre muraille qui clôturait le jardin Granvelle du côté des Carmes^ elle fut abattue en 4783» époque oU la ruelle ouverte en 1534 devint un prolongement de la rue de Traverse, aujourd'hui rue de la Préfecture. Le môme intérêt de voirie fit démolir le pont couvert qui reliait le palais à Téglise des Carmes, et Ton entoura ce dernier édifice de boutiques qui existent encore aujourd'hui ; une portion de la maison Ludin, cette misérable dépendance du logis des Granvelle, dôtêtre également sacrifiée pour l'élargissement de la rue. La pièce d'eau fut comblée en 1786, comme dangereuse pour les enfants; mais, en revanche, l'année 4789 vit s'élever, dans la partie basse de la promenade, un pavillon de style grec ayant pour enseigne : Salon de rafraichisse-

Depuis la conquête française, une troupe de comédiens s'était établie à Besançon ('). Elle représentait dans une salle de la rue des Granges, dite le Jeu- de-Paume ; mais ce local offrait le double inconvénient d'être trop étroit et de coûter fort cher : deux louis de location par semaine. Pour sortir de cette situation, les comédiens députèrent, en juin 4 728, auprès du duc de Tallard et ils en obtinrent l'autorisation de transformer en théâtre les appartements supérieurs de l'aile méridionale du palais Granvelle. Plus tard, en 4744, la ville acquit, moyennant 5,000 livres, le mobilier de la comédie ; elle augmenta, en 4753, les dimensions de la salle, et celle-ci ne cessa d'abriter les représentations

(') Les enrochements pittoresques et les cascatelles qui bordent la promenade, du côté du théâtre, ont été établis en 1860, avec les éléments d'une décoration analogue existant dans le jardin provisoire de rcxposition universelle qui venait de finir. Ces deux créations successives ont été l'œuvre de l'habile décorateur de nos promenades (M. Briee Michel). La statue eu pierre, représentant le Doubs, qui couronne si heureusement les rochers de Granvelle, a été posée en 1864; elle a pour auteur M. Just Becquet, de Besançon.

(*) Voir une note sur les \or\gines du ihédtre à Besançon, dans nos pièces justificatives, n* VL

scéniques que le 9 août <784, jour de rinauguralion du monument spécial qui sert encore aujourd'hui de théâtre (*).

Marie-Joseph de Tallard avait reçu Téducation la plus soignée. Sa famille le destinait à l'état ecclésiastique et l'avait déjà fait pourvoir d'un riche prieuré, lorsque la mort de son frère aîné, tombé glorieusement sur le champ de bataille d'Hochstet, vint lui imposer le devoir de changer de direction. Il lui restait néanmoins de sa vocation première un vif amour des études sérieuses et une disposition bienveillante envers ceux qui s'y livraient. L'une des conséquences de ce sentiment fut la création de notre Académie des sciences, belles-lettres et arts, reconnue par lettres-patentes du mois de juin 4752 et installée le 10 août de la même année. <l Le public, écrivait un contemporain, a paru applaudir à un projet qui, en ouvrant 'à l'émulation une carrière briUante, nous procure le seul avantage que nous puissions envier à nos voisins, et qui, en réunissant en un même corps l'épée, la robe, les dignités et les talents , engage les différents ordres de cette province à contribuer à la perfection des connaissances humaines l*). » Aux deux prix d'éloquence et d'histoire fondés par le duc de Tallard, la ville en ajouta un troisième pour récompenser les travaux relatifs aux arts utiles ; la distribution s'en faisait dans une séance solennelle qui avait lieu le jour de Saint-Louis. Depuis 1?53 jusqu'en 4793, époque de sa suppression, l'Académie se réunit au palais Granvelle; elle a réalisé ou provoqué, durant cette période, d'importants travaux d'histoire locale {*).

Une autre institution de première utilité, l'Académie de pein-

(^) Le théâtre de BesaDçon, l'une des meilleures productions de Claude- Nicolas Ledoux, occupe une grande place dans l'œuvre gravée de cet architecte, Paris, 1804, gr. in-fol.

(*) Almanach historique de Besançon et dé la Franche-Comié pour 1753, p. 93.

(*) Voir sur les origines de l'Académie de Besançon» le discours de présidence de M. Pjsrennès, prononcé le 28 janvier 1852 et inséré dans les Mémoires de cette compagnie.

ture et de sculpture, fonctionna au palais Granvelle pendant les dernières années de son existence. Elle avait été ouverte en 4774, sous les auspices de l'intendant de Lacoré, par les soins de deux artistes d'une valeur sérieuse et originale, le statuaire Luc Breton et le peintre Melchior Wyrsch. La révolution en fit une simple annexe de l'école centrale du département, et elle ne reprit une vie indépendante qu'en 4809, mais avec le titre beaucoup plus modeste d'Ecole municipale de dessin {*).

En supprimant la charge de gouverneur de la province, en dispersant les associations savantes, la Révolution avait fait le vide dans le palais Granvelle. Cet édifice tombait dès lors sous le coup de la loi du 10 août 4794, qui obligeait les communes à payer leurs dettes en aliénant ceux de leurs immeubles qui n'étaient plus affectés à des services publics. Mis en vente au mois de juillet 4793, le palais Granvelle fut adjugé pour la somme de 98,200 livres.

Madame Just Détrey, née Hérard, fiUe du principal adjudicataire, a eu l'immense mérite de considérer le palais Granvelle comme un dépôt sacré dont elle devait compte à ses concitoyens. Ayant résisté à toutes les offres de la spéculation privée pour conserver intact ce bel édifice, elle voulut un jour rendre sa succession liquide, et vint elle-même proposer à la ville de reprendre son ancienne propriété pour la somme de 350,000 fr. Le maire de Besançon, M. Clerc de Landresse, en homme de goût et d'intelligence, fit bon accueil à l'offre de Madame Détrey, et, ensuite d'un vote favorable du Conseil municipal, la ville fut autorisée, par une loi du 21 mai 4864, à réaliser cette acquisition et à en payer le prix en vingt annuités successives (*).

(^) Voir sur les débuts de l'Ecole de dessin de Besançon, Melchior Wyrsch et les peintres bisontins, par M. Francis Wey, dans les Mémoires de la Soc. d'Em. du Doubs, 3» série, t. VI, pp. ^5-53.

(") Cette loi, promulguée à la dat« du 21 mai 1864 et insérée au Moniteur du 18 juin suivant, est ainsi conçue :

« La ville de Besançon est autorisée à contracter l'engagement d'acquitter,

Goosie

Daftinéet taturef da palaii GraiiTella.''

Dès 1844, M. Tarchitecté Delacroix présageait ainsi la destination que Favenir réservait au palais Granvelle : « Il conviendrait, disait-il, que plus tard, dans un moment de prospérité, la commune rachetât cet édifice, regardé par tous les habitants comme le véritable palais du musée, du cabinet d*histoire naturelle, de la bibliothèque et de l'Académie {*). »

N'est-ce pas là, en effet, qu'est née notre bibliothèque, qu'ont été réunis les plus précieux joyaux de nos musées, qu*ont vécu et prospéré nos plus anciennes sociétés savantes ? Ces divers services, aujourd'hui disséminés et pourvois de locaux trop étroits, gagneraient beaucoup à ôtre fs^pprochés et à vivre dans une atmosphère imprégnée de glorieux souvenirs.

« L'état des finances de la ville, disait naguère M. Qerc de Landresse à son Conseil municipal, ne permet pas do restaurer et de compléter immédiatement ce vieil édifice. Vous avez voulu seulement le sauver de la destruction, en empêchant la spéculation de s'en emparer. Quand vos charges auront diminué, vous pourrez consacrer ce palais à des usages publics (*). »

Un premier pas vient cependant d'être fait dans la voie de cette restauration si désirable. C'est la commande d'une statue du cardinal de Granvelle, destinée à la cour du palais (*). L'iui-

dans un délai de vingt ans, h partir de 1866, et sur ses revenus ordinaires, une somme de 350,000 francs, productive d'intérêts à 5 o/o, et représentant l'évaluation d'un immeuble dit palais Granvelle, dont l'acquisition a été approuvée par arrêté préfectoral. »

(^) A. Delacroix, Notice sur le palais Granvelle, dans les Mémoires de la Soc. d*Em, du Douhs, !'• série, t. H, 1842, p. 9.

(*) Rapport du maire de Besançon an Conseil municipal, dans sa session de mai 1864.

(*) Les journaux de couleur libérale et les feuilles protestantes ont blâmé le projet d'élever une statue au cardinal do Granvelle, en objectant

tiative du projet est venue de feu Charles Weiss, le doyen des bibliothécaires français, qui a généreusement affecté à cette distination une somme de 30,000 francs, fruit des épargnes d'une vie de 87 années, consacrée tout entière au culte des illustrations de notre province. Le Conseil [municipal de Besançon s'est associé à l'entreprise par le vote de 10,000 francs. La statue en marbre blanc, confiée par Charles Weiss à l'habile ciseau de M. Jean Petit, représentera le cardinal dans son rôle politique, tandis que quatre génies en bronze, accolés au piédestal, symboliseront les diverses branches des arts, des lettres, des sciences et de l'industrie qu'il s'efforça de faire germer dans sa terre natale.

que cet homme d'Etat avait été l'un des agents de la politique sauguinaire de Philippe H. A cela nous répondrons que l'hommage dont il s'agit s'adresse beaucoup moins au premier ministre du roi d'Espagne qu'au bienfaiteur de la ville de Besançon et de la province de Franche-Comté ; et ce dernier titre ne [saurait être contesté au cardinal de Granvelle, nul n'ayant plus fait que lui pour l'avancement de ses compatriotes et pour répandre parmi eux le goût des choses de l'intelligence. Quant à son rôle politique, on ne l'a longtemps apprécié que d'après les pamphlets de ses ennemis ; mais ses- dépêches, depuis qu'elles sont connues, le font voir sous un tout autre jour : il en ressort que Granvelle fut l'adversaire déclaré de toutes les mesures violentes décrétées par son maître, et qu'il usa de tout son pouvoir pour en adoucir l'exécution. Ce témoignage lui est rendu par un écrivain protestant, également dévoué à ses croyances religieuses et à la vérité de l'histoire, qui avait fait son opinion sur le cardinal de Granvelle dans une étude approfondie de sa correspondance. Un jugement aussi bien fondé est la meilleure réfutation des clameurs qui se sont produites à propos de la statue ; nous le reproduisons dans nos pièces justificatives (n'» VI 11).

Page 1