COMPOSITION DU SAFRAN
Il était important de connaître la nature et les propriétés des principes qui donnent au safran sa brillante couleur et son odeur aromatique. Les premiers auteurs qui ont fait une analyse complète du safran sont Bouillon-Lagrange et Vogel.
Avant ces chimistes, quelques, pharmaciens tels que Ilagen, de Kœnisberg, avaient reconnu que le safran contient deux principes, l’un colorant soluble dans l’eau et l’alcool, l’autre aromatique, de nature huileuse et qui passe à la distillation.
L’auteur le plus moderne qui parle de l’analyse du safran est Dœrfurt. Ce pharmacien avait vu que les matières extractives du safran sont solubles non-seulement dans l’eau et l’alcool, mais aussi dans les huiles, de plus il avait annoncé que les stigmates du crocus sativus ne contenaient ni gomme, ni mucilage, ni résine, puisque, disait-il, les teintures alcooliques sont précipitées par l’éther.
Tel était Létal des connaissances sur la composition du safran, lorsque Bouillon-Lagrange et Vogel publièrent en 1811 un important mémoire sur l'analyse du crocus sativus.
Après ces deux chimistes, d’autres, non moins autorisés, tels que Henry et plus récemment Bernard Quadrat, se sont livrés aux mômes recherches et sont arrivés à des résultats un peu différents ; aussi ai-je cru devoir mettre en regard dans un même tableau les résultats obtenus par chacun de ces chimistes en soumettant la matière colorante, isolée par chacun d’eux, à l’action de différents réactifs.
Première analyse.
Bouillon-Lagrange et Vogel, pour isoler les principes colorant et aromatique du safran, traitaient celui-ci par l’eau bouillante.
1° Extraction du principe colorant. — Ils commençaient par préparer un extrait aqueux de safran, extrait qui fut repris par de l’alcool bouillant et marquant 40“ à l’aréomètre de Baumé. L’alcool fut retiré par distillation, et il resta dans la cornue une matière jaune rougeâtre à laquelle ils donnèrent, sur l’avis d’IIaüy, le nom de polychroïte (tcoXuç, nombreux, et x,poa, couleur).
Le safran qui a été épuisé peut céder un peu d’eau à de l’alcool bouillant à 40 degrés.
On peut épuiser directement le safran par de l’alcool à 40 dégrés, puis on évapore à siccilé dans une étuve. On obtient ainsi une masse jaune rougeâtre, déliquescente, brillante et transparente tant qu’elle est chaude et qu’on peut détacher comme de l’extrait sec de quinquina. Son odeur est suave, analogue au miel, saveur amère et piquante comme le safran, mais à un plus haut degré.
Caractères de la polychroïte.
La polychroïte est décolorée par les rayons solaires.
L’acide sulfurique lui donne une couleur bleu indigo qui
passe ensuite au lilas, réaction qui pourrait servir à reconnaître la présence du safran dans le laudanum liquide.
L’acide nitrique la rend verte ; le chlore la blanchit, le sulfate de fer la précipite en brun foncé. Elle sature les bases telles que la potasse, la soude, la chaux. Cette matière est tout à fait soluble dans l’eau et l’alcool, peu soluble dans l’éther et pas du tout dans les huiles volatiles ou fixes.
La polychroite connue, Bouillon-Lagrange et Yogel recherchent l’huile volatile.
2" Extraction de l’huile volatile.
Pour extraire ce principe qui donne au safran les propriétés que l’on utilise en thérapeutique, Bouillon-Lagrange et Vogel eurent recours à la méthode ordinaire employée pour recueillir les huiles volatiles, je veux dire à la distillation.
Ce procédé ne leur fournit qu’une faible quantité de produit ; en vain eurent-ils recours à l’emploi de l’eau saturée de sel marin, dans le dessein de retarder l’ébullition, la majeure partie de l’huile restait dans le décodé. Ils attribuèrent leur insuccès à la grande solubilité de l’huile dans l’eau, et à sa faible volatilité, interprétation erronée, comme nous le verrons dans l’analyse de Henry. Ils n’obtinrent donc qu’une faible quantité d’une huile d’apparence laiteuse et formée de deux couches oléagineuses, l’une supérieure, blanche, concrète, surnageant l’eau distillée de safran, l’autre inférieure, fluide, jaunâtre et plus soluble dans l’eau que ne le sont habituellement les huiles volatiles.
L’huile restée dans l’alambic se figea au bout de quelques jours et prit un aspect blanc, cristallin, comme micacé et plus léger que l’eau.
Indépendamment de l’huile volatile et de la polychroite, le safran contient encore, d’après Bouillon-Lagrange et Yogel, les principes suivants, de sorte que la composition du safran serait :
Polychroite.
Huile.
. . . quantité indèteri
Eau.
Gomme.
Matière cireuse . . . .
Albumine.
Débris de végétal....
Deuxième analyse.
Henry ayant repris l’analyse du safran dans l’intention d’étudier la polychroite, se livra à quelques expériences avant de contrôler la méthode de Bouillon-Lagrange et Vogel. Grâce à ses essais, il parvint à établir la relation qui existe entre la matière colorante et l’huile volatile dans le safran, et put dès lors donner un procédé rationnel pour obtenir les principes du crocus officinalis. Je m’empresse de faire connaître celte relation ; une fois connue, on comprend facilement ce qui suit. D’après Henry, la prolychroile doit être regardée comme une combinaison de l'huile et de la matière colorante.
Henry commença par dessécher le safran, puis il le traita par de l’éther sulfurique. Ce dissolvant se chargea d’huile volatile, de cire et d’un acide qui a paru présenter les caractères de l’acide malique.
C’est cet acide qui, combiné avec l’ex trait alcoolique de Bouillon- Lagrange, donne à la matière colorante sa solubilité dans l’eau. En effet, si l’on ajoute un alcali à cet extrait alcoolique dissous dans un peu d’eau, la matière colorante se précipite immédiatement sous forme de beaux flocons jaunâtres ; un peu de matière colorante reste en dissolution, et l’huile volatile unie à l’alcali. Pour isoler l’huile, il suffit de chauffer ou de saturer l’alcali par un acide; l’huile se dégage en répandant une odeur âcre très-prononcée qui excite le larmoiement. On comprend maintenant pourquoi Bouillon-Lagrange et Vogel ne purent obtenir une quantité satisfaisante d’huile volatile, malgré le degré élevé de la température à laquelle ils distillaient: c’est que l’huile n’était pas libre et ne pouvait par conséquent se volatiliser.
Extraction de la matière colorante.
Henry, après avoir obtenu la polychroite par le procédé de Vogel, ajouta à l’extrait alcoolique une petite quantité de potasse ou de soude pour déterminer la séparation de l’huile volatile et de la matière colorante; celle-ci se précipita en grande partie, le
reste fut précipité par un léger excès d’acide acétique. D’autre part, une partie de l’huile se volatilisa et l’autre partie fut entraînée par des lavages successifs et la matière colorante resta dans l’appareil; Henry l’appela safranine.
Propriétés de la matière colorante
Sèche et pulvérulente, elle est d’un rouge écarlate; humectée, elle est jaunâtre; sa saveur est légèrement amère, son odeur nulle.
Elle est peu soluble dans l’eau même chaude, davantage dans l’éther, entièrement dans les huiles fixes et volatiles, en toute proportion dans l’alcool.
Les alcalis, surtout concentrés, la dissolvent très facilement sans l’intermédiaire du calorique ; la solution est d’une belle couleur jaune. En saturant l’alcali, la matière précipite sous forme de flocons jaunes.
Le chlore, les acides sulfurique et nitrique se comportent avec elle comme Bouillon-Lagrange et Vogel l’ont observé: h grammes calcinés en un creuset de platine n’ont laissé que 5 centigrammes de résidu jaunâtre insoluble dans l’eau, formé entièrement d’oxyde de fer. 1 gramme traité par le peroxyde de cuivre a donné de l’eau, de l’acide carbonique mais aucun atome d’azote.
Extraction de l'huile volatile.
Pour extraire l’huile volatile, Henry distilla 32 grammes de safran dans un alambic contenant de l’eau saturée de sel marin, plus 16 grammes de lessive caustique à 28 degrés, et communiquant avec un réfrigérant constamment refroidi: à la température de l’ébullition, le ballon récipient se chargea de vapeurs blanches qui se condensèrent aussitôt en une huile jaunâtre d’une odeur et d’une saveur très-prononcées de safran. Henry obtint ainsi 3 grammes de produit. Celte huilejouit des mûmes pro priétés que l’huile du mémoire précité. La matière colorante resta dans la cucurbite.
Henry tira de son analyse les conclusions suivantes :
1“ La polychroïte est une combinaison d’huile volatile et de matière colorante.
2“ La matière colorante, safranine, séparée de l’huile, jouit de quelques propriétés différentes.
3° Que l’on ne peut séparer l’huile volatile du safran que par l’intermédiaire d’un alcali.
4° Que l’on doit attribuer à l’huile volatile plutôt qu’à la matière colorante les propriétés du safran.
5° Que les alcalis et les acides peuvent précipiter des teintures aqueuses, vineuses et alcooliques de safran, une partie de la matière colorante ; qu’ils agissent alors en détruisant la combinaison de la matière grasse et de la polychroïte; que c’est à cette cause que l’on doit attribuer l’effet qui se produit dans le laudanum.
6° Qu’il ne peut se formor de précipité dans les teintures alcooliques de safran à moins qu’elles ne soient très-chargées.
7” Que la matière colorante existe dans le safran dans les proportions de 42 p. 100 et l’huile volatile dans celle de un dixième.
8° Qu’on trouve aussi dans le safran l’acide malique et les autres substances déjà reconnues par Bouillon-Lagrange et Vogel.
Troisième analyse.
M. Bernard Quadrat a extrait la matière colorante du safran par un procédé tout a fait différent de ceux que nous avons examinés jusqu’ici.
Ce chimiste épuise le safran par de l’éther, puis le traite par de l’eau bouillante et précipite l’infusé par du sous-acétate de plomb. Le précipité rouge est lavé puis décomposé par de l’hydrogène sulfuré. Il se forme du sulfure de plomb qui retient la matière colorante, celle-ci en est séparée par de l’alcool bouillant et marquant 40 degrés. Cet alcool est ensuite retiré par distillation. A mesure que la liqueur se concentre, il s’en sépare des cristaux jaunes de soufre pur. L’eau mère évaporée à siccité est reprise par l’eau. La solution aqueuse filtrée abandonne par l’évaporation la matière colorante pure.
C’est une poudre rouge orangé, soluble dans l’eau en formant une liqueur jaune ; également soluble dans l’alcool, presque insoluble dans l’éther.
Les acides, sulfurique et nitrique la colorent, le premier en bleu, le second en vert.
Elle forme avec les alcalis des combinaisons salines solubles. Les alcalis concentrés la décomposent avec l’aide de la chaleur, et il se dégage une huile d’une odeur particulière ; c’est l’huile volatile.
La chaleur lui fait éprouver plusieurs changements de couleur suivant son degré d’élévation.
Sa composition serait exprimée par la formule C 3 °H'’0".
La solution aqueuse forme avec le sous-acétate de plomb un précipité rouge ayant pour formule 3PbO, C J °H ,5 0'.
Bernard Quadrat a trouvé dans le safran, en outre de la matière colorante et de l’huile volatile, un acide particulier, innomé. Incinéré, le safran laisse 8,93 p. 100 d’une cendre alcalinerenfermant les acides carbonique, sulfurique, silicique, phosphorique, des chlorures, de la chaux et de la magnésie, de la potasse et de la soude.