FALSIFICATIONS DU SAFRAN
Le safran, en raison de son prix élevé, est l’ojet des falsifications les plus variées et les plus susceptibles de tromper le pharmacien assez négligent pour ne point soumettre à un examen attentif la substance telle qu’il la reçoit du droguiste.
On ne doit point s’étonner de ces sophistications, car plus un médicament est actif et cher, plus les malhonnêtes gens redoublent de zèle pour y mêler des produits le plus souvent inoffensifs, il est vrai, mais toujours d’une valeur nulle. Et nous sommes obligés d’avouer que la France n’est pas le pays où ces falsifications se font le plus difficilement.
Et en effët, ce n’est pas sans éprouver un sentiment d’indignation, qu’on lit cet arrêt d’un procureur du roi qui déclare qu’il « n'y a pas lieu à saisie » d’une substance composée de safran 25 parties, carthame 75, le tout sali par un mélange d'huile et de sulfate de chaux, .et vendu par des Espagnols sous le nom de safran d'Espagne , « attendu que les inculpés n'avaient pas vendu ce mélange dans la ville où ils résidaient » ; de sorte qu’ils ont pu, dès le lendemain aller exercer leur coupable industrie dans la ville voisine.
Si l’impunité dans ces cas avait lieu autrefois, il en est de même encore aujourd’hui pour le safran comme pour les autres produits, car, sans sortir de Paris, on peut trouver une usine qui fabrique du sulfate de chaux cristallisé, destiné à être mélangé avec du sulfate de quinine.
Mais ce serait sortir de mon sujet que de continuer dans cette voie. Je me propose donc d’examiner les diverses falsifications que l’on a fait subir au safran, et ici je ferai une division toute naturelle qui me permettra de mettre un peu d’ordre dans cette partie de mon sujet où la matière surabonde.
J’étudierai d’abord les falsifications les plus fréquentes qui sont aussi les plus importantes à connaître, puis je dirai un'mot des sophistications qui ont été rencontrées comme cas exceptionnels, et qui doivent être connues, en prévision de la possibilité de leur retour dans le commerce.
Falsifications habituelles du safran, — Le tableau suivant représente le premier groupe.
Le safran est falsifié avec :
Eau
Huile
Safran épuisé
Carthame ou safran bâtard
Pétales de souci
Sable
Fibres musculaires, colorées et desséchées.
1° Eau. — Le safran mouillé est reconnaissable à ce que l’eau dont il est imprégné a dissous un peu du principe colorant qui tache en jaune le papier du sac où il est contenu, et aussi les doigts lorsqu’on le prend pour l’examiner.
Ce safran a quelquefois subi une fermentation qui se reconnaît à l’odeur, il est dit alors altéré et doit être rejeté.
2° Huile. —Le safran huilé pressé dans du papier buvard cède son huile à celui-ci et est ainsi facilement reconnu.
3° Safran épuisé. — Plus le safran est pur, plus sa couleur est vive et franche; si donc on y mêle du safran épuisé, sa couleur perdra de son intensité. Aussi, le safran épuisé au lieu d’être rouge orangé est d’un rouge pâle, terne, uniforme dans toute sa masse. 11 ne teint plus la salive en jaune doré. Si l’on fait une expérience comparative avec du safran pur, ces différences sont faciles à saisir.
4° Carthame. — Une sophistication déjà ancienne du safran c’est son mélange avec des fleurons du carthame ( Carthamus tinctorius) si bien que l’on a cru devoir donner à cette plante le nom de
safranum ou de safran bâtard. Si l’on examine à la loupe un pareil safran, on reconnaîtra facilement les fleurons de carthame. Ceux-ci sont tubulés, divisés supérieurement en cinq dents et renferment cinq étamines soudées par leurs anthères et traversées par un long style; nous sommes donc ici bien loin du safrau dont j’ai donné les caractères et que je crois pouvoir me dispenser de rappeler; je dirai seulement qu’il est d’un rouge vif, qu’il est souple et élastique, tandis que le carthame est d’un rouge orangé, qu’il est sec et cassant à moins que par son contact avec le safran vrai il n’ait pris de l’élasticité et de la souplesse ; mais la forme ne change pas et est le caractère le plus certain et sur lequel on peut toujours compter.
5° Souci. — Le safran, mêlé avec des pétales de souci ( calendula arvensis ) peut se reconnaître facilement par l’examen à la loupe; au lieu de trouver les stigmates du crocus salivus, on trouve des lames plates que l’on peut séparer par le triage.
Cette sophistication a été signalée par M. Ménier qui reçut d’Allemagne des ballots de safran. Moins confiant que nous ne l’avons été depuis, sous d’autres rapports, dans la bonne foi germanique, M. Ménier s’avisa d’examiner ce safran ; il en offrit même un échantillon à Guibourt qui y reconnut la même fraude que celle qu’il avait déjà constatée en 1835 dans du safran vendu sous le nom de crocus germanicus. Il est inutile d’ajouter que la ressemblance du calendula avec les stigmates du crocus salivus était parfaite; on connaît assez aujourd’hui avec quel raffinement de ruse agissent les Allemands. La matière était imprégnée d’une huile grasse qui lui donnait de la souplesse; elle possédait une odeur marquée d'iris ou de bois àccampêclie bien qu’elle ne fût colorée ni par le bois de campêche ni par le bois du Brésil.
Les filaments de calendula étaient de plus contournés, d’une largeur égale dans toute leur longueur, trifides à une extrémité ; mais les trois divisions rapprochées n’ont pas la même largeur que le reste de la lame.
Si l’on a la patience de faire le triage du safran falsifié avec des pétales de souci, on peut mettre en macération chaque petit
las séparément dans de l’eau pendant vingt-quatre heures et traiter le macéré par les réactifs chimiques.
Voici un tableau comparatif dû à MM. Winckler et Gruner :