DIRECTION RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
dps BEAUX -ARTS
1" Bureau iiixiSTÈRE de l'intéuiecr
éducation musicale par l'ap~ plication de la méthode Wi-
Ihem. « Paris, le 15 juillet 1848.
« Citoyeu préfet,
« Le citoyen Delaporte, professeur de musique, désirerait établir uu vaste système d'éducation musicale par l'application de la méthode Wilhem, et organiser en province, sur une grande échelle, des réunions analogues à celles de VOrphéon à Paris. Ce projet me paraissant mériter d'être séripusempnt encouragé, je vous prierai, citoyen préfet, de vouloir bien donner au citoyen Delaporte toutes les facilités nécessaires pour qu'il puisse le mettre à exécution dans le ressort de votre département.
« Salut et fraternité.
« Le Ministre de l'intérieur, « SÈnard.
« Au citoyen préfet de la Marne. »
Armée de recommandations de cette nature, l'activité de Delaporte ne connut plus de bornes, et bientôt, à sa voix, sur tout le territoire, les Sociétés chorales s'organisèrent, appelant à elles une jeunesse heureuse de se perfectionner par la culture en commun de la musique. (Ab. Simon.)
Mais l'âge arriva, et celui qui avait tant travaillé pour les autres, lorsqu'il fut incapable de subvenir à ses besoins, connut la pauvreté. Ce ne fut qu'en 1886, alors qu'il avait 68 ans, qu'un groupe de musiciens, ayant à sa tête A. Thomas, adressa un chaleureux appel aux Sociétés orphéoniques pour recueillir quelques fonds destinés à secourir la profonde détresse du vaillant apôtre de la musique populaire. On réussit à faire admettre Delaporte à l'hospice Saint-Michel, à Saint-Mandé.
Mais cet isolement, après une existence si mouvementée, porta le dernier coup à sa santé déjà, fort ébranlée. Il succomba, presque aveugle, peu de temps après son arrivée à l'hospice, et fut inhumé au nouveau cimetière dans la partie réservée aux plus pauvres nécessiteux. (Félix Boisso.N.)
Henry-Abel SIMON (1843-1906).
Né à Paris, autant dire qu'il est venu au monde et qu'il a grandi avec tout l'Orphéon. Celui-ci, en effet, n'est pas né seulement de l'idée et de l'œuvre d'instruction, de propagation musicales et d'éducation populaire de Wilhem; il n'a pris son essor actif, il ne s'est réellement popularisé qu'avec Delaporte, le baron Taylor et Jules Simon, le père de notre confrère.
Si l'on pouvait reprendre étape par étape, concours par concours, la vie d'Abel Simon, on écrirait toute l'histoire de l'Orphéon moderne, car celui-ci a, en toute vérité, vécu comme un homme, comme cet homme.
L'enfance est trébuchante, hésitante, modeste.
La maturité est superbe et généreuse; l'artiste est en pleine possession d'un talent complet, et son culte sincère pour l'art semble encore comme sanctifié par une admirable pensée de charité. (On n'a jamais dépassé ni la splendeur artistique du grand festival orphéonique du 23 août 1867 auquel le baron Taylor a attaché son nom, ni l'admirable élan de foi française par lequel l'Orphéon offrit pour les milliards de la Délivrance toutes ses économies et jusqu'à ses médailles et ses couronnes, ni la prodigieuse kermesse du jardin des Tuileries qui, le 29 août 1875, donna 20,000 francs aux inondés du Midi.) L'Orphéon à son apogée est un grand travailleur; son activité est débordante, sa besogne immense, sa générosité sans limite. (Depuis 1831, il y a eu en France près de cinq mille concours et festivals, déplaçant plus d'un million de musiciens, jetant à travers le commerce de nos villes plus de quaraiite millions de francs.) Mais, en vérité, le géant lui-même se fatigue ; ses bras, si musclés fussentils, ne sont pas toujours robustes, et la cognée, un jour, tombe de ses mains alourdies.
Né d'un père qui était un virtuose renommé et un homme accompli, Henry-Abel Simon semble avoir tout appris de ce père exceptionnellement doué, avec un élan, une rapidité, un éclat extraordinaires.
Après avoir fait, je ne sais où, des études qui avaient dû être singulièrement solides, — car il écrivait en magicien de la plume, et s'amusait à jouer de sa mémoire avec la sécurité impeccable d'un classique averti, — Simon avait d'abord été dessinateur-lithographe, puis dessinateur sur étoffes; il avait porté dans son métier un don tellement précieux, qu'il dessinait aussi pour son propre compte, pour rien, pour son plaisir. Simon fut toute sa vie ainsi, et il fut reçu comme tel au Salon. Ça ne l'empêchait pas non plus d'être reçu en passant au Conservatoire : il lui arriva même d'en sortir en 1864 avec un premier prix de flûte.
Simon fut aussi soldat. Il avait même encore le grade de sergent-
major, musicalement parlant, dans les grenadiers de la garde, quand il prit, à la mort de son père, le 13 novembre 1868, la direction du journal l'Orphéon, qu'il ne devait plus quitter que le 10 juillet 1889.
Entre temps, et auparavant, j'oubliais de le dire, il avait connu tous les orchestres de Paris. A la Comédie française (car, dans ce temps-là, il y avait un orchestre à la Comédie française), il avait pour chef d'orchestre Offenbach; aux Variétés, où il fut de l'incomparable et vertigineuse série d'opérettes du même Offenbach, il avait pour partenaires les deuxPessard. L'un, Hector, fut depuis un grand journaliste; l'autre, Emile, a continué dans la musique.
Et, la guerre terminée, la Commune oubliée, ce fut alors le travail de l'orphéoniste. 11 a réellement été gigantesque. Camarade et collaborateur de Delaporte, on le vit partout, organisant des concours, éditant des œuvres, enfantant pour ainsi dire des compositeurs; son nom est intimement lié à ceux des Saintis, Monestier, Pons, Van Remoortel, Jleister, Painparé, Laurent de Rillé, Jean Rilz et de tant d'autres qui ont fait le répertoire des sociétés musicales.
Dans son œuvre quelques dates resplendissent. Il organisa trois extraordinaires concours à Paris : 1878, avec la collaboration pécuniaire de M. Menier, le fondateur de la maison fameuse; 1883, au profit du monument élevé à la mémoire du baron Taylor, et 1889. Deux fois, sous son impulsion, les orphéonistes traversèrent le détroit, une fois à Brighton en 1881 avec le lendemain un grand festival à Londres, demeuré retentissant; la seconde à Weymouth.
On sait que, devenu collaborateur du Monde orphéonique, puis retiré ensuite de ce qu'on peut appeler « la vie publique », il occupa ses dernières années à la rédaction d'une Histoire de l'Orphéon en France, p<3ur laquelle il avait accumulé de longue date les documents les plus précis, les plus rares et les plus sûrs, et où il a mis toute sa foi, si profonde, dans la mission de l'art musical populaire, toute son âme d'artiste, tout son cœur de poète.
Car, avant tout, Simon fut un poète, et vouloir séparer le poète de l'artiste, du musicien, du publiciste, du commerçant même ou surtout, c'est ignorer Simon, c'est le méconnaître, c'est peut-être même le rendre incompréhensible. Poète véritable, puisque habile artisan du vers, amoureux de sa langue et de son art, auteur de poèmes que n'eussent pas reniés les plus illustres, il a traversé la vie en poète, il l'a vue en poète.
Pas insouciant, quoi qu'il ait pu paraître, il fut encore moins « bohème », ainsi que j'ai quelquefois entendu dire. Bohème! cet organisateur sévère, à qui rien n'échappait et qui rien n'oubliait; bohème! ce comptable précis, méticuleux, dont les livres de commerce — cela, on ne le sait pas assez — sont des modèles de clarté, simple et
éblouissaute et d'ordre superbe, que non pas! mais poète en diable, par exemple, adorateur magnifique de la lune et des étoiles, fouilleur d'idéal, pensant aux autres, donnant aux autres; la porte, la main et le cœur ouverts ; un poète, dis-je, poète jusque dans la moelle des os, ou simplement un Orphéoniste, un vrai, un pur.
On peut prendre ceci pour un élocre ou une excuse.
Oui, Simon fut un poète. Il eut l'ardeur folle et la merveilleuse confiance des poètes (quand il entreprit le concours de 1878, il avait 10 francs comme mise de fonds) ; il eu eut aussi la noblesse, — on eût dit d'un grand seigneur de lettres, et sa générosité était sans limites, — il en eut aussi la fureur gigantesque et tonitruante; mais son cœur était sensible et magnifique, il avait le culte de l'amitié ; et, poète jusqu'au bout, il pratiqua de tout, même de la vie, l'oubli généreux et philosophique.
Simon dort maintenant son dernier sommeil sous les ombrages du Père-Lachaise, dans ce caveau familial que la piété et la reconnaissance des orphéonistes offrirent à la dépouille mortelle de son père. (Paul Héraud, le Courrier orphéonique.)
D'un goût musical très sûr, il fit voir le jour à des œuvres chorales qui sont encore dans le répertoire des sociétés, et certes ce n'est pas là son plus mince mérite que d'avoir révélé des compositeurs de talent. Mais il ne fut pas seulement musicien comme son père, dont il édita les Fleurs du Passé, il fut un délicat poète et rimait des chœurs charmants.
Il apporta dans l'organisation des concours une note personnelle : dans les règlements, dans les épreuves, dans tout ce qui constitue les phases d'un concours.
Mais il ne se contentait pas de les organiser, il les faisait naître, voyageait dans toute la France, voyait les uns, les autres, les municipalités, les directeurs, remuait tout le monde, les exaltait tous.
Il était impossible de ne pas partager sa conviction dans le succès final qu'il assurait, tant il mettait d'ardeur à défendre un projet. La logique la plus serrée se mêlait à un esprit du diable, et, galvanisant les plus timides, levant toutes les hésitations, il emportait de haute lutte la victoire.
C'était, comme l'on voit, un grand remueur de foules, et son nom restera dans l'Orphéon français à côté de celui de son père.
(MoNVOisiN, l'Orphéon.)
On pourrait encore s'arrêter sur quelques noms qu'on a déjà lus et qu'on retrouvera au cours de cette étude ;
DIGRESSION BIOGRAPHIQUE Gl
mais s'il était du devoir de Fauteur de saluer les sommets, la marche du livre ne permet pas de développer une simple digression même en Thonneur des travailleurs qui furent les artisans — plus humbles sans doute, mais non moins zélés, patients et remplis d'abnégation — de l'idée de Wilhem.
Celui-ci fut comme le général de cette armée de vaillants pour la plupart tombés aujourd'hui dans l'oubli, mais dont les descendants, animés de la foi des anciens, continuent, parfois obscurément, à apporter leur pierre au monument orphéonique comme, dans la vie, tant de braves gens ne cherchent à leur effort d'autre récompense que le sentiment du devoir noblement et silencieusement accompli.