France! France! (Ambroise Thomas
Au « Tout-Paris » s'étaient jointes de nombreuses députations de province et de l'étranger; Londres, par exemple, avait envoj'é, en souvenir du festival de l'an précédent, une délégation de ses plus éminents notables.
La presse tout entière joignit, du reste, aux explosions de l'enthousiasme du public ses plus éloquents dithyrambes.
Les jurys, présidés par Ambr. Thomas, Elwart, G. Kastner et Delsarte, étaient composés de Besozzi, G. Danièle, Pasdeloup, Deffès (1819-1900), le général Mellinet, F.-J. Simon, L. de Rillé, Benoist (1794- 1878), Manry, Oscar Comettaut, Laget, C. de Vos, Bien-Aimé, F. Bazin, Henri Herz (1802-1888), Foulon, Jonas, Ermel, Paul Blaquière (1830- 1868), Adrien de la Fage (1805-1862) et Ernest Boulanger (1815-1900).
Les premiers prix furent décernés, par ordre de divisions, ainsi qu'il suit : Excellence : Société chorale du conservatoire d'Avignon, directeur Brun; Division supérieure : Orphéon cettois, directeur Garcia; 1'''= division : la Lyre toulousaine , directeur Barbot; 2'= division : Choral de l'Ile- Saint-Denis, directeur d'Herdt; 3» division, Ire section : Enfants de Grenade- sur-Garonne , directeur Auroux; 2e section : Orphéon de Dize, directeur Guiraud; 3» section : Orphéon de Rosny-sous-Bois, directeur Testard.
En cette manifestation sans précédent, VOrphéon français, en tant qu'exécution en masse, avait touché le plus haut point qu'il lui aveùt été donné d'atteindre jusque-là.
« Quarante-trois concours marquants, réunissant un total de six cent quatre-vingts adhésions, tant chorales qu'instrumentales, formèrent le bilan toujours grandissant de cette saison exceptionnelle.
« A Mâcon, 92 sociétés appartenant à 8 départements et réunissant plus de 4,000 exécutants, entrèrent en lice.
« C'était un résultat considérable pour l'époque. »
(Abel Simon.)
A l'étranger, les festivals de Nuremberg, Zurich et Verviers valurent de beaux succès aux sociétés chorales françaises.
1862. — << 48 concours ou festivals, ayant rassemblé plus de 8o0 sociétés diverses, occupèrent la campagne militante de 1862.
« En réglementant son grand concours international de chant d'ensemble des 29 et 30 juin, la ville de Lille avait jugé à propos d'introduire des primes en argent dans la liste de ses récompenses; mais elle avait réservé ces appâts pécuniaires aux seules sections étrangères. » (Ab. Simon.)
1863. — Le nombre des concours et festivals s'éleva à 45; environ 850 sociétés diverses y participèrent.
Le fait orphéonique dominant l'année est, sans contredit, l'application effective, dans nos concours, du principe de la lecture à vue.
1864. — 55 concours déplacent 840 sociétés.
Le concours de Melun offrit cette année un très curieux détail :
« Le jury, invité par le préfet à visiter la Maison centrale, fut stupéfait d'y entendre un orphéon, composé de quatre-viugts prisonniers, qui eût aisément tenu sa place en division supérieure. Le directeur avoua même avec fierté aux artistes parisiens que les quinze grâces accordées au l" janvier précédent avaient été toutes méritées par des détenus orphéonistes. » (Ab. Slmon.)
Parmi les jurés de cette époque se relèvent les noms de :
« Ambroise Thomas, Halévy, Berlioz, Reber, Clapisson, G. Kastner, Ch. Gounod, Ad. Adam, Besozzi, F.-J. Simon, L. de Rillé, G. de Vos,
le baron Taylor (n89-1879), Comettant, Limnander, Félicien David, Elwart, Gevaërt, Dancla, Klosé, Delsarte, Bazin, de Lyden, Adrien de la Fage, Niedermayer, Panseron, Saint-Saëns, Dauverné (1799- 1874), Chelard (1789-1861), Saint-Julien, Dietsch (1808-1865), Cokken, Aug. Luchet, etc., etc. Tout l'Institut, tout le Conservatoire, figuraient alors, avec l'Opéra et les représentants autorisés delà critique d'art, avec les étoiles de l'enseignement libre, au nombre des appréciateurs indulgents et impartiaux qui dispensaient les récompenses. Et cette liste, incomplète, mais émaillée de noms glorieux et de personnalités utiles, se maintint dans ce milieu élevé jusque vers 1867. »
S'il était intéressant de rappeler tous les faits d'origine qui fixèrent l'organisation de l'orphéon, il serait inutile, — fastidieux surtout! — de continuer une énumération qui ne pourrait être sans redites.
Voyons donc rapidement ce que, de nos jours, signifie exactement le mot « concours ».
Tous les dix ans, à peu près, les villes s'éveillent d'une sorte de léthargie; après avoir ouvert les yeux, bâillé, regardé d'où vient le vent, constaté le marasme dans lequel s'étiole le commerce local, elles touchent du doigt quelque cervelle municipale en y laissant tomber la bonne graine.
Celle-ci germe, et le mot concours est prononcé! C'est d'abord rumeur légère, petit vent rasant la terre; puis doucement vous voyez le concours se dresser, s'enfler en grandissant...
L'idée a fait son chemin, elle est adoptée, et le concours décidé.
Une année n'est pas trop pour en assurer le bon fonctionnement, si l'on considère que, selon son importance, une ville doit garantir le logement et la subsistance à 10,000, 20,000 individus — et quelquefois plus — pendant les deux journées de concours aux trois grandes fêtes orphéoni-
ques : dimanche et lundi de Pâques ; dimanche et lundi de Pentecôte; 15 août, lorsque celui-ci tombe une veille ou un lendemain de dimanche.
Un concours entraîne un très grand mouvement de fonds. En ceci, comme en tout, il faut beaucoup d'argent; la somme recueillie auprès des municipalités, et grossie des souscriptions particulières, constitue souvent un chiffre très important. En 1902, le conseil municipal de Lille votait 150,000 francs. Ces sommes sont destinées à la décoration de la ville, à l'acquisition des palmes, couronnes, diplômes, médailles, objets d'art, auxquels s'ajoutent les frais de déplacement du jury et, surtout, la grosse allocation des primes en espèces destinées à récompenser les meilleures sociétés dans chacune des dix sections des trois groupes : Sociétés chorales, Harmonies, Fanfares.
Ces primes sont encore l'objet d'attaques inexplicables. Cependant leur principe même reste fort légitime.
Une société de quelque importance ne peut se déplacer sans une dépense qui varie entre 4,000 et 6,000 francs, selon la distance à parcourir et malgré la réduction de 50 pour 100 accordée par les Compagnies de chemins de fer. Or, la prime en espèces, qui ne dépasse jamais 3,000 fr., et n'atteint même que très rarement ce chiffre, ne couvre donc qu'une partie des frais occasionnés par le concours.
De plus, si l'on considère que les sociétés payent leurs dépenses dans la ville, on voit de suite que la somme accordée n'en sort guère, et que, empruntée au réservoir municipal, elle retombe en pluie bienfaisante sur le commerce local, quelle arrose du haut en bas de son échelle.
Enfin, un concours attire dans une ville de très nombreux étrangers. A Tours, pendant l'exposition de 1892, au cours de deux journées, on releva plus de 200,000 visiteurs. Ces étrangers se logent, subsistent et laissent aux octrois, comme aux magasins, une bonne part de l'argent apporté.
En résumé, un concours bien ac^mmisfré représente une
bonne affaire pour une ville; et c'est même pour cela qu'on voit ces concours si nombreux d'avril à octobre aux quatre points cardinaux. L'art musical est le prétexte; mais, au fond, c'est encore Mercure qui rit plus volontiers que son compère Apollon!
Ces fêtes orphéoniques sont l'objet d'un règlement dont la rédaction demande une grande expérience; pour avoir agi légèrement sur ce point, plus d'une ville s'est créé de grands ennuis. Aussi l'Association des jurés orphéonique& (1897), dont le titre seul explique le but, ne ménage-t-elle pas ses conseils aux organisateurs novices. Un type de règlement modèle, rédigé par ses soins, est adressé franco à toute société qui en fait la demande au siège de l'Association, 22, rue Rochechouart, à Paris.
Quelques remarques restent encore à faire au sujet de la discipline : elle y est maintenue tant bien que mal par le jury des concours; mais, au lendemain de ceux-ci, chacun reprend son insouciante liberté sans qu'aucun lien subsiste entre les sociétés sous le protectorat d'une loi commune et librement consentie.
Ce n'est pas seulement sur ce terrain qu'un abîme sépare la théorie de la pratique! Cette théorie est excellente; elle a hiérarchisé IOrphégn avec beaucoup de sagesse et de raison en lui attribuant un classement où il peut évoluer en toute indépendance.
Mais, une fois ce classement prononcé, aucune sanction ne vient fortifier la décision des juges; et l'on voit couramment telle société classée, par exemple, en deuxième division, deuxième section, se présenter aux concours suivants soit avec un grade supérieur, soit avec un grade inférieur, selon l'avantage qu elle croit retirer des circonstances !
Or, comme les juges changent à chaque ville et à chaque concours, quel est celui d'entre eux qui pourrait exactement rappeler les faits accomplis au cours des précédentes années?
Ou bien, le hasard mettant un de ces juges en présence des mêmes sociétés, et la fidélité de sa mémoire lui permettant de constater quelque irrégularité, combien de raisons n'aurait-il pas de se taire pour éviter un scandale que les villes redoutent par-dessus tout!
Ceci s'applique surtout aux petites sociétés, qu'on voit fréquemment se soustraire au prix ascendant pour être plus certaines de gagner la récompense en ne se mesurant qu'avec des adversaires qu'elles savent leur être inférieurs.
Or, les petites sociétés sont les plus nombreuses; et si le truc se pratique souvent chez elles, il n'est pas dédaigné non plus par les moyennes, ou, mieux, par quelques grandes, jusqu'auxfrontières, bien entendu, de Yexcellence, qui, elle, a du moins la coquetterie de son classement et garde des allures plus sérieuses ou plus prudentes!
Il serait donc à souhaiter que la collation des grades eût une sanction, qu'une? société ne pût se présenter à un concours sans une preuve écrite et signée de ses derniers juges établissant son véritable classement, que sa valeur positive du moment permettrait à un nouveau jury d'élever, de maintenir ou même d'abaisser.
Un autre manquement à la discipline indispensable se présente fréquemment : une société, mécontente des récompenses que le jury a cru devoir lui attribuer, se laisse parfois aller jusqu'à lui prodiguer les pires injures!
Que fait le jury?
Il déclare la société exclue de tout concours pendant un an ou deux.
Et puis?
Qui peut empêcher la société exclue de passer outre et d'aller — parfois le mois suivant! — tenter la chance dans une autre ville, sans aucun souci de la sentence justement prononcée?
Ces faits, bien connus de tous ceux qui ont fréquenté les concours, n'ont pas été sans éveiller l'attention d'hommes expérimentés et grandement dévoués à l'institution orphéonique. Sans doute, quelques progrès ont été obtenus; mais combien de ces louables efforts ont avorté! Aussi n'y faut-il voir que le prélude, plein de promesses, à des résultats plus tangibles.
Sinon sur l'ensemble du territoire, du moins par grandes divisions, — ou même par départements, — il serait nécessaire qu'une loi commune réunît tous les orphéonistes en une grande famille, soumettant les différends inévitables à l'autorité collective d'un conseil supérieur élu à la suite d'une sorte de référendum adressé aux intéressés.
Il ne s'agit pas ici de mettre les sociétés en tutelle. Jl importe, au contraire, que chacune (Telles garde son autonomie complète. Mais peut-être serait-il bon, dans l'intérêt de leur développement, de les assimiler aux citoyens d'une république qui, dans la pleine liberté de leurs actes, ne doivent jamais oublier cependant qu'au-dessus d'eux, qu'au-dessus de tous, il y a « la Loi » !