AUTRICHE
Le premier concert du Schubertbund, — Association Schubert, — de Vienne, a été donné avec un plein succès.
Cette association compte 340 membres actifs; la liste de ces membres comprend des directeurs, des professeurs et des instituteurs des Ecoles publiques, des fonctionnaires, des artistes, des avocats, des médecins, des négociants, des particuliers et plus de trente chefs d'autres sociétés chorales de Vienne.
Leurs concerts sont dirigés par Adolphe Kirchl, le chef des chœurs qui, depuis dix ans qu'il les dirige, s'est fait un nom comme compositeur en Autriche et en Allemagne, et qu'un critique de Vienne nommait, il y a peu, le directeur de concerts viennois le plus remarquable.
Outre le très grand intérêt artistique qui s'attache aux belles exécutions que donnent ces admirables chorales de l'étranger, on peut espérer que leur exemple sera suivi par les nôtres et ique nous verrons celles-ci abandonner, dans un avenir prochain, les habitudes routinières où elles semblent si déplorablement figées!
A l'heure présente (1900), on ne se doute pas à Paris de
ce qu'est une société comme celles qui se sont fait entendre au Trocadéro. Nos provinces du Nord en possèdent quelques-unes, et c'est tout; partout ailleurs, le répertoire préféré reste cantonné dans des redites incessantes ; chœurs de matelots, avec orage et prière à la madone | chœurs de soldats ou de paysans, etc. On a vu quelquesuns de nos plus grands musiciens tenter exceptionnellement une excursion sur le terrain orphéonique, mais ils ne s'y attardaient guère I Quant à nos poètes, — aux grands, — leur absolu dédain du genre n'est que trop certain ! Quelle différence au dehors I
Voici, par exemple, remarquablement chanté par le Schuhertbund, le Chant des esprits sur les eaux. Lisez ce prologue et cet épilogue, que séparent de pittoresques tableaux :
L'âme humaine
Est comme l'eau :
Cela vient du ciel,
Cela monte au ciel.
Et de nouveau, il lui faut
Redescendre sur la terre
Dans un éternel va-et-vient.
Ame humaine,
Comme tu ressembles au flot!
Destinée de l'homme.
Comme tu ressembles au vent!
N'est-ce pas charmant d'idée?
Allons-nous à la signature? C'est celle de Gœthe.
Et quelle élégance dans la facture musicale de Schubert! Et comme nous voilà loin des « raplapla » si chers à nos sociétés françaises !
Après cet aimable morceau, voici le Cha^it de Soumi, de Mair, d'une magnifique sonorité et dont la fin en decrescendo démontre, une fois de plus, que « l'effet » n'est pas que dans un « pétard ^> final des voix !
Une légende de Hegar suivait : Rudolf de Werdenberg. Ici, nous revenons aux procédés ordinaires, et nulle irapression nouvelle ne se dégage du morceau.
Mais voici la Toute-Puissance, de Schubert, à laquelle Liszt, ce touche-à-tout de la musique, a cru devoir ajouter un accompagnement d'orchestre, assez plat, où des batteries en triolets interviennent péniblement. Le morceau pouvait s'en passer; on le sent remarquable sous ce vêtement inutilement juxtaposé, et son effet a été fort grand.
Deux chants populaires délicieux et qu'on eût souhaité réentendre terminaient la première partie.
La seconde comportait la Cèrie des apôtres, de Richard Wagner, entendue à Saint-Eustache, sous la direction d'Eug. d'Harcourt et qui est loin d'être une des meilleures partitions du maître.
En résumé, première partie d'un choix très heureux; seconde partie beaucoup plus terne, mais gros succès pour ces excellents chanteurs viennois.
Le concert des Wiener Mànnergesangverein, — société chorale de Vienne, — joint à la société philharmonique, réunissait plus de 300 exécutants.
Cette société chorale de Vienne, qui ne comporte que des voix d'hommes, représenterait chez nous ce que nous appelons 1' « Orphéon « : mais nous sommes loin, à Paris du moins, d'en posséder une semblable par le nombre, (plus de 200 voix).
Alors qu'ici, avec des éléments d'une très grande richesse, le meilleur du temps se passe en petites intrigues de quartier à quartier; alors qu'on ne peut jamais parvenir à former une société modèle de 400 ou 300 voix, la société chorale de Vienne met en ligne 200 chanteurs, interprétant avec une cohésion, une discipline parfaites, des œuvres signées des plus grands poètes et des plus grands musiciens de TAllemagne : Gœthe, H. Heine, Schumann, Meyerbeer, Mendelssohn, Liszt, Wagner, etc.
C'est absolument de l'inédit pour nos oreilles! Et quB
de charme dans ces voix fondues et soutenues, çà et là, par des appels de cors, ou dans ces chants populaires comme le Braun Maidelein, qu'il a fallu bisser. Le programme n'a été qu'un long triomphe pour ces vaillants chanteurs, qui avaient attiré beaucoup de monde et qui, seuls ou accompagnés par le bel orchestre de M. Mahler, ont témoigné de qualités de premier ordre.
DANEMARK
Premier concert des Danois donné par le Chœur des ' Madrigaux (hommes et dames), de la société de Sainte- Cécile, de Copenhague, sous la direction de M, Frederik Rung, chef d'orchestre du Théâtre Royal.
La politesse des rois — euphémisme de l'exactitude — ne semble pas être dans les habitudes des Madrigaux, et le public commençait à rythmer le « leit-motiv » les Lampions, lorsqu'une blanche théorie de dames, pour la plupart de haute taille, apparut au côté « jardin »; — les hommes suivaient, et l'on put enfin commencer 1
La société de Sainte-Cécile [Cxcilia-Foreningen] fut fondée en 18.jl.
A l'origine, le but de la société ne fut que le chant des chœurs [a capella) des xvi^ et xvu® siècles, surtout ceux des maîtres italiens; mais, peu à peu, le répertoire est parvenu à embrasser aussi les oratorios de Bach, Haendel et autres, de temps en temps même des compositions modernes. Le chœur de la société comprend environ 200 membres, dont oO forment le Chœur des Madrigaux.
Le programme annonçait dix-sept numéros. Ce sont de petits chœurs dont la poésie rêveuse est d'un parfum très particulier dans sa saveur. Il y est souvent question de rislande, de la mer, et du roman d'amour éternel qu'on retrouve toujours — heureusement! — chez les chanteurs de l'Arabie ou du pôle nord! Ce sont aussi des
chants populaires, lents et mélancoliques, que des musiciens locaux ont harmonisés, à quatre ou cinq voix, assez généralement dans le style a capella. — Les effets de crescendo et de decrescendo sont fréquents et sont, d'ailleurs, incomparablement rendus. — Deux charmantes strophes de ces chants populaires donneront une idée générale des autres :
Je sais que jamais tu ne m'aimeras, Et que je ne te plairai jamais; Car toi, tu es comme la clarté du jour, Et moi comme les ténèbres de la nuit.
Comme la nuit a une si grande envie De suivre le jour dans sa course ; Ainsi te suivent, partout où tu vas, Mon cœur et toutes mes pensées.
Les paroles de ces chansons sont traduites du danois, par Sophie Reinhard; les compositions musicales sont de Grieg, Hartmann, Laub, Rung, etc.
Les Madrigaux ont de fort belles voix, du côté des dames surtout, et leur succès a été très franc.
Le second concert danois a confirmé la bonne impression du premier, avec un programme plus varié. Les maîtres exécutés par ces chanteurs délicats sont Carissimi, Palestrina, Orlando di Lasso, Gastoldi, Giovanelli et quelques autres princes du style a capella; et, parmi les modernes, Tschaïkowski, Brahms,'; Sullivan, etc. L'élégance, la légèreté et la grâce de ces exécutions succédaient heureusement aux souliers cloutés des orphéons de la veille 1 Plusieurs morceaux ont été bissés, notamment la Langue maternelle, de Rung.