SPENCER GRANGE
"Un nid sons le feuillage
Un manoir dans les bois." — [Victor Hugo : Les Rêves.]
Lorsque Spencer Wood devint 1?. résidence vi:e-royale de Lord Elgin, l'ancien maître du domaine, feu Henry Atkinson en réserva la plus petite moitié, à l'ouest où il se fît construire une jolie villa qu'il nomma Spencer Grange, [i]
Le gouvernement y érigea à l'est une haute muraille en briques, entre les deux domaines, pour la culture des fruits en espaliers. Spencer Grange, qui comprend à peu près quarante acres de terre, se rétrécit vers le fleuve, en une pointe d'un arpent de front ; un pittoresque pavillon ou belvédère, penché au dessus d'une murmurante cascatelle créée par le ruisseau Be//e Borne, domine cette pointe, d'où l'on obtient une charmante vue du fleuve.
Bientôt l'on vit surgir à cet endroit des serres, des conservatoires, des parterres, une bibliothèque, plus considérables que ce qui s'était vu à Spencer Wood même.
Le paysage aux deux places n'est pas identique. L'incomparable spectacle du fleuve, etc., en ce dernier lieu, est remplacé par des charmes d'un autre genre : c'est la forêt combinée avec la mise en scène d'un parc anglais en miniture : "a Woodland Sccne' comme l'entendait celui qui en conçut l'idée.
Un coquet castel au milieu d'un bois, des massifs de chênes, d'érables, etc., groupés symétriquement au sein d'une verte prairie ; une longue avenue, frangée d'un côté d'arbres forestiers ; de l'autre, d'une haie vive, mène à la demeure. En face un orme séculaire, des sentiers (2) dérobés dans la forêt primitive à l'ouest, longeant l'historique
[1] Grange, en Angleterre, s'emploie pour désigner une métairie ornée, combinant la vie de château, avec des occupations agricoles.
(2) Le plus pittoresque de ces sentiers, à l'ouest, a été nommé l'Avenue Audubon , pour perpétuer le souvenir de la présence en ces endroits, en 1842, du prince des naturalistes de l'Amérique, Jean-Jacques Audubon.
l8S SPENCER GRANGE
ruisseau Belle-Borne, dont le cours intercepté dans ses méandres, a'imente un petit étang, abreuvoir chéri des grives et des merles à l'aube, puis se srécipitant à une hauteur d'une centaine de pieds dans Woodfield Harbor après avoir reflété au soleil levant les prismes de l'arc-enciel ; deux jardin3,run pour les fruits, l'autre pour les fleurs, disposés en terrasses et ceints de haies de lilas et d'arbustes pour masquer les clôtures et les bâtiments de ferme : tels sont les agréments les plus notables que M. Atkinson se plut à semer sur son nouveau domaine.
Ajoutez -y une pelouse unie ou boulingrin pour le croquet et le laivn tennis, une volière, un musée ornithologique et archéologique, une nouvelle façade plus imposante au "corps de logis, surmonté d'une tourelle, où flotte, les jours de gala, le pavillon du Canada, présenté pour Spencer Grange, par les propriétaires des villas environnantes : et vous aurez une idée de cette résidence depuis qu'elle passa en iS6o à celui qui trace ces lignes :
BULLETIN ORXITHOLOGIOUE
Migration frintatiicre des oiseaux»
" Le ler juin dernier, il y avait chez AL et Mme Ornithos, à Sillery, la réception ordinaire du printemps : bien que bruyante et nombreuse, il y manquait, nous dit notrre reporter, plusieurs personnages, présents à la réunion précédente.
Tout se passa avec un merveilleux entrain ; les toilettes, surtout les toilettes masculines étaient lestes, pimpantes, bien assorties, — quelques-unes même fort chic.
Au lieu de la grande migration printanière, on eût crû qu'il s'agissait d'une noce : la température pourtant était froide, et le temps n"était pas '-aux oiseaux" ; des l'abord, ce gai monde semblait un tant soit peu attristé ; on eût dit qu'ils regrettaient l'absence de leurs pardessus et de leurs paletots d'hiver. Peutêtre cette préoccupation était-elle due à la présence d'un émerillon qui rôdait dans les environs. La réception eut Heu au salon principal, c'est-à-dire au musée ; le dôme verdoyant d'un grand orme voisin servait à ces visiteurs ailés, de salle d'at tente. Voici quelques détails pour les curieux : le laquais de service a eu l'obligeance de passer à notre reporter, M. Colibri, les cartes de ces dames et messieurs : tous paraissaient fiers de
leurs prérogatives et avaient leurs noms et prénoms inscrits prétentieusement sur leurs cartes de visite.
L'élément clérical, représenté par des récollcts et des nonnes, brillait au premier rang : c'était M. Anipelis Cedroruin et la mèvQ Jujico Hyenialis ; le cardinal des années précédentes, // signer Pyranga Rnhra brillait par son absence.
D'autres artistes, d'un rare talent, s'empressaient de présenter leurs hommages au maître de céans : j\Ionsieur et madame Tzirdus Migratorius et leurs enfants gros comme père et mère — qui entrèrent au salon en se trémoussant, sautillant, gazouillant, avec un adorable abandon. Les fils portaient manteau noir-gris et veste rousse ; leurs sœurs, mantilles grises et fichu roux brun.
On remarquait il signor Melospiza Melodia, ténor distingué, accompagné de sa jeime épouse, madame Melodia, née Rossignol ; puis, trois beaux chanteurs : MINI. Pcnnsylvanicus, Leucophrys et Illiacîis, de l'illustre famille des pinsons, suivis d'un éminent artiste, à la voix sonore, M. Tvrdus Solitarius, et son cousin, l'harmonieux baryton, Turdus IVilsoni, dont les notes limpides, aériennes ont jeté tant de lustre sur cette nombreuse lignée des Grives : leurs accents respectifs ressemblent à ceux de la flûte et du haut-bois On parut fort scandalisé des cris discordants dun couple de mainates pourpres qui se jouèrent un instant au sommet de l'orme ci-devant mentionné : leur voix était comme le grincement d'une brouette. Un geai bleu ajoutait à cette cacophonie ; il n'eut pas les honneurs de la présentation ; en somme, un beau succès couronna les efforts de ces virtuoses, qui s'éloignèrent ^ans se dire adieu." (L'Electeur, 24 Juillet 1884.)
X.-B. — L'idée de c&tte fantaisie semble avoir été empruntée à un compte-rendu de semblable nature dressé p'ar le célébra Dr Couës, le grand ornithologiste américain.
(i; SAIVEOS,— Woodfield, Sillery
La pittoresque résidence d'été d'un prélat français, en ^733» et la voie publique qui y conduisait, à Sillery, ont emprunté toutes deux leur nom au titre épiscopal de Monseigneur Dosquet, évêque titulaire de Samos et seigneur de céans, au siècle dernier.
Il appert, en référant aux relations du siège des Bostonnais en 1775-6, que le site avait continué de porter le nom de Samos. Je suis porté à croire que ce fut un de ses propriétaires des mieux connus, Thon. William Slieppard qui, vers 1 8 1 6, changea le nom de Samos, en celui de AV^oodfield. M. Sheppard quittait Woodfield en 1847 et cette magnifique propriété passait, par vente du shérif, à M. Thos. Gibb, qui l'échangea avec son frère James Gibb, l'ancien président de la Banque de Qjiébee, contre son domaine de Bellevue, sur le chemin Ste Foye. Cette région bocagère a été transformée en nécropole en 1880, sous le vocable de St Patrick' s Ccvictcry. C'est sous les pins murmurants de Samos que les fils de St Patrice, transplantés sur nos rives, vont maintenant goûter le long sommeil, et l'oubli de leurs nombreux griefs, réels ou imaginaires en la verte Erin. Que la terre leur soit légère !
La compagnie de la Nouvelle France, en 164G, sous l'administration du Chevalier de Moutmagny, conc^'da ce terrain, de trois arpents de front à Jean Bouvart dit Lafortune. Jean Bouvart vendait, en 1G49, à Barthélémy Gandin. En 1702 le lot était possédé par Guillaume Page dit Carcy. Eu 17i4, Xicholas de la Xouiller l'acheta et le revendit en 1731 à Monseigneur Dosquet, évéque de Samos. En 17C2, le Séminaire dos Missions Etrangères à yuébej;, concéda à ïlibmas Ainsloy la partie où s'élevait la résidence do l'Evêq.ue Dosquet. Le Juge Adam Mabane, en fit l'acqviisitiou en 1709. Il y expirait en 1792 ; sa sœur Demoiselle Isabella Mabane l'acheta en 1794 et le revendit en 1805 à l'Hon. Mathew Bell. L'Hon. 'William Sheppard, Conseiller Législatif, en .fit l'acquisition en 181C et l'occupa jusqu'en 1847. Ce beau domaine fut alors morselé et concédé en petits lots à une rente annuelle de six livres dans la partie à l'ouest du chemin de Samos et forma le village do Shcppardvillc — nom que les canadiens-français ont cliangé en celui de Bergerville.
NIONTAOUK COTTAGK, SiUery
"I know by the smoke whicli so gracefully curlecl Above the greeu wood that a cottage was near,"'
(MOORE'S WOODPECKER.)
Cher confrère,
Ce nom va vous remettre en mémoire une agréable page de la littérature anglaise du Canada, au temps de Lord Dorchester.
Depuis 1880, le citadin errant ou le touriste séduit par le charme du paysage, côtoyant la voie publique qui conduit au Cap Rouge, remarque sur le côté nord du chemin, à Sillery, voisin de la maison d'école, style gothique, offerte en don à la paroisse par le lord Bishop Mountain, un joli cottage, pourvu d'une ample piazza, d'un riant jardin, le tout perdu sous l'ombrelle des grands pins du bois Gomin. Une vigoureuse plantation d'arbres forestiers y tempère en été l'ardeur du soleil : c'est la résidence de M. Alfred P. Wheeler, officier de douane, préposé à la surveillance des steamers et des voiliers atlantiques ; ces arbres forestiers, ce sont ceux-là même qu'il y a plantés, arrosés, choyés avec une sollicitude maternelle, égale à celle que notre agriculteur émérite, Henri Gustave Joly, déploie pour ses chères érables à Giguère.
Je ne sais d'autre motif qui ait pu induire M. Wheeler à fixer ses pénates sur ce coin de l'ancien et vaste domaine du col. Caldwell — dénommé aux anciens titres : "Saxs Bruit," — à part du charme de l'endroit, que cet ardent^culte des lettres, qu'il puisa vraisemblablement, dans les salles c'assiques de l'Université d'Oxford — son Aima Mater — et son respect pour les "voix du passé littéraire."
Le site, pour sûr, abonde en souvenirs, en romanesques souvenirs, d'où la littérature se dégage comme un suave arôme : le vase retient longtemps la senteur des roses qu'on y a pressées.