LA VILLA DU COL. RHODES
"Il n'est peut être pas de ville dans l'Amérique du Nord, qui puisse offrir dans ses environs un panorama aussi pittoresque et aussi varié que Québec, la capitale de notre Province. De son enceinte même, pour peu que vous vous déplaciez, vous avez à chaque fois des points de vue des plus agréables. Charlesbourg, dont les maisons pressées autour de son église forment un village si compacte ; Lorette, qui a l'air de vouloir se cacher derrière ses petites collines ; Beauport, dont les maisons antiques sembleraient une rue détachée d'une ville, avec les boutiques qui la bordent, pour être étalée dans la campagne \ k Canardiére, avec ses champs et ses bosquets ; l'Ile d'Orléans qui s'arrondit si gracieusement au dessus de l'eau ; tels sont les points qui arrêtent la vue au Nord et au Nord-Est. Et si vous jetez le regard de l'autre côté du fleuve, c'est la Pointe Lévis qui semble s'avancer pour protéger la ville ; c'est St Joseph que domine son église ; Bienvihe, avec la fraîcheur de ses jeunes années ; Notre Dame, avec son église, son collège, son hospice, etc., qui domine toute la rade et semble échanger des saluts avec la citadelle^ sans s'occuper des nombreux vaisseaux que le flux et le reflux promènent à ses pieds, etc., etc Si, maintenant, sortant de 1 enceinte de la cité, vous vous aventurez sur le Chemin St Louis et de Ste Foye, ce sont partout, villas, beaucages, jardins si attrayants que vous vous prenez parfois à maugréer contre la vigueur des coursiers qui entraînent votre véhicule avec une vitesse qui vous permet à peine d'effleurer du regard le riche paysage qui se déploie devant vous.
Mais voilà que ces deux derniers chemins vont offrir aux touristes et aux amateurs un autre intérêt que la simple vue de
coquettes villas, avec leurs avenues ombragées, leurs jardins émaillés de fleurs, leurs riants bosquets, etc., dans les institutions et les exploitations qui commencent à s'y développer.
En effet, tout en laissant de côté les magnifiques couvents de Beilevue et de Jésus Marie, qui semblent vouloir faire accroire aux élèves que ;es labeurs de l'étude ne seront plus qu'une récréation sous leurs toits, nous avons à Spencer Grange, M. LeMoine avec sa riche collection ornithologiste et sa culture de vignes ; à Benmore, le colonel Rhodes, avec sa culture de fraises et son élevage de cochons, etc , etc II m'a été donné hier, en compa gnie de quelques amis, de pouvoir visiter ce dernier établissement, et je crois pouvoir intéresser vos lecteurs en leur donnant quelques détails sur ce que j'ai pu y remarquer.
I es trois pièces de fraises réunies peuvent former une aire de quatre arpents environs. Les pieds sont à une distance de 12 à 15 pouces dans le rang, et les rangs sont espacés de deux à trois pieds les uns les autres. Partout, le terrain est dans un parfait état de propreté, et chaque pied ou talle est entouré d'un fort lien en paille, afin que, dans les pluies, les fruits ne soient pas souillés par la boue que les gouttelettes font jaillir en tombant. Cette paille ne contribue pas peu aussi à entretenir une fraicheu bien nécessaire aux plantes dans les temps de sécheresse. Le sol, de sa nature, est léger et assez pauvre ; mais de copieux: engrais viennent de temps à autre raviver sa force de production lorsqu'elle commence à s'affaiblir. Toutefois, le sol ne nous a paru que médiocrement engraissé, et cependant les plantes et les fruits étaient partout d'une vigueur qui ne laisse rien à désirer. Dans certains endroits où la cueillette n'avait pas été faite depuis quelques jours, l'abondance des fruits était telle qu'elle pouvait défier toute compétition ; et malgré cette abondance, ces fruits étaient juteux, savoureux, et dun volume parfois extraordinaire. Les espèces auxquelles on donne la préférence sont entr'autres la "Jucunda," le "Triomphe de Gand," la "Wilson's Albany,'' •'Wilson's Seedling," (Fiîmores, Birr"s New Fine j
On emploie de 20 à 25 femmes, tous les deux ou trois jours, pour la cueillette des fraises. Les fruits sont recueillis dans de petites boîtes carrées que le colonel fait venir des Etats Unis, chaque boîte contenant environ une pinte. On donne aux cueuilleuses 4 centins par boîte ; et plus d'une d'elles à ce prix gagne jusqu'à $1.50 dans environ trois-quarts de jour. Ces fraises se vendent 25 centins la boîte sur nos marchés ; mais toute la récolte est vendue d'avance par contrat à un marchand qui, comme on le comprend, peut trouver dans ce prix un profit raisonnable sur ce qu'il paye au producteur.
Le colonel croit pouvoir fournir cette année environ 16,000 boîtes de fraises, et tout indique, quoique ce ne soit encore qu'un début, que la production pourrait aller bien au-delà. En supposant que le prix du contrat ne fût que de 10 centins la boîte, au
200 BENMORK
lieu de 25,16,0000 boîtes formeraient la jolie somme de S 1,600, ce qui donnerait $400 par arpent. Je me plais d'autant plus à signaler ce succès, que depuis plus de 20 ans, je n'ai cessé de m'efforcer, notamment dans mon Verger Canadien, de persuader mes compatriotes des grands avantages qu'ils pouvaient recueillir de la culture des fruits dans le voisinage des villes J'ai pu remarquer aussi, à côté de son champ de fraises, des pièces d'asperges, de rhubarbe, etc., de dimensions assez considérables.
ïri après avoir savouré les délicieuses fraises du colonel et admiré les nombreuses et rares fleurs de ses parterres, vous passez à sa porcherie, vous ne serez pas moins étonné, pour peu que vous soyiez tant soit peu cultivateur, de pouvoir compter là 143 individus de l'espèce porcine des plus belles races connues. La construction de la bâtisse, sa distribution, son aménagement, tout annonce ici l'éleveur intelligent et l'économiste entendu. On paie $200 par année pour les restes d un de nos grands hôtels de la cité ; ces restes, tètes, tronçons de poissons, de volailles, légumes, débris, etc., sont jetés dans une chaudière et mélangés avec un peu de son, pour la nourriture des porcs, qui engraissent à vue d'oeil avec ce régime. Et comme toutes l-'S parties doivent se tenir, dans une exploitation rurale, on apporte de Ja terre d'une savanne voisine, pour en couvrir d'une forte couche les cases extérieures des porcs. Cette terre, fouillée et pétrie par les animaux, imprégnée de leur urine et mêlée à leurs excréments, forme un engrais dune e.xce lente qualité pour rendre au sol les sucs q; e la culture lui a enlevés.
La routine, plus particulièrement: en agriculture peut-être, qu'en toute autre branche, est difficile à vaincre ; mais si tous les amis du progrès mettaient au service de la cause agricole le même zèle qu'y déploie le colonel Rhodes, on verrait, avant qu'il soit longtei'ûps, d'heureux changements se faire remarquer de toutes parts. '"'
l/abbé Provancher.
Québec, 15 juillet 187 1.
Depui.s que M. l'abbé a tracé ces lignes, le Col. Rhodes, s'est .surtout adonné à la culture des fleurs, en serreschaudes, pour l'ornementation des banquets, bals et autres solennités publique.'--. Comme Président de la Société de Géographie, il prenait une part active aux réunions de ÏAssociatî07i Briianuiqnc, à Montréal, en 18S4!
BARDFIELD
L'évêque anglican actuel, le Lord Bishop Williams a eu pour prédécesseur un prélat dont la science, l'aménité de caractère, la distinction de manières étaient admises de tous : le Lord Bishop George Jehosaphat Mountain. Ses aptitudes poétiques, son heureux culte des muses, a valu à notre littérature un charmant recueil de poésies descriptives et lyriques dans un petit volume illustré et publie à Londres, en 1846, sous le titre de Bishop Mountaiii s songs of thc Wilderncss (i) où il raconte et chante les incidents de ses missions à la Rivière Rouge, en 1844. Vers la date où le public instruit admirait le plus son œuvre poétique, il fut question à une réunion d'amis chez lui, nous a-t-on dit, de donner un nom à la villa qu'il venait d'acquérir de M. P. Burnet, négociant distingué de Québec. Après un assez vif débat, il fut convenu qu'on adopterait pour la villa, un nom qui résumerait les attributs comme poëte du nouveau maître et l'on nomma la résidence :
BARDFIELD — Ic champ dupo'ctc
Voilà, disent les uns, l'origine du nom de la pittoresque •demeure de M. Albert H. Furniss qui couronne les hauteurs boisées, au versant nord du chemin du Cap-Rouge, Sillery.
Bardfield occupe un plateau élevé. Une jolie avenue qui ■serpente sous de vers sapins y conduit par une douce
(1) SONGS OF THE -niLDERNESS : hting o coUecfion of poems, written in some différent parts of the territory of the Hudson's Bay Company, and in the W'ilds of Canada, on the route to that territory in the spring and summer of 1844 : interspersed with some iLUSTKATivE NOTES, by George J. Slouiitaiu D. D. Lord Bishop of Montréal (since of Québec), London Francis et John Rivington, 1846.
(2) Le Lord Evèque Mountain,, mort à Québec en 1863, naquit à St Andrews, Nor- ■wick, Angleterre, le 27 juillet 1789. Son père fut nommé évéque anglican do Québec, en 179.5, à la recommandation du célèbre William Pitt, qu'il avait connu à Cambridge, la famille était d'extraction française : elle avait émigré de France à la révocation de TEdit de Nantes et s'était établie à Norfolk, où elle acquit un petit domaine nommé Thwate Hall : le premier évoque et sa famille, en arrivant à Québec, louèrent %yoodfield où se passa la jeunesse du futur évèque jusqu'en 1802 ; il passa trois ans à Marchmont, do 1838 à 1841, et s'établit finalement à Bardfield, en 1858. Ce nom est emprunté à celui d'un domaine de famille en Angleterre, it»?e Bardfield Hall, comté d'Essex.
202 BARDFIELD
montée. M. Furniss partage ses heures entre une exploitation soignée de sa ferme, et ses livres. De vastes plantations de fraises, de rhubarbe, des couches de champignons, etc., y sont en pleine culture sous les soins d'un habile jardinier maraîcher.
CATARACOUI, Sillery.
Le domaine de Flore par excellence.
Allez y surtout à cette saison glacée de février, ou la nature morne et captive est drappée dans son blanc et froid linceuil. ♦
Pénétrez sous le dôme de ce suave conservatoire, l'orgueil du jardinier émérite, M. Peter Lowe, et lorsque la raffale gronde au dehors — que le frimas dépose sur le verre ses fantastiques arabesques, jouissez de l'effet magique de cette luxuriante florai:son tropicale.
Les orangers, les camélias, les rhododendrons,les wisterias, les roses, les lauriers, les hyacinthes étalent leurs corolles resplendissantes, tandis que le réséda, le daphne, l'héliotrope et mille autres plantes vous enivrent de leurs parfums pénétrants.
Qu'y a-t-il de commun entre le féerique séjour que notre millionnaire Charles E. Levey achetait de M. Burstall, au départ de Sir Edmund Walker Head, notre gouverneur, qui l'avait occupé après l'incendie de Spencer Wood, et l'ancien fort construit par Frontenac à Kingston : voilà, mon cher antiquaire, un insondable mystère que je n'ai jamais pu pénétrer. Question réser\4ée pour l'arbitrage de VAssociatioji Britannique^ quand elle reviendra au pays, ou pour éclaircissement devant la Société Royale dïL Canada. Avis aux intéressés.
.CLERMONT. Sillery
J'aime, 6 terre bénie, où dorment nos aïeux • ^ Tes lacs d'azvir, au fonds des bois harmonieux
Où murmure une onde limpide ; Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants Qui se mirent au loin dans les flots transparants De ton fleuve large et rapide.
Œlymne à la patrie et aux a'ieiix.)