A L'HONORABLE HENRI GUSTAVE JOLY
'Cher Monsieur,
Je ne connais personne à qui j'aurais plus de plaisir à ■faire hommage de ce rapide coup-d'œil sur les jardins anciens et modernes, que celui que la voix publique proclame comme voué à l'œuvre si patriotique de reboiser nos forêts et de pourvoir nos parcs, nos places publiques, nos jardins de leurs ornements les plus gracieux et aussi •les plus durables : de beaux arbres.
Répétons avec le bon Roucher :
quoi ! faut-il borner tous les bois de la feniie
Aux seuls plants fructueux que le verger renferme ? Non, sans doute ; à l'entour de ses prés verdoyants Elle demande à voir les saules ondoyants, Et le flexible osier, et l'aune qui s'avive Sur les bords toujours frais d'une onde lente ou vive. • Loin donc de les bannir, je veux, de toutes parts. Qu'ils viennent se montrer, soit groupés, soit épars.
EoucHER, iJoërne inédit.
Grâce à vos persistants efforts, l'arboriculture a pris sa .place en Canada, comme institution nationale.
Daignez maintenant mettre à votre œuvre le couronnement final, en guidant de vos conseils le groupe de concitoyens éclairés, anxieux de voir compléter l'ornementation de notre bonne ville, — si heureusement inaugurée par cet insigne bienfaiteur de Québec, Lord Dufferin, — par la •création du parc projeté sur nos classiques Plaines •d'Abraham.
Spencer Grange Sept. 1885.
Il est des soins plus doux, un art plus enchauteiir, C'est peu decliarmer l'œil, il faut parler au cteur. Avez-vous donc connu ces rapi^orts invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles ? Avez-vous entendu des eaux, des prés, des bois, La muette éloquence et la secrète voix ? "
Les Jakdins.
Avant de décrire les jardins du Canada prenons les choses de plus haut.
Le premier jardin, c'est Dieu même qui en fut l'artiste : le jardin de notre premier père, Adam, l'Eden ; et que de regrets, quand la porte lui en fut fermée ! Le chantre du Paradis Perdu^ Milton, d'après un idéal crée par son génie, place dans ce jardin " des fontaines de nectar, serpentant sous l'ombrelle des bois, portant fraîcheur et vie aux plantes et aux fleurs innombrables qui émaillent sans art, ni apprêt, les collines, les plaines, les vallées, recevant les chauds baisers de l'aurore, puis à l'heure du midi, cherchant abri contre les ardeurs du soleil dans de verts bocages, impénétrables à ses rayons : heureux et champêtre séjour aux aspects variés." (\)
A l'exception des serres en verre, comme art de goiàt la science des jardiniers date de bien loin.
Les jardins le.5 plus anciens dont l'histoire nous a transrais une mention détaillée, ceux du Roi Salomon, étaient de forme quadrangulaire, entourés de murs élevés, forme usitée même de nos jours. On y voyait des arbres, des volières, des nappes et des cours d'eau, choses indispensables en un climat chaud. Salomon y avait en outre un Sérail,
(1) " Witli mazy orror under pendant shades Ean nectar, visiting each plant and fed Flowers worthy of Paradise, wliich not nîce art In beds and curions knota, but Nature boou Pour'd forth profuse, on hill and dale and plain, But where thc niorning suu first warmly sraote The open field, and where the uni)ierced shade Iiubrown'd the. noontide bowers : tlius was this plaça, A happy rural seat of varions view,"
Milton
lequel, au dire du commentateur Parkhurst, servait de temple pour le culte, aussi bien que de lieu de pl»isir« Chez les modernes, le sérail n'est pas un accessoire obligé ; à Versailles, on y substitua le petit Trianon... pour l'édification de cette vertueuse Mme Dubarry ?
La magnificence des jardins d'Alcinoiis est passée à l'état légendaire.
Les jardins de Cyrus et autres potentats de l'Orient étaient remarquables par leur étendue, leur éclat, la diversité de leurs productions ; ils étaient considérés comme les merveilles du monde.
Les fameux jardins suspendus de Babylone avaient entr'autres décorations, une série de terrasses, — les premières dont il est fait mention ; les avenues en étaient plantées d'arbres de diverses espèces : on y voyait jets d'eau, sièges rustiques, parterres, pavillons pour banquets ; bref, de l'ombrage, des fleurs, des points-de-vue vastes, tout ce que l'on trouve dans un grand jardin moins cette innombrable variété de plantes et d'arbres exotiques ravis à toutes les régions connues par la science moderne. L'historien Strabon nous donne la dimension des bocages d'Orontes, com.me étant neuf milles en circonférence. N'est-ce pas là le premier parc dont l'histoire nous parle ?
Gibbon ajoute que " le laurier et le cyprès, de leur feuillage touffu y créaient une retraite toujours fraîche, impénétrable aux ra}'ons du soleil, arrosée de mille ruisseaux issus des monts, qui y entretenaient un gazon perpétuel et tempéraient la chaleur du jour ; l'odorat y était captivé par l'arôme des plantes, l'ouïe, par la douceur des sons ; c'était un paisible bocage, consacré à la jouissance, à la santé, au luxe, à l'amour."
Les Grecs, sans avoir poussé à la perfection l'art des jardins, avaient leur célèbre vallon de Tempe et les bocages d'Académicus, à Athènes, ornés de vases et de statues, d'autels, de monuments funèbres, de temples, de tour?. On
y trouvait ce que les Grecs aimaient : de l'ombrage et de la fraîcheur — des senteurs délicieuses — les douceurs du repos. L'art de leurs jardins, les Grecs l'avaient emprunté des Perses : les Romains, en ceci comme en bien d'autres choses, prenaient les Grecs comme modèles ; leurs Lucullus y versaient des millions pour renchérir en ornements sur leurs devanciers, élevaient dans leurs jardins des collines artificielles, y creusaient des lacs, des rivières qu'ils nommaient le Nil, l'Eurotas, l'Euripe, etc., y amoncelaient, bronzes, marbres, fontaines, au sein de massifs d'arbres aux parfums enivrants. En vain Martial de son vers vengeur fouetta-t-il ce luxe effréné !
D'après Cicéron et Pline l'Ancien, la pratique déplanter des arbres en quinconce, était générale de leur temps. Martial consigne dans ses épigrammes le fait que le taillage des arbres, spécialité du style dit tonsile, fut inventé ou introduit par Cnseus Matins : ce fut vers ce temps aussi, au rapport de Propertius que l'emploi des statues et des fontaines, comme décors, fut en faveur. En lisant la description du jardin de Pline, on se convaincra sans peine que l'ordonnance des jardins Français et Hollandai?, était calquée sur celle du jardin de cet homme de goût.
" Terrasses avoisinant la demeure, comme le remarque le célèbre Loudon, verte pelouse descendant en talus, petit parterre à fleurs, avec jet-d'eau au centre ; allées avec garniture de buis nain, arbres fantastiquement taillés pour smiuler des objets artificiels, avec l'accompagnement obligé de fontaines, de grottes, de belvédères : tout en un mot le dénote."
Horace Walpole remarque également que le jardin de Pline correspond en tous points, avec ceux créés par Loudon et Wise, selon la méthode Hollandaise, il dit que si l'on ajoutait au jardin de Trajan un parterre on aurait un jardin orné du règne du Prince d'Orange, en Angleterre, Guillaume III.
Plusieurs textes de vieux auteurs nous portent à croire
que l'usage du verre, dans les structures consacrées aux fleurs et aux plantes exotiques,était connu des Grecs et des Romains. Platon et Columelle font mention de la rapide croissance d'arbustes odoriférants empruntés à l'Inde et à l'Arabie : l'arbre qui produit la canelle, le myrte, la plante, dit Columelle, d'où l'on tire l'encens ; l'Italie, ajoute-t-il. contient les produits, les fruits de l'univers entier. " Tibère s'enorgueillissait de pouvoir cultiver des concombres /"^r^ toto aiino, presqu'en tout temps de Tannée." Sénèque s'élève contre les Romains à qui il faut des roies pendant l'hiver, et les fleurs du printemps, au fort de l'équinoxe hibernale ; il assigne à l'eau chaude, comme agent pour hâter la croissance des plantes, le même rôle qu'elle joue ch'^'z les modernes."
* Au moyen âge, l'art du jardinier, ainsi que bien d'autres arts semblèrent oubliés : la découverte de Guthemberg, la renaissance des sciences, des arts, du commerce, en Italie ; le réveil des esprits dans l'Europe entière annonçaient une ère nouvelle, le terme des ténèbres sociales, le retour du soleil du progrès. L'illustre fami'le des Médici se donna pour mission non-seulement l'encouragement des lettres, mais encore la protection active de l'art patroné par Cicéron, Pline, Columelle, Adrien, Trajan : l'art des jardins.
Les jardins des Médici, bien que créés dans le style géométrique et architectural, servirent pendant nombre d'années comme modèles à l'Europe entière et continuèrent en vogue en France, en Allemagne, en Angleterre ; plus tard, ils faisaient place au style naturel, dit style anglais, conçu par Bridgeman, Kent, Wright, Repton, aidés des éloquents écrits d'Addison, Pope, Shenstone, George Mason, Whateley, Gray et du poëte Mason. (i)
(1) Voici l'inventaire d'un jardin dans le style tonsile, cité par Downing :
" Inventary of a Virtuoses Gardeu.
Adam and Eve in Yew ; Adam a little shattered by the fall of the tree of knowledge
L'architecture des jardins, en tant qu'elle se rapporte aux serres-chaudes, n'a fait que peu de progrès dans le midi de l'Europe :«le climat, au reste, est assez chaud pour rendre quasi inutiles ces dispendieuses structures.
L'on rencontre cependant quelques serres-chaudes en Espagne et au Portugal : à Madrid, à Coimbra, à Montserrat. L'on y trouve e'galenient des traces de jardins élégants, exécutés par les Maures. Certains jardins, dans le sud de l'Espagne, au dire des voyageurs, sont pavés en marbre, avec allées plantées d'arbres toujours verts, ombragées d'orangers, avec appareils hydrauliques, enfouis sous les allées, d'où jaillit au besoin l'onde à travers les joints des marbres : surprises, dit Sir John Carr, médiocrement goûtées des dames quand elles s'y aventurent et pour cause. Les jardins espagnols et portugais sont notés pour leurs jets d'eau, leurs alcôves, leurs terrasses, leurs statues, leurs treillis, leurs temples, leurs grottes, leurs sièges rustiques avec dôme, leurs romanesques pavillons.
Les jardins hollandais et français : e ressemblait par la symétrie et l'abondance de l'ornementation.
Le Hollandais ne tient pas à avoir un grand jardin. Qu'il soit grand ou petit, il y entassera une abondance d'embellissements frivoles, souvent presque ridicules. Il se creusera un canal roide et droit, réceptacle d'une eau dormante, souvent bourbeuse. Ce canal, tout étroit qu'il soit, est obligatoire : il symbolise le pays des aïeux. Il y ajoutera terrasses et talus, des fleurs, du gazon que les pluies abondantes de sa patrie se chargeront de tenir toujours verts.
in the gre.at stoim ; Eve and the serpent vary flourisliing. Noah's ark in Holly ; tha ribes a little damaged for want of water.
ïhe tower of Babel net yet fmislied. St-George in Box ; his arm scur'd long enougli, but will be in a condition to-slich tho dragon next april. Edward the Black Prince, in cypress. A pair of giants stunted, to be sold cheap. An old maid of honor, jn wonn wood. .Â. tajjping Ben Johnson in laurcl. Divers cminent modem poets in bays, somewliat blighted.
A quick set hog, shot up into a porcupine, by being forgot a week in rainy weatlicr.
A Lavendir peg with sage growing in its belly." Downing mentionne également une villa près d'Anvers appartenant à. un M. Smetz, ornée d'une verte pelouse, oii se voyait tout un troupeaii de moutons, avec le berger et son chien, sculptés en pierre, ce qui donnait au site une allure tout-à-fait bucolique bien qu'un peu burlesque.
Evelyn décrit les jardins hollandais, à la Hague, comme surchargés de décors : avenues ombragées, statues, marbres, grottes, fontaines, concerts artificiels.
Sir James Edward Smith, écrivant un siècle plus tard, y mentionne un jardin aussi entrecoupé d'avenues serpentantes que son voisin l'était d'allées droites : évidemment la ligne courbe, la ligne de la beauté, le style anglais y avait pé.iétré : mais cela était loin d être gén^'-ral, car le hollandais, amateur du passé, adore la routine
Le style tonsile, usité anciennement, surtout en Hollande, Dieu merci, est disparu : il consistait à torcurer, à façonner un arbre ou un pauvre arbuste, au moyen de la scie ou de la serpe poar simuler mille objets, animés ou inanimés : des paons, des cochons, des porcs-épis, des étoiles, des gerbes de blé, etc.
Le poète ;Pope, le créateur du merveilleux jardin, à Twickinham, sur la berge de la Tamise, à Londres, a fait bonne justice de ce genre atroce et ridicule, (i)
(1) Le domains d'Alexander Pope, a Twickenham, couvrait les deux côtés de la voie publiq&e, de sorte que le poète était forcé de traverser le chemin pour atteindre la partie la plus élevée et plus cultivée de ses jardins. Afin d'obvier à cet inconvénient, il dût pratiquer un passage souterrain, d'un -point à l'autre de son territoire.
Sa résidence, jolie villa Komaiue avec colonnes, arcades, portiques, reposait gracieusement sur la rive verdoyante de la Tamise. Il fallait de toute nécessité creuser un tunnel pour avoir accès, à ses grands bois, aux importantes plantations qu'il y avait crées ; le souterrain devint une grotte, du côté de la Tamise, pavée en minerai, en coquillages etc. Pope en a laissé la description suivante :
" Je viens, dit-il, de mettre la dernière main à mes travaux horticoles, à ma grott e souterraine. J'y ai découvert un filet d'une onde crystaUine, dont le jet perpétuel cause tlans la caverne un écho nuit et jour. Du fleuve, l'œil perce à travers cette arche, en remontant un solitaire sentier, et rencontre une espèce de temple ouvert, une rustique structure confectionnée de coquillages : de cet endroit, l'on saisit, sous l'arceau des bois en regardant vers la Tamise, les nacslles voguant sur l'eau : charmante perspective. En fermant la porte de ma grotte, l'intérieur se transforme en une lanterne magique, où se répètent les bois, les cotaux, les visseaux : un panorama varié du fleuve, que, vous pouvez rendre moins vif, moins distinct en diminuant la lumière qui le reflète. Le parquet est jonché de coquillages etc : des glaces repi'ésentant les objets ; un lustre circulaire de pur albàtie, retombant d'une glace taillée en forme d'étoile, fait jaillir du lambris mille prismes, mille lumin?us3s étoiles. Deux porches éti-oits conduisent de cette grotte, l'un bien éclairé, au fleuve ; l'autre voilé par le feuillage des arbres est pavé de silex, de coquilles marines, ai minerai de fer. Les sentiers dans le voisinage qui mènent au temple, sont garnis de gravois ordinaire et par leur naturel, leur simplicité se marient au doux murmura de l'eau to-.nbante, à l'agreste paysage.
Bref, il ne me manque pour compléter le spjctacle, qu'une bonne statue, avec une inscription, comme celle que vous savez que j'aime tant. X'allez pas croire que je fais de la poésie ; au contraire, la description que je vous donne est véridique."
Hélas 1 qu'il reste pîu de traces du mignon jardin de Twickenham ! même le saule légendaire de Pope, le pire et le patriarche dîs saules anglais, y succombait de vieillesse, en 18)1, nonobstant les tuteurs dont il était entouré. Car c'est à l'illustre poëte que revient l'hoanjur d'avoir introduit en Angleterre, cît arbre gracieux : son amie Lady Silviiis lui en ayant envoyé dîs boutures de l'étranger, Pope les mit en terre, disant que p?ut-ètre il en proviendrait un arbre inconnu dms sa patrie : sa prédiction se réalisa. Eu 17^\ l'^îT' r itrice â.i K.isjie en fit planter dms son jardin, à, St-Petersbourg.
Le style français se développa vraisemblablement au milieu du dix-septième siècle, sous le brillant règne de Louis XIV. L'art du jardinier, comme bien d'autres art:5, bénéficia de la prodigalité du Grand Monarque et des aptitudes de LeNôtre, alors l'artiste-jardinier le plus renommé de l'Europe.
Les théories de LeNôtre firent bientôt leur chemin dans tous les pays civilisés. L'Angleterre les accueillit à bras ouverts et chose singulière, la méthode de LeNôtre se maintint en Angleterre plus de cinquantes années, après que les jardins naturels le style anglais en un mot, s'y fut établi.
Ce fut dans la création des célèbres jardins du roi, à Versailles, que LeNôtre, dévoila tout son génie, ses ressources : ce qui fit dire à un écrivain anglais, Bradley, que ces jardins là résumaient à eux seuls la perfection de l'art, et à un auteur allemand, du nom d'Agricola : " contempler les jardins de Versailles, c'est avoir un avant-goût du Paradis." L'école de LeNôtre eût pourtant ses détracteurs : le poète Gray et l'habile Loudon disaient que le jardin de Versailles, pour être imposant, devait être rempli de monde." Lord Byron développait cette idée sous une autre forme, en affirmant que " tant de symétrie ne convenait pas à la solitude." Mais ceux qui recherchaient la solitude, 1 eus'-ent guère trouvé à Versailles ; ains' donc le plan de ce jardin allait bien avec le site.
Les jardins anglais devinrent de mode en France en 1762 ; on en raffoUait.
Il semblerait qu'avant l'époque de la révolution, plusieurs jardins trançais furent transformés en jardins anglais, sous la direction d'un habile jardinier Ecossais, du nom de Blaikie, établi en France depuis plusieurs années et aussi, sous celle du Chevalier Jansen, anglais éclairé. Depuis ce temps, nombre d'anciens et beaux jardins français ont été refaits, d'après la méthode anglaise, que plusieurs Français ont crû erronement consister en une profusion d'allées ou sentiers courbes et sinueux comme le
remarque M. Blaikie : car il ne faut pas abuser de la ligne courbe.
La France, dans le passé, a donné naissance à peu d'ar- ' tistes-jardiniers : les mieux connus sont Girardin, Morel, Delille.
Le Nôtre visita l'Angleterre à la sollicitation du roi Charles II, et y propagea ses idées avec beaucoup de succès : il introduisit sa méthode, dans l'ornementation du grand jardin que le Cardinal Wolsey avait créé à Hampton Court, aussi bien que dans le jardin de Greenwich et au parc Saint James : ceci se passait juste au moment oh un nombre de Nobles distingués par leur intelligence et leurs richesses, les Ducs de Devonshire, de Lauderdale, le comte d'Essex, les Lords Capel, Pembroke, Craven, Northampton, etc., s'occupaient activement à faire progresser l'art des jardins.
Disons un mot du chef-d'œuvre de LeNôtre, à Versailles,
Je n'oublierai pas de sitôt le spectacle qui frappa mes regards, le 8 août i85i, du haut de la terrasse du palais fastueux de Versailles.
Jardins, parc, pièces d'eau sont presque, dit-on, dans le même état où LeNôtre les forma il y a plus de deux siècles. S'il m'eût resté des doutes sur sa méthode, j'eusse bientôt découvert à quelle école il appartenait. A coup sûr, ce n'était pas à celle de la nature : chez lui, c'est l'art qui prédomine : l'art de soumettre le paysage aux lois inexorables de la géométrie : associer l'architecture, la sculpture au gazon, aux arbres, aux étangs : tel érait bien l'idée fixe de Le Nôtre ; le paysage, était tout de même plein d'intérêt pour moi. Son aspect solennel, bien qu'un peu suranné, se mariait si bien avec le style grave, majestueux du palais voisin ; il concordait d'une manière frappante avec les notions de' l'art en vogue au siècle de Louis XIV.
Aux jours de gala, quand l'on faisait jouer les Grandes Eaux, on conçoit sans peine l'effet magique que ces jar-
dins superbes durent produire sur la brillante cour du Grand Roi. Ce n'est que vases, que marbres, que bronzes sculptés, dans toute cette enceinte ; quelques-unes des sta tues et des vases sont des copies d'antiques célèbres ; d'autres, des originaux datant du 17e siècle.
Les groupes les plus frappants, sont ceux des Parterres du Midi et du Nord. Entre eux, près des gradins sont deux grands Bassins, la Fontaine de Diane, à droite, et la Fontaine du Pont du Jour, à gauche ; toutes deux ornées de groupes d'animaux en bronze, par les frères Keller.
La façade du palais percée pour 375 fenêtres est longue de 250 mètres. L'orangerie comprend à peu près 1200 orangers, disséminés en été dans les jardins : la tradition prête à l'un de ces arbres quatre cent cinquante années d'existence.
Au sud de V Etang' Suisse, se dessinent de bois et la Plaine de Satory.
Au pied de l'escalier qui conduit au delà du parterre d'eau, est situé le vaste Bassin de Latone, l'œuvre des frères Marsy : plusieurs gradins de marbre roux, sur lesquels gisent des grenouilles et des tortues vomissant l'onde en face d'un beau groupe en marbre blanc de Latone avec Apollon et Diane. La mythologie raconte que Latone ayant supplié Jupiter de châtier les paysans de la Lysie pour lui avoir refusé, à elle, un verre d'eau, le dieu les métamorphosa en grenouilles.
Les plus belles statues dans le jardin sont celles dans le Pourtour de Latone ; à droite en approchant du côté du palais, il y a une curieuse statue de la Mélancolie, par Le Perdrix : "le livre," "la bourse" et "la bouche close" sont autant d'allusions à la tendaice des hommes d'étude, des avares et des personnes taciturnes, à devenir victi.nes de cett- passion.
Puis se présentent Antinoiis, Tigran.is, un Faune, Bacehus, Faustine, Commode vêtu comme Hercule ; Uranie, Jupiter et Ganymède : vis-à-vis l'on voit Venus dans sa
conque. Du c^té oppose, l'on découvre le Gladiateur Mourant, M Apollon du Bclvc'dcrc, Ui'anie, Mercure, Antinoils, Silène, Vernis, Kallyépigos, Tiridatcs, le Feu, la Poésie Lyrique. Puis, vient le Bassin d' Apollon, le Bosquet du Roi, le Bassin du Miroir, le Bassin d'Hiver, le Bosquet de la Reine, on se passa l'affaire du collier de diaments ; la Salle du Bal, le Bassin de l'automne, le Quinconce du Midi, la Colonnade, le Bassin d'Encelade, où le géant soutenant le Mont Etna, vomit l'eau à une hauteur de soixante et quatorze pieds, le Bosquet des Dômes, le Bassin du Printemps, le Quinconce du Nord, le Bassin de l'Eté, le Rond Vert, le Bosquet des Baijis d' Appollon, etc., etc.
Je n'en finirais pas si je prétendais d'après mes notes énumérer toutes le^ merveilles que le génie de LeNôtre et la munificence du Grand Roi ont enfouies dans ce féerique séjour.
Mais de grâce, quand vous ferez le voyage une seconde fois, tâchez que ce soit un des jours de mai ou d'octobre, généralement le dimanche, où l'on fait jouer les Grandes Eaux : spectacle qui coûte entre 8 à 10,000 francs et qui attire tout Paris.
Ce fut M. Fagon qui le premier érigea des serres-chaudes en France, savoir, celles du Jardin des Plantes, vers la fin du règne de Louis XIV : puis vint M. Senior qui en construisit pour pour lui-même à St-Germain-en-Laye, et aussi pour Louis XV, au Trianon. M. Comble les a décrites dans r"Ecole Potagère" ; le style Italien et Français en jardins resta en honneur, en Allemagne et dans le Nord de l'Europe jusqu'en 1750, époque où la méthode anglaise fut adoptée en partie, notamment au célèbre jardin ouvert près de P3'Tmont. en Westphalie.
Le premier essai de serres-chaudes en Europe, sur une magnifique échelle fut celle de l'Empereur d'Autriche, François I, à Schœnbrunn, en 1753 : il y fit élever cinq structures, longues de 1290 pieds, et hautes de près de 30
pieds. Les voyageurs ont dépeint les serres de Schœnbrunu comme les plus belles du monde.
Le comte de Findlater, noble Ecossais, qui résida longtemps près de Dresde, dota la Saxe de structures réchauffées ^ pour la végétation ; les premières, pense-t-on, érigées en dehors de la Grande-Bretagne : on paila longtemps aussi des grands conservatoires du Duc d'Aremberg, à Enghien et des jardins botanniques de Bruxelles, bien que sous le rapport de l'exécution, de l'étendue et du plan,il3 paraissent minimes, comparés aux structures semblables élevées depuis en Angleterre.
Quant à la priorité, l'on ne doit pas oublier, que dès 1643, le célè'ore botaniste Jungerman fit ériger un jardin d'hiver, à Altorf, en Saxe, lequel à cette époque passa pour être le plus beau jardin de l'Allemagne et dès 1620, Solomon Caus, le plus éminent jardinier-artiste d'alors, se proposait non seulement de construire une superbe orangerie dans les grands jardins d'Heidelberg, mais encore de la chauffer à la vapeur, tel que l'on peut le voir en référan', au livre qu'il publia " Hortus Palatinus Heidelbergiœ " et qui en contient les plans et devis.
Le style anglais, landscape gardeiiing, c'est-à-dire des jardins d'après la nature, (i) s'introduisit rapidement en Allemagne après avoir pris racine en Angleterre, et soit à raison des fortunes des Barons, l'esprit d'imitation ou autre cause, il est certain que la nouvelle méthode y jeta de plus profondes racines, que dans le reste du continent en dehors de la Grande-Bretagne.
L'Allemagne a donné le jour à des hommes éminents par leur science et leurs écrits, comme artistes-jardiniers : un des mieux connus est M. F. L. Von Schell, de Munich,
(1) La langue, dit Morel, n'a pas encore adopté do mot pour désigner l'artiste qui professe cet art tout nouveau, elle n'en a pas même pour le genre de jardin dont il s'agit, qu'on appelle, par opposition au genre régulier, jardin anglais, parce que l'Angleterre a été la première nation 4e l'Europe à l'adopter. Je suis doue obligé de me servir du nom de jardinier, auquel j'ajouterai quelquefois l'epithète d'artiste pour éviter l'équivoque, et celle (?e îa «a^ui-e, pour le genre de jardin qui est l'objet de cet ouvrage. Un jardin qui a la nature pour modèle n'est pas plus anglais que français : la nature est de tous les pays."
Théorie des jaruiîîs. Tome I. P. 35.
auteur d'un traité plein de mérite intitulé : " La formation des jardins, comme art de goût et d'agrément."
* * En Russie, tout sévère que soit le climat, plusieurs nobles favorisés de la fortune, et le Czar, lui-même, ont des serres- chaud es et des jardins fort étendus : ceci ne remonte pas au delà de Pierre-le-Grand. Depuis ce monarque, tous les styles de jardin ont trouvé en ce pays, droit de cité : à présent, celui de jardin anglais introduit par la fameuse Impératrice Catherine en 1768, y prédom.ine. Storch décrit comme suit le grand jardin d'hiver du palais Taurida, à St-Petersbourg : " Le long d'un côté du vestibule se trouve le jardin d'hiver, énorme structure en verre, excepté le toit séparé de la grande salle par une rangée de colonnes seulement. Comme il fallait de toute nécessité que la toiture fut appuyée sur des pilastres, on a déguisé ces derniers sous la forme de palmiers : des tuyaux en plomb enfouis sous terres, ou cachés dans les murs mêmes et dans les pilastres renferment le calorique, l'eau chaude. Les allées de ce jardin serpentent au sein de haies couvertes de fleurs, ou d'arbustes aux fruits vermeils ou dorés et suivent les mille et un accidents du terrain qu'on y a pratiqués, de manière à vous ménager sans cesse de nouvelles perspectives. Quand l'œil du spectateur est las de contempler tant de richesses végétales, il lui est loisible de se recréer par la vue de quelque exquise merveille de l'art. Ici, c'est un buste ciselé par un sculpteur grec : là, c'est un essaim de poissons rares se jouant dans des bocaux de crystal. On quitte ces derniers pour pénétrer dans une grotte garnie de glaces où se reflètent toutes ces objets sous mille aspects divers : ou bien, l'on se trouve face à face avec un obélisque construit de miroirs, qui reproduit tous les couleurs de l'arc-en-ciel. L'air tiède, le parfum et l'éclat des fleurs, le calme voluptueux qui règne en ce séjour enchanté, vous fera rêver aux délicieux bosquets de l'Italie^ tandis que le paysage au dehors du verre qui vous entoure,
glacé par le froid,indique une température arctique." Gorinski, jadis une des somptueuses résidences de la famille Razamousky,possède des serres vastes et magnifiques,adhérant au palais comme des ailes ; elles sont d'une étendue telle que nulles serres en Angleterre ne les surpassent, si Ton en excepte celles du Palais de Kew, celles de Chatsv/orth, appartenant au duc de Devonshire, et celles du Regenfs Park, à Londres, (i^
L'ordonnance des jardins selon les règles de l'art et du goût ne remonte guère au delà du règne d'Henri VIII, qui fonda Nonesuch, dans le comté de Sarrey, comme résidence royale. Au rapport de Hentzner, les jardins de cette villa possédaient des jets d'eau, des treillis en fer, des alcôves de verdure, des colonnes, des pyramides en marbre. Nonesuch avait un enclos potager entouré d'un mur haut de quatorze pieds ; en avant du château, il y avait un boulingrin protégé par une balustrade en pierre.
On y découvre des traces de parterres et de ce bizarre ornement, connu comme labyrinthe (pratiqué plus tard à Versailles) sous Henri III et même sous le règne de la reine Elisabeth.
Nonesuch n'était pas le seul grand jardin artistique au temps d'Henri VIII. Evidemment la théorie des jardins s'était développée avant cette ère, tel qu'il appert par les écrits de Daines Barrington, Hentzner, Leland, Hollinshëd, etc.
Les anciens jardins en Angleterre, par leur ordonnance, leur arbres, leurs décorations reflétaient les mœurs du temts.
Nonesuch, Théobald, Greenwich, Hampton Court, Hatfield, Moor-Park, Chatsworth, Beaconsfield, Cashiobury, Ham et plusieurs autres, dit William Howitt, se dressaient avec cette majestueuse mise en scène que le roi Henri et la reine Elizabeth admiraient. C'est là que se promenaient les Surrey, les Leicester, le beau Essex, ces magni-
(1) The Book of tlie aarcU'ii, Charles :HcInfosh. •
tiques nobles de la dynastie Tudor, les Dames élé^jantes, les verts gallants de Charles II : c'est là qu'avaient lieu leurs amoureuses réunions où s'échangeaient les tendres propos tous ces doux rêves des amants, là où l'on venait compter, fleurettes, en côtoyant des allées artistement alignées, sous l'ombre discret de vertes alcôves, entourés d'objets sculptés en pierre, en plomb ; de fontaines jaillissantes ; de cascades, d'arbres artificiels en cuivre dont les rameaux vous inondaient d'une abondante rosée ; mille surprises, mille merveilles horticoles se cachaient sous ces grandioses terrasses ombragées d'arbres, ornées d'obélisques, de pyramides, de balustrades dorées : objets et accompagnements bien faits pour à charmer la vue de ceux ou celles qui portaient brodequins de soie, fardingales, jabots, éventails, culotte courte et pourpoint brodé.
Ce fut probablement l'Italie, dont les décrets faisaient la loi en Europe, en fait de jardins qui légua cet art à l'Angleterre,
On a trouvé des indices non équivoques de jardins artistement formés en Ecosse, même au sixième siècle : les moines y pratiquèrent cet art et y introduisirent des pays lointains des plantes exotiques : cet art disparut avec la suppression des monastères sous Henri VIII. Jacques I, de retour en Ecosse, après sa captivité en Angleterre, implanta dans son royaume la méthode des jardins anglais.
On voit encore dans la vallée, au bas de Sterling Castle, site jadis des jardins du roi, les restes d'un grand jardin géométrique.
Au jardin royal de Hampton Court, on voit encore le labyrinthe, comme indice de l'art, au temps du Cardinal Wolsey qui en avait préparé le plan. Charles II y développa encore davantage la méthode fastueuse de LeNôtre, sous oublier le curieux labyrinthe malgré les efforts de Bacon pour faire abandonner ce style. Il est bon de noter en passant que le terme "orangerie" s'em-
ployait alors en dehors de l'Angleterre comme synonime de herres-chaudes.
On semble avoir fait peu pour l'art du jardinier en Irlande, pour les grands jardins disposés selon les règles de la géométrie, où chaque arbre était planté à une distance uniforme de son voisin, où les parterres ne devaient représenter autre chose qu'un quarré ; où la ligne courbe, l'avenue sinueuse, — était inconnue, bien qu'on en trouve des traces à Thomastown, où il y avait aussi au sein dujardin, un amphithéâtre pour les représentations dramatiques ; quelqu'un même y avait introduit le style hollandais.
On trouve au quinzième et au seizième siècles des mentions des jardins de Falkland Palace, de Scone Palace, de Holyrood House, de Morray House, etc., en Ecosse.
Ce fut aux jardins royaux de Kensington que Wyse, le jardinier du Roi et l'associé de Loudon, commença à inaugurer le méthode moderne (ou jardins d'après nature) ; Addison l'en félicita chaudement. Bridgeman lui succéda et la réforme se fit d'abord par la suppression d'arbres taillés pour simuler des objets de sculpture ; les .pelouses verdoyantes, les aspects sauvages, les champs cultivés prirent la place des objets artificiels (i). L'âge d'or des jardins géométriques, en Angleterre, dura depuis l'avènement au trône de Guillaume d'Orange et de la Reine Marie, jusqu'au milieu du règne de George II, vers 1740 : les jardins les pluscélèbres dans ce style-ceux de Hampton Court, de Exton Park, datent de cette ère. Les premiers exem-
(1) Morol s'élive avec raison contre l'introduction eu France des anciens jardins anglais :
"Il est peu de jardins en Angleterre où l'on ne voit des temples somptueux, des églises gotliiques , il en est peu qui ne prâs2ntent des obélisques, des ponts à colonne, des reposoirs ornés de péristyles ; dans presque tous, on rencontre des grottes, des rochers factices, des tours antiques, des arcs de triomphe et surtout des ruines ; il en est peu enfin où l'on ne se soit livré à de grands efforts pour se procurer des rivières, des ruisseaux, des lacs, des cascades.- Voilà ce qui rend les jardins d'Angleterre si coûteux : si tant de fabriques les enrichissent, elles ne les embellissent pas toujours : il arrive même le plus souvent, qu'elles surchargent le tableau et en affaiblissent l'expression ; mais que l'artiste dirige par le goût et soumis aux vrais principes de l'art, s'y assujettisse à la marche du terrain, qu'il soit sobre sur les fabriques qui s'associent dilfioilement avec les scènes de la nature, qu'il prenne la nature pour guide, il embellira son pays par des jardins purs, agréables, non ruineux et cependant d'un grand effet.
(Théorie des Jakdixs, Tome I, P. "S.)
pies en ce pays des jardins d'après nature furent le petit jardin du poète Pope, à Twickenham, sur les rives de la Tamise, près de Londres, et celui d'Addi^on, à Bilton, près de Rugby. Les premiers grands jardins du même genre furent probablement, dit Mclatosh, ceux de Stowe, de Pains hill, d'Esher, de Claremont, de Hag!e\', de Persfield, de Woburn Farm ; Lord Kames a rendu un important service à sa patrie, en introduisant en Ecosse la nouvelle méthode de jardins.
Les jardins et les serres les plu ; en renom en Angleterre sont ceux de Sa Majesté, à Kew, à Frogmore ; les jardins botaniques de Londres ; ceux de Regent's Park ; ceux d'Exton Hall, de Trentham et surtout les conservatoires et les serres-chaudes de Chatsworth, la princière résidence du Duc de Devonshire.
En contemplant ce3 magnifiques résultats, il semble difficile de préciser où seront poussés les derniers perfectionnements de l'art du jardinier, pour donner au millionnaire et à l'homme de goût des jouissances nouelles, puisqu'il sait déjà braver les saisons, les lois du climat, dans la production delégumes, etc., de fruits, de fleurs, et ménager au roî de la création un gazon perpétuel, de verts bocages : les insignes faveurs de Flore et de Pomone, lorsque la température semble lui interdire de franchir au delà le seuil du toit domestique.
Dans notre jeune Amérique, l'art du jardinier a été pendant longtemps en souffrance, négligé. Boston, New- York, Philadelphie ont néanmoins fourni de nobles exemples de progrès en cette science.
Le judicieux Downing ; i) par ses écrits a fait beaucoup pour changer l'ancien ordre de choses et pour introduire dans le plan des villas, des jardins d'hiver etc., un style d'architecture noble, recherché et aussi en unison avec la nature du climat.
(1) "A Troatise ou tho tlieory and practice of Laudscape Gardening, adoptcd to Xorth America, with a view to the improvement of country résidences etc., by A. J. Do\vning, aiithor of Designs for cottage résidences." 5th Edition. — Xew-York ISôô.
Downing a fait pour l'Amérique ce que Repton, Loudon et Kent ont fait pour l'Angleterre. L'Amérique a pourtant contracté une dette de reconnaissance avec un éminent pépiniériste étranger, qui émigra de Hollande,, vers 1824, et qui dans les belles pépinières et les jardins qu'il créa à Brooklyn, près New- York, s'étudiait à fournir les plans, les plantations etc., combinant 'l'ordonnance du jardin avec le site et les entourages, l'art avec la nature. Sa théorie fut si attrayante et ses idées si pratiques que le public entier des Etats-Unis, en profita. Ce bienfaiteur de la nation se nommait André Parmentier ; il était frère du célèbre horticulteur, le Chevalier Parmentier, Maire d'Engheip, en Hollande. Pendant son séjour à Longisland, Parmentier reçut beaucoup de commandes, pour plan et devis de villas et de jardins etc. Avant de fournir le plan, il allait examiuer les lieux, choisissait l'espèce d'arbres convenables au sol et à l'exposition et adoptait le plan du jardin au pays ; puis, il faisait lui-même les plantations en arbres fruitiers ou de haute futaie. On mentionne plusieurs spécimens de son savoir-faire, dans les Etats du Sud de l'Union, dans l'ouest du Canada, et même jusqu'à Montréal.
Downing affirme que Parmentier a plus fait qu'aucun autre artiste pour substituer à Tancienne méthode, aux jardins roides, réguliers, géométriques, quelquefois bizarres, la méthode moderne des jardins naturels, le landscape style.
L'introduction de ce gracieux style en Amérique est donc de fraîche date.
Parmi les résidences de campagne les plus remarquables
aux Etats-Unis, au commencement de ce siècle, l'on citait
surtout celle du Chancellier Livingston, Clermont, sur
l'Hudson. Le Manoir de M. Livingston par ses serres-
chaude?, ses riants jardins, surtout par une superbe plantation de robiniers f'i'acacia^ yclloiu lociist tree, la plus belle de l'Amérique, était une des merveilles de cette région. On y expliquait facilement la supériorité de son horticulture ; Livingston, magnifique et digne ambassadeur de la grande République auprès des cours d'Europe, avait beaucoup voyagé à l'étranger et revenait dans sa patrie, après avoir profité de tout ce qu'il avait observé au delà des mers.
Montgoniery-Placc, à Barrytown, sur la rive altière bien boisée de l'Hudson, dans le voisinage de New-York est l'une des plus vieilles et des plus charmantes villas du voisinage. Lî manoir a de plus un intérêt historique : ici, séjourna le brave, mais infortuné jeune général, jadis officier anglais au 17e régiment de ligne, Richard Montgomery, lequel ainsi que ses aides-de-camp Cheeseman et McPherson, terminait si tristement sa carrière, sous le Capaux-Diamants, le 31 décembre 1775. Sa veuve vivait encore lorsque se fit, en 18 18, après un lapse de quarantetrois ans, la translation des restes de son époux chéri, de Québec à New- York : le vapeur, en remontant l'Hudson, s'arrêta devant l'antique manoir, pour saluer, en baissant son sombre pavillon. Madame Montgomery, laquelle laissée, à sa demande, seule sur le piazze, y perdit connaissance par suite de sa douleur.
A la mort de la veuve du général, cette résidence passa à son frère, M. Edouard Livingston, ambassadeur des Etats- Unis, auprès de la cour de Versailles ; puis, à sa veuve, madame Livingston.
La nature a fait encore plus que l'art pour l'embellissement de ce site : bois toufi"u, collines, vallons, luxuriantes, plantations d'arbres variés, pàtuiages à perte de vue, pittoresque exposition sur la berge de l'Hudson ; bref, un paysage grandiose, champêtre, frappant à l'extrême. Les avenues et sentiers dérobés y couvrent cinq milles en étendue et courent en tous sens autour du castel. Downing
338 JARDIXS AXCIEXS ET MODERNES
cite encore £//crs/ù',h. trois milles plus bas que Rhinebeck.sur l'Hudson, remarquable parla grandeur de son ordonnance •d'après les principes de l'école moderne ; Wodaicthc, fameux par ses décorations, ses arbres, ses arbustes variés, ses urnes, ses vases, ses sculptures, etc. ; Kcnivocd, une propriété de 12,000 acres, près d'Albany, taillée, pour ainsi dire, hors ■de la forêt, où M. Rathbone s'est érigé sur un tertre, une :gracieusc villa, style Tudor.avec porte-cochère, même style : on a tiré si bien partie du site et des bois d'alentour que rien de factice n'y blesse l'œil ; tout est naturel : une structure et des atours qui par leur architecture et leur munificence vous semblent emprunts d'un cachet, d'un caractère antique, et qui pourtant sont d'ordonnance, de construction récente.
Dans le faubourg nord d'Albany se voit le Maiior Housc du "Patroon" (tel est le titre que prend le fils aîné de l'ancienne famille Van Rensellaer). Agrandi, orné et restauré à neuf, c'est un àç.?, séjours les plus admirés de l'état de New- York ; sur la rive opposée de l'Hudson, un peu au nord d'Albany, est assise Beaverwyck, la somptueuse résidence, jadis, de Wm P. Van Rensellaer : le plan en fut conçu par un architecte du nom de Diaper. Une riche collection de bois étrangers, disposés en mosaïque, en pare le salon et le vestibule, lequel au moyen d'un escalier en marbre, conduit à de vastes salles à l'intérieur, peintes à fresque ; les serres et conservatoires de Beaverwyck sont renommés à cause de leur étendue et de leur magnificence.
A Tarrytown, l'on voit Sunnysidc, (i) la résidence chérie, maintenant historique de Washington Irving, une des plus nobles intelligences de la florissante République voisine,
(1) Sunnyside a dû reproduire quelque cliose de ces superbes parcs anglais dont Irving nous a légué dans son Sketch Book, une si admirable description :
"Xotliiug can be more imposing than the magnificence of English park scenerj-. Vast lawns that extend like sheets of vivid green, with liera and there chlumps of gigantic trees, lieaping uj) rich piles of foliage ; the solemn pomp of groves and woodland glades, with the deer trooping iu silent herds across them ; the hare bounding away to the covert ; or the pheasani, suddenly bursting on the wing : the brôok taught to w"ind in natural meanderings or expaud into a glassy lake : the sequestered pool, reflecting the quiviring trees, with the yellow leaf sleeping on its bosom, or the troiit roaming fearlessly about its limpid waters, whilst some rustic temple or sylvan statue, grown green and dank with âge, gives an air of classic sanctity tothe seclusiou."
(Enral Life in EngUind, Washixgtox Iuving.)
et l'habile et conscientieux biographe de George Washington, le père de cette république. Un dédale de charmants sentiers sauvages circule en tous sens, au sein de coulées ombreuses, sur les hauteurs ensoleillées, ou le long des rives pittoresques de la rivière ; les pèlerins du continent entier accourent en foule pendant la belle saison, à ce site féerique, le beau idéal d'un cottage oriic, oii expirait en i<S59 l'aimable et philosophique raconteur du Sketch Book, l'éloquent historien de Christophe Colomb, etc.
Je n'en finirais pas si j'essayais de vous enumérer tous lepittoresques castels, les nobles résidences, les parcs privés ou publics, les riants jardins que le luxe ou le bon goût a fait naître chez nos voisins.
Pendant un court séjour que je faisais récemment à Boston et où j'eus occasion de visiter plusieurs des sites les plus attrayants en dedans et au dehors de cette charmante cité, je notai bien des merveilles en fait d'horticulture ; j'eus occasion de me convaincre que, sans encourir de grandes dépenses, il y a une foule d'améliorations dans la culture de nos fermes, dans l'ordonnance de nos jardins en Canada, que nous pourrions facilement introduire.
Le premier conservatoire de fleurs, autour de Québec, au rapport du Dr P. Bender, vit le jour au commencement du siècle, à V Asile Champêtre, sur les buttes-à-Nepveu, Grande-Allée, où résidait feu Jos. Frs. Perrault, son aïeul, le pionnier et le généreux patron de l'éducation chez le peuple : une savante horticulture régnait également dans le jardin, qui avait une étendue de quatre arpents et était •entouré d'une haute muraille.
Vers le même temps, un riche négociant de Québec, feu M. Henry Atkinson, l'ancien président de la Société ■d'Horticulture de Québec, et que je crois pouvoir nommer à bon droit le père de l'horticulture artistique, parmi nous, avait ajouté à son pittoresque manoir, (maintenant la résidence de M. Amos Bowen) au haut de la falaise du Cap Rou-
ge, un petit réduit en verre, chauffé à l'eau chaude, où il cultivait ses chères fleurs en hiver, longtemps avant l'époque où il avait, à Spencer Wood, ses mémorables étalages de fleurs, de fruits, ses jets d'eau etc.
L'élégante, la lettrée, la magnifique châtelaine de Spencer Wood, Mdme Perceval, pendant son long séjour à cette radieuse villa, a dû sans doute varier de fleurs au moyen en serre, et de volières, aussi bien qu'avec la littérature et la musique, la monotonie de nos longs hivers, au temps où son amie, Mme Peter Sheppard y allait chaque semaine pincer de la harpe, pour les habitués d'alors : les Mathew Bell, les Caldwell, les Uniacke, les Baby, les DeSalabery^ les DeGaspé, les Sheppard de Woodfield, les Vanfelson les de la Naudièrre, les Taylor, les Montizambert etc.
Dans ma jeunesse, on associait d'ordinaire trois noms fort connus aux jardins ornés les plus en renom autour de Québec : Thon. William Sheppard, conseiller législatif, littérateur, antiquaire, ornithologue, établi sur l'antique domaine de Monseigneur Dosquet et du juge Adam Mabane, depuis 1816.
J'ai eu le plaisir de faire sa connaissance : un jour, en juin 1865, il vint me convier à l'accompagner dans une course qu'il méditait et que nous fîmes pour étudier les fougères variées qui croissent sur la rive du ruisseau Saint Denis. Un revers de fortune, en 1847, ^^ forçait de déguerpir de Woodfield et de dire adieu à ses livres, à ses fleurs^ à ses oiseaux, pour aller se réfugier à Fairymead, Cantons de l'Est, où sa mort eut lieu en 1867.
Le second de ces horticulteurs distingués fut feu M. Henry Atkinson, propriétaire de Spencer Wood et de Spencer Grange, pendant près d'un quart de siècle, décédé à Nice, France, en 1865 : le troisième, feu James Gibb, propriétaire du beau domaine de Bellevue, où le couvent de Bellevue a été depuis bâti, à Ste-Foye. Ce domaine avait été acquis par M. Gibb, vers 1840, de M. George Vanfelson, juris-
consulte distingué de Québec, plus tard, juge de là cour Supérieure. M. Gibb décéda en 1858,
En 1849, le Major Douglas, officier de génie et Professeur au collège militaire de West Point, E. U., vint à. Québec et traça le plan du beau cimetière Mount Hermon, à Sillery : cet homme de goût ^vait aussi fourni le plan de "Greenwood Cemetery," près de New-York et du cimetière public d'Albany. Il fut l'hôte de feu M. Atkinson, à Spencer Wood. Les propriétaires des villas environnantes utilisèrent les talents du Major Douglas, pour l'ornementation de leurs parcs et de leurs jardins.
Vous savez que la création, l'ordonnance d'un grand jardin naturel, selon les règnes sévères du goût, exige une parfaite appréciation du paysage, aussi bien qu'une convenance des objets entre eux et au site auquel on les destine.
Grâce aux habiles jardiniers que l'Angleterre et surtout l'Ecosse nous a envoyés, nous pouvons admirer autour de Québec un genre de culture fort soigné, de riches conservatoires pour le^ fleurs tropicales en hiver, de vastes et belles serres-chaudes où mûrissent sous le verre, le raisin le plus délectable, des pêches succulentes, de suaves nectarines fbrugnons), des abricots, des bananes ; des ananas d'un goût et d'un arôme exquis ; des figues, etc.. et dans les couches souterraines, de la rhubarbe, des champignons, d'appétissantes salades, au temps des frimas.
Il va sans dire que ce genre de culture suppose chez le^ maîtres, d'amples ressources pécuniaires.
Je vous entends vous écrier, cher M. Joly : est-ce que vous voudriez implanter chez nos bons cultivateurs, le luxe des vieux pays ?
Nullement, chez nos cultivateurs, vous répondrai-je. Je laisserai ce luxe aux élus de la fortune. Mais il est un genre de jardins, des améliorations horticoles et agricoles, tout à fait à la portée du peuple de nos campagnes et qui ne ferait qu'augmenter, sans dépenses notables, la somme
de son bien-être, ainsi que la valeur de l'héritage qu'il destine â ses enfants.
Ce que je veux, c'est le reboisement des terres à bois, la protection des forêts contre l'incendie, la plantation d'arbres forestiers pour donner de l'ombrage, de la fraîcheur au toit domestique, en été, ainsi qu'aux bêtes de la ferme dans les pâturages, pendant la canicule ; l'ornementation de la nécropole rurale.la création à côté du joli jardinet à fleurs, de riches vergers, un choix judicieux d'arbres fruitiers.
Il y a trop de bons traités sur le style et l'ordonnance des résidences et des jardins, soit simples ou ornés, pour qu'il me soit nécessaire de fournir sur ce sujet des règles précises. Je terminerai donc ce rapide coup-d'œil sur la théorie et la pratique des jardins, par un intéressant tableau d'un jardin négligé et d'un jardin amélioré, emprunté à Morel, judicieux spécialiste en cette -matière, comme enseignement et sujet de comparaison :
ERMENONVIIvLE
'•Ermenonville présente un pays champêtre d'une part et sauvage de l'autre. La froide vallée, le ruisseau qui l'arrose, les coteaux qui la rejiferment et la dessinent, les plantations qui l'ombragent, les prairies qui la verdissent forment l'aspect des deux faces principales du manoir. Tout cet ensemble compose nn pays véritablement champêtre ; sur le côté, une vaste forêt, le jeu tourmenté des côtes, des ravins creux et des sables arides, l'espèce d'arbres qu'ils produisent, des bruyères, des rochers, un sombre lac, offraient aux yeux nn pays fort sauvage.
La vallée du côté du nord aujourd'hui si fraîche et si champêtre, n'était autrefois qu'un marais impratiquable et d'un aspect repoussant ; son sol tourbeux imbibé de mille sources souterraines était fangeux et mobile ; quatre ou cinq grands canaux qui le coupaient en divers sens n'avaient pu le dessécher ; ils augmentaient encore la masse des vapeurs malsaines qui, dans toutes' les saisons, s'élevaient soir et matin. Des plantations alignées à droite et à gauche déguisaient le mouvement du terrain et en voilaient si exactement la marche, que le site qui est une large vallée, bordée de coteaux très accentués, ne laissait voir qu'une espèce de piaini? maussade et sans accident; un ruisseau enfoncé dans
la profondeur de ces rives, échappait au regard ; les coteaux variés par des vallons secondaires qui les entrecoupaient, une belle forêt très voisine, tout cela avait été ignoré et avait été sacrifié à un parterre marécageux, enfermé entre deux labyrinthes de charmilles si humides qu'ils repoussaient ceux qui voulaient en approcher.
Tel était l'aspect vu de la principale face de la maison ;. la face opposée avait pour perspective une cour entourée des bâtiments de dépendance qui attristaient les regards ; une lourde et antique porte donnait sur une rue enfermée de murs ; cette rue, l'égoîit du pays, faisait la communication du village à un hameau, et servait d'avenue au manoir ;, au delà, un potager aquatique entouré de hautes muraille?, était terminé par une chaussée revêtue de pierres et destinée à soutenir les eaux d'un étang. Ce double rang de til leuls élevé sur cette chaussée rétrécissait le ciel, coupait le tableau et privait l'œil du spectacle de deux coteaux couverts de bois.
Ainsi de tous les côtés les mouvements du terrain étaient ou voilés ou dénaturés ; la vue resserrée, les aspects intéressants, obstrués, chaque partie sans besoin, sans rapport, ne présentait ni expression, ni caractère et d'un site que la Nature avait fait agréable, il ne résultait t;[u'un lieu si repoussant, qu'au premier coup d'ceil, il paraissait intraitable. Tel était Ermenonville quand il fut confié à mes soins; aujourd'hui tout est changé; le site du coté du nord, naturellement bien dessiné, n'attendait pour se montrer que la des ruction de plantations maladroitement placées. Les arbres abattus et les obstacles détruits 0)it découvert une scène d'une belle composition ; une vallée fraîche et riante a pris la place d'une plaine froide et monotone ; les marais desséchés sont devenus de bonnes et agréables prairies ; une charmante rivière a été substituée aux fétides et tristes canaux. Le tableau est terminé par une montagne surmontée d'un village, au dessus duquel s'élève encore la tour de Mont Episoi cà demi ruinée. Cet accident fait le lointain et paraît, à raison de son éloignement, toujours coloré de ces tons bleuâtres et vaporeux qui lient d'une manière si douce le ciel et l'horizon.
Au midi, les murs de clôture et la gothique porte détruits laissent apercevoir une autre composition. Quoique cette partie soit de la môme vallée, elle est toute différente de l'autre et n'en est pas moins agréable.
La rivière prend sa source de ce côté, traverse et airose une prairie qui occupe la place de l'ancien potager ; sur la droite du ruisseau, cette prairie, en s'élevant sous la forme de pelouse, va se réunir à la forêt, et se perdre sur une futaie de beaux arbres suspendus sur une côte, qui se préci-
pite sur la gauche ; celte même priiine est bornée par des massifs d'arbres et d'arbrisseaux agréables par leur disposition, et par l'ombrage qu'ils donnent. Enfin, la ligne sèche et roide du mur de la chaussée qui soutient les eaux de l'étang, a été déguisée par un mouvement de terre combinée avec le jeu des plantations de la droite et de la gauche de manière à procurer à ce ressaut un effet naturel ; et si ce ressaut voile encore la fuite de la vallée, au moins il la laisse soupçonner.
Cette chaussée déguisée par la ioime qu'on lui a donnée, produit un accident d'autant ulns naiurti que la chaussée se trouve placée positivement à l'endroit où ies deux côtés, par la saillie qu'elles font, semblent vouloir se rapprocher l'une de l'autre.
Une cascade perpétuelle produite par le trop-plein det l'étang, justifie encore ce ressaut et anime en même temps la scène par son éclat, son mouvement et son bruit. Cette perspective moins étendue, mais aussi champêtre que celle du Nord, ne lui ressemble cependant en aucune manière : le site est plus resserré, les efTets sont plus rapprochés, les objets plus réunis, les côtes plus prononcées ; c'est surtout lorsque le soleil entre dans sa carrière, et au moment où il va la terminer que les yeux se plaisent à contempler ce tableau, comme ils aiment à s'égarer tous les instants de la journée dans la vallée du nord.
Avant de parcourir la partie sauvage de ces jardins, peutêtre le développement de certains détails sur la composiàon des deux tableaux dont je viens de crayonner les traits principaux, donnera-t-il occasion de faire d'utiles remarques. Retournons dans la vallée du midi ; des deux côtes qui forment de chaque côté le cadre du tableau, celle de la droite, élevée et assez rapide, paraît, par l'effet de la pers pective, s'abaisser à mesure qu'elle fuit ; les arbres hauts et touffus qui la couronnent dessinent dans' le ciel une ligne qui indique la marche et fait sentir la continuation de la vallée bien au-delà du point où l'œil la perd de vue. Je ferai remarquer, d'après cette observation, que les effets de ce genre, qui tiennent à l'illusion des yeux, sont un moyen dont l'artiste se sert pour étendre ou resserrer une perspective, sans augmenter ni diminuer le champ, qu'elle renferme et pour lui donner la proportion qu'il lui convient. La côte opposée plus uniforme, d'une pente moins rapide, s'incline jusqu'à l'étang dans lequel elle va se pei'dre. Depuis le haut jusqu'au bas cette cote est couverte dune pelouse fine dont la verdure est entretenue par l'ombre de quelques superbes noyers qui la bocagent ; enfin l'étang dont on voyait l'extrimité, va se perdre à présent dans les détours dos deux côtes ;
depuis qu'on n'en aperroit plus les bornes, il peut passer pour un lac.
Après avoir embelli la prairie au dessous de la chaussée, la rivière, qui tire son origine de la cascade, passe sous le pont du chemin et va se jeter dans les fossés qui enveloppent le bâtiment principal, et an devant dnqnel elle produit un bassin d'une forme inégulièie. Cette pièce d'eau est encadrée d un gazon qui se lie et fait portion de la prairie qui recouvre et verdit toute la vallée du nord Deux ponts de bois traversent le bassin, et font la communication entre le manoir et les jardins. De ce bassin, les eaux se précipitent et vont former la rivière qui fuit à travers la vallée du nord ; dans sa course, quelques îles la divisent en plusieurs bras et varient sa marche et ses accidents, et en justifient Igs détours ; on a profité de la différence du niveau de la pièce d'eau à celui de la rivière pour construire une écluse qui fait passer les barques de l'une à l'autre. Cette manœuvre, qui peut intéresser la curiosité, permet de s'embarquer au pied même du manoir, où pour cet effet on a pratiqué un port.
Au bout du pont de la gauche, on se trouve sous une masse de hauts peupliers d'Italie ; quoique très élevés et assez touff'us, l'ombre dont ils couvrent les gazons sur lesquels ils sont plantés n'en altère pas la verdure ; au-delà e^ au travers de plusieurs groupes d'arbres, on aperçoit les b âtiments d'un moulin et le clocher de l'abbaye de Châlis.
A une certaine distance, on rencontre un fort massif d'aunes, qui ombragent un petit ruisseau formé par une source particulière ; ce massif, très remarquable" par le nombre et la hauteur des arbres, et surtout par le ton brun de leurs feuilles, est à tous égards un accident heureux ; placé presqu'au milieu de la vallée, il la partage en deux parties ; sans cet accident, cette vallée, par la marche des côtes qui s'écartent tout à coup, eût paru trop lâche et son caractère en eût été affaibli ; il n'est pas jusqu'à la place où se trouve se massif, qui ne contribue à donner plus de grâce à cette vallée par la légère sinuosité qu'il procure à sa marche. En la dirigeant sur la gauche, le bassin de la source, les eaux vives et limpides du petit ruisseau qu'elle produit et le groupe d'arbres qui l'ombragent, forment eux mêmes, comme site particulier, une scène qui, par sa composition, est très agréable. Le promeneur U"^ rencontre pas ce lieu frais et solitaire sans s'y arrêter ; là, il oublie volontiers un moment les beautés d'ensemble des j;":rdins qu'il a perdus de vue.
Qluelques soutiers qui parlent du pont sur la droite circu lent au travers de ces plantations ; en les parcourant on rencontre divers accidents, entre autres un vallon secondaire très différent du principal : ce vallon a aussi son ruisseau
le pont qui le traverse conduit à une côte dont le sommet élevé et d'une pente d'abord très rapide, est couvert d' arbres de haute futaie : un jeu de petites collines et de petits vallons qui donne à cette côte beaucoup de mouvement, a indiqué la place des groupes d'arbres dont on l'a décorée. En retournant au levant, cette côte forme avec le coteau opposé le vallon secondaire ; le second coteau d'une pente plus douce, tout couvert de culture, présente le village en amphithéâtre au dessus duquel domine l'église. Cette perspective contraste avec celle de la côte opposée toute chargée' d'arbres, mais de quelque part qu'elle se montre son aspect n'est jamais sans effet.
En revenant sur ses pas pour gagner le bosquet des aunes, on aperçoit le rnanoir à la tète de la prairie, et au delà les côtes cou%*ertes de bois.
Au pied d'une de ces côtes, on découvre les maisons éparses d'un hameau entre des groupes d'arbres ; le seul bâtiment qui s'y fasse distinguer est une chapelle surmontée de son petit clocher. Cette perspective ne joue pas dans l'ensemble un rôle aussi important que celle où se trouve le village ; mais son caractère plus champêtre, est plus analogue au ton général."
(Théorie des .tardixs, Tome II P. 47,
PARCS ET PROMENADES PUBLICS
En traitant «le l'ordonnance des parcs et des jardins autour de Québec, on est porté à dire quelques mots de rembellissement dont la cité est susceptible. Dans les pays les plus civilisés, on fait de grandes dépenses pour créer et maintenir les parcs ; et les forêts réservées par l'Etat, comme parcs et promenades publiques couvrent souvent une notable partie du territoire : (i) le parc projeté
[1] Dimensions des Parcs Publics, en Amérique et en Europe. lExtiait du PxMic Ledger Almanach] Xom Qualité Aire en acres.
EppipgForest, . . X'oiinty Essex., England. . *72,0Û0
Prater Vienna, Austria *5,123
Windsor Forest. . .County Parks, England.. 3,000
Fairmount Philadelphia, Pa 2,991
Rictimont County Surrey, England.. 2,46â
Bois de Boulogne.Paris, France , 2,158
Hampton Court.. ..County Surrey, England.. 1,842
Phœnix Dublin, Ireland 1,752
Petit Parc Versailles, France *1,280
Central ..New York 843
Grosse Garten. .. .Dresden, Saxony. 800
Botanic Garden. ..Kew, England 684
Prospect Hill . . . ..Brooklyn, X. Y 6)0
Schloss Garten. ...Scottgarten, Wurtemburg. 560
Hof Garten. ..... .Munich, Bavaria *5C0
Druid Hill Baltimore, Md 500
Summer Garden.. .St Petersburg, Kussia... 480
Djurgard Stockholm, Sweden. ...... 480
Regent's .London, England 473
Albert.. London, England 400
Hyde London, England 389
Tsarkoe-Selo. . . ...St-Petersburg, Bussia.... 350
English Garden . .Munich, Bavaria 320
Kensington ....... London, England 262
Victoria London, England 248
Champs Elysées . . . Paris, France *22ô
Boboli Garden. , . .Florence, Italy . 200
Thier Garten Berlin, Prussia 200 ,
Meadows Ediuburgh, Scotlaud 2oO
Crystal Palace. . .Sydenham, Co. Kent, Eng. 200
Birkenhead County Chester, England.. 185
Greenwich London, England. 185
Battersea. ....... .London, England 175
Jardin du Luxembourg. Paris, France 100
South Washington, D. C *1.50
Green Glasgow. Scotland 121
Prince's Liverpool. England 90
St James London, England .59
Green London, England 55
Primrose Hill . . . .County Surrey, Eug. 50
Tuileries Paris, France 50
St. Louis St. Louis, INlo 50
Arboretum. Derby. England *.50
Common Boston, Mass 48
Central Hartford,, Conn. 4i)
(Suite sur la page saivant».
PARCS ET PROMENADES PUBLICS
sur cette portion des Plaines d'Abraham, avoisinant la citadelle aura bientôt son exécution, espérons-le.
Je publiais en 1S76 dans le volume Québec Past and Présent, une ample description des plans de décoration publique conçus par Lord Dufterin, notre "ancien gouverneur-général. Les plus saillants : le prolongement de l'ancienne terrace Durham, et les deux portes de ville St- Louis et Kent ont été heureusement menées à bonne fin.
Quand à la noble terrasse, dont la première pierre fut posée par Lord Dufferin le 8 octobre 187S et à laquelle Lord Lorne et la Princesse Louise, à la demande et en présence du Conseil de Ville.le 9 juin 1879, (2) ont conféré
Hunting Philadelphia, Pa 45
Buckingham Pal.London. England 40
Baxter Dundee, Scotland 37
Kennington liondon, England 35
Horticult Gard'n.Chiswick, England, 33
Peel Manchester, England 32
Norfolk Sheffield, England 2o
Alameda City of Mexico 12
Palais Eoyal. . . .Paris. Id
*Estime.
(2) Inauguration de la Terrasse Dufferin, le 9 juin IsT'j : (Extrait du Dlorning Chronicle, dn Wjuin 1879.)
" Conformément à un avis préalable, la cérémonie de rouvenure de la Terrasse Dufferin a eu lieu (hier) à 2.30 heures, P. M. ; au temps fixé, une foule de personnes, estimée de dix à quinze mille, probablement de dix mille, encombrait la terrasse. Ls spectacle de cet océan de tètes humaines avait quelque chose de frappant. Le pavillon du centre dans le jardin, occupé d'ordinaire parle corps de musique, avait été réservé iiour le parti vice-royal : un tapis et nn drap écarlate le recou\Taient : au milieu étaient deux fauteuils. Le corps de police urbaine en protégeait l'entrée et la Batterie " B " avait été appelée à fournir sa fanfare et une garde d'ijonneur ; l'hymne national annonça l'arrivée des hôtes distingués.
Le Maire (R. Chambers) suivi de ses conseillers, était venu de l'Hôtel-de- Ville. Son Honneur ayant escorté Son Excellence (Lord Lomé) et Son Altesse Royale (la Princesse Louise) au dais sous le pavillon, s'adressant au Gouverneur-Général, s'exprima comme suit :
" Qu'il plaise à Votre Excellence !
Au nom du Conseil de Ville et des Citoj'ens de Québec, permettez moi de vous remercier d'avoir gracieusement accueilli notre prière et d'être venu inaugurer en personne ce • boulevard public. Permettez moi également de remercier Son Altesse Royale, de sa coudescendance en cette occasion.
La première pierre de cette structure a été posée par le prédécesseur de Votre Excellence, le Comte de Dufferin [le IS août 1878.]
Il lui sera doux d'apprendre que l'œuvre à laquelle il a porté un ,si vif intérêt, a été menée à bonne fin, qu'elle a été inaugurée par Votre Excellence, et que cette solennité a eu la distinction de la présence, de Son Altesse, la Princesse Louise.
Je dois donc respectueusement supplier Votre Excellence, de vouloir bien assigner à cette terrasse le nom qu'elle devra porter dans la suite et de déclarer qu'elle est de ce jour, ouverte au public. Son Excellence répondit : "Je suis heureux de pouvoir accéder à votre désir et signifier que cette terrasse sera nommée d'après votre dernier Gouvern«ur-Général, " Dufferin " et qu'elle est maintenant ouverte au public."
Les paroles de Son Excellence furent accueillies par des salves d'applaudissements pour le Comte de Dufferin, pour Son Altesse Royale, la Princesse Louise et pour Son Excellfince, Lord Lomé.''
La terrasse Dufferin fait partie des fortifications de Québec : elle occupe entre autres points, le site de l'ancienne batterie du jardin du Fort, dont le terrain, jadis appartenant au Major Samuel HoUand, fiit exproprié par le Gouvernement Impérial. Le Gouvernement du Canada a contribué pour une large part au coût de cette terrasse et la Municipalité de Québec y a voté £7, .000.
le nom de son illustre fondateur, elle fut reconnue authentiquement, en avril et en niai, 1879, dans les ré çistres officiels de la municipalité. Plusieurs plaques de fer furent déposées dans le parquet, portant 1 inscription suivante : "DuFFERix Terrace, H. Hatch, contractor ; C. Bail- LAIRGÉ, EXGINEER." Terrasse Dufferin, H. Hatch, Entrepreneur ; C. Baillairgc, Iiigaiieur." C'est une promenade unique ; on ne voit rien de pareil en Amérique ou en Europe; les étrangers ne peuvent se lasser de d'admirer, ainsi que la citadelle qui la surplombe. La terrasse Dufferin, élevée de 182 pieds au dessus du fleuve, est longue de 1420 pieds.
La porte Kent, érigée en partie à même ses deniers fournis par Sa Majesté, la Reine, à la sollicitation de Lord Dufferin et en souvenir du long et agréable séjour que son excellent père le duc de Kent, (i) a fait en cette ville (1791-94) est
(1) A un mémorable banquet, organisé à Québec, le 21 juin 1876, en l'honneur de Lord Dufferin et présidé par le maire de Québec, Son Excellence Lord Dufferin, après avoir résumé avec bonheur le passé historique, social, politique de la vieille Capitale, s'exprima comme suit :
"M. le Maire, Messieurs. Veuillez croire que c'est avec une bien vive satisfaction que j'apprends qu'il sera possible de mener à bonne fin, le projet qui été conçu pour restaurer sans délai les anciennes fortifications de votre ville, mesure qui pourvoit aussi à l'élargissement et à l'augmentation en nombre, des avenues de la cité, afin de rencontrer les exigences d'un commerce croissant, les besoins du siècle.
En cela, vous ne faites que suivre l'exemple des villes européennes, situées comme la vôtre et anxieuses comme Québec, de perpétuer les souvenirs d'un glorieux passé.
Si pour elles, c'est un devoir reconnu, ça devient une tâche plus imperative, plus sacrée pour Québec, la seule ville sur ce continent où se sont conservés les monuments les traditions de son origine première ; Québec dont la pittoresque enceinte et l'imposante citadelle présentent à l'œil un spectacle que l'on chercherait en vain, du Cap Horn au Pôle Xord
M. le Maire et vous, Messieurs les conseillers de ville, permettez moi de vous rappeler que Québec ne vous appartient pas à vous seuls ; vous ne la régissez pas même au nom el pour l'avantage du Canada seul ; vous n'êtes que les mandataires de Québec, au nom du monde civilisé, au nom du continent entier. L'Amérique entière gémirait si vous laissiez détruire vos vieux murs ; elle y verrait un outrage irréparable, une perte pour tous. Heureusement, il n'y a aucun risque d'un pareil vandalisme. Loin de porter une main sacrilège sur ces trophées antiques, vous vous préparez à les sauvegarder, à les réparer iV les embellir.
Quand, dans la suite des temps, le Canada aura accompli des destinées si brillantes que je n'ose à peine concevoir, la postérité reconnaissante entourera de respect les noms de ces édiles qui auront préservé intacts, les traces, les monuments sacrés de son histoire, monuments auxquels le temps ne fera qu'ajouter un éclat, une consécration nouvelle, un intérêt qui ne fera que s'augmenter ; car M. le Maire, la mère-patrie a les yeux sur le Canada.
Dès que la rumeur fut accréditée en Angleterre que vos concitoyens avaient résolu de restaurer les bastions de Québec, le Secrétaire d'Etat au bureau de la guerre m'écrivit officiellement pour me faire part de l'admiration qu'il ressentait, lui, ainsi que l'armée anglaise, pour votre conduite, ajoutant qu'il aurait l'honneur de demander à la Chambre des Communes, un octroi,; qu'il était sûr d'avance que sa demande serait accueillie avec acclamation, pour aider à décorer cette partie de vos remparts, i)lus spécialement illustrée par les hauts-faits de Wolfe et de Montcalm et fécondée par le sang de ces doux héros, si chers i\ leur patrie respective.
M. le Maire, la nouvelle de vos démarches toucha le cœur d'un personnage plus auguste que le secrétaire du ministère de la guerre : — elle émut profondément la Reine de l'Angleterre.
Sa Majesté qui porte le mémo intérêt à ce qui transpire dans ses colonies les plus
350 PARCS ET PROMENADES PUBLICS
une partie notable des embellissements suggérés par Lord Dufferin. aidé de son habile architecte M, Lynn, et inspiré par notre savant ingénieur de la cité, le chevalier Baillairgé qui en avait fourni l'idée dans son rapport au conseil de ville, en 1872. Tout n'est pourtant pas achevé. Il iîous reste encore pour réaliser en entier la généreuse inspiration du Comte de Dufferin, à ériger les trois autres portes de ville et à construire autour de l'enceinte de Québec, le superbe boulevard inscrit aux Plans Dufferin : idée qui m'a semblée avoir été empruntée au boulevard qui circule autour des vieilles murailles de York, Angleterre, et que je parcourais, en 1881.
Mais le couronnement de l'œuvre serait l'érection du Château projeté sur la cîme altière du Cap-aux-Diamants, en dedans de notre citadelle même. Le nouveau Château Saint-Louis par sa magnificence rappellerait cette illustre lignée degouverneurs français et servirait de résidence d'été à nos vice-rois, les gouverneurs anglais.
éloignées, qu'à ce qui se passe aux environs de son palais, m'a enjoint de vous dire, à la première occasion qui se présenterait (et quelle meilleure occasion que la présente) la part active qu^elle veut prendre en ce que vous vous proposez de faire ; qu'elle entend se charger du coût d'une des portes projetées, afin de s'y voir associée ; qu'elle fera don de cette porte à la ville de Québec.
Sa Majesté désire en outre que cette porte de ville par son nom rappelle celui de son illustre père — le Duc de Kent — qui jusqu'à sa dernière heure, conserva iiu souvenir si vivace des bons procédés, de la courtoisie dont jadis il fut l'objet de la part des habitants de Québec." — {ApiM'.udAs%ements 'prolonges.)
À MONSIEUR
LOUIS-HOHORE FRECHETTE
DE i/ACADEMlE FKAXCAISE