MARMIOX, A TALE OF FLODDEN FIELD
Parmi les hommes de guerre qui, en 1066, suivirent le Bâtard de Normandie, à la conquête de l'Angleterre, l'histoire nomme un seigneur fort distingué, Robert de Marmion, sieur de Fontenaye, en Normandie. Le roi Guillaume le récompensa en lui octroyant le château et la ville de Tamworth et le manoir de Scrivelby, dans le Lincolnshire.
La famille, après quatre générations, s'éteignit en la personne de Philippe de Marmion, sous le règne d'Edouard L Si le héros du poëme de Scott, est un personnage imaginaire, le nom et la famille de Alarmion ne le sont donc pas ; et en associant au titre du poëme le nom de Flodden, le barde, par un mot, signale l'ép-oque où vivait son héros. Scott ne pouvait choisir un sujet plus épique que la désastreuse journée de Flodden, où la fleur de la noblesse d'Ecosse avait succombé en combattant autour de son héroïque, mais trop galant souverain Jacques IV, lui aussi, victime de sa téméraire ardeur. Flodden retraçait à l'Ecossais, une époque héroïque bien que malheureuse ; à l'Anglais, une fameuse victoire au temps d'Henri VIII ; c'était de plus, une ère reculée où la féodalité brillait d'un vif, mais dernier, éclat. Le talent de Scott a toujours excellé dans ses mas^nifiques peintures, ses dramatiques étalages des siècles féodaux, leiirs tournois, leurs donjons, les nobles dames, etc., de ces temps. Il y avait encore des lueurs de féodalité expirante en 15 13, en Ecosse. Le sujet était bien choisi, plein d'actualité pour les deux grandes nations auxquelles s'adressait le poëme. Scott était sûr d'avoir des lecteurs des deux côtés de la Tweed : il ne faut donc {as s'étonner, si aux yeux d'un grand nombre
Marmion, soit considéré, comme le chef-d'œuvre de Scott. La scène s'ouvre en août, et se clôt le 9 sept. 15 13, le jour de la terrible bataille de Flodden Field. Marmion, comme son prédécesseur The Lay of tJie last Minstrcl, comprend six chants : lo. The Castle ; 2o. The Couvent ; 00. The Hosîel or Inn ; 4o. TJie Camp ; 5o. The Court ; 60. TJie Battle. Chaque chant est précédé d'une introduction en vers ou dédicace à quelques-uns de ses amis : William- Stewart Rose ; Revd James Marriott ; William Erskine, célèbre juge, mort en 1822 ; James Skene ; George EUis, et Richard Heber.
Ivord Marmion est un valeureux guerrier et un grand seigneur de la cour d'Henri VIII d'Angleterre, qui va en Ecosse, comme l'envoyé du souverain anglais à Jacques IV, roi de l'Ecosse. Le fier capitaine voyage avec une suite imposante, mais convenable à un seigneur de son importance. L'arrivée et la réception du haut et puissant seigneur IMarmion, à la forteresse de Norham, sur les confins de l'Angleterre : sa réception solenelle surtout, au pont-lévis du donjon, avec toute la pompe féodale du temps ; puis, son départ pour Holyrood, après avoir accepté de Sir Héron Ford, les services d'un pèlerin comme guide dans les montagnes de l'Ecosse, tels sont quelquesuns des incidents les plus marquants du premier chant. Sir Héron, tout en lui faisant les ' compliments d'usage, s'enquiert d'un ton moqueur, de ce qui est advenu à ce beau jeune page au teint rose, qui naguère lui servait à boire, laissant planer un soupçon injurieux sur le sexe de réchanson (le beau page apparaîtra bientôt sous un aspect bien moins gai). Marmion répond qu'il est malade à Lindisfarne et relance le trait en s'enquérant de Sir Héron Ford, si l'absence de la charmante Lady Ford est due à quelque lointain pèlerinage entrepris de sa part pour œuvre pie. Sir Héron réplique avec un calme simulé, que la blanche comtesse est en promenade et charme en ce
moment les loisirs de la reine Margaret, à Holyrood, mieux eût valu dire, du roi.
Le second chant, The Couvent, s'annonce avec une brillante description d'un navire, sur le tillac duquel on distingue la x^hxç. abbesse de Saint Hilda qui, avec cinq religieuses de son ordre, se met en route pour aborder à une abbaye voisine, où doit se faire le procès d'une des sœurs pour oubli de ses vœux et s'être enfuie du cloître, à la suite d'un grand seigneur, qu'elle accompagna, déguisée en page : Constance de Beverly, le, beau jeune page de Lord Marniion. Ce dernier a la bassesse de trahir son infortunée amante, qu'il délaissa plus tard pour épouser une riche et noble héritière, Clara de Clare. Henri VIII d'Angleterre qui n'entendait pas badinage à l'article des femmes, avait lui-même promis à son favori. Lord Marmîon, la belle Clara, qui avait un amant nommé De Wilton. Constance de Beverly, l'ex-nonne, devient si furieusement amoureuse de Lord Marmion, qu'elle sacrifie tout à ses caprices — chasteté, honneur, et couvent même. Pour l'aider à perdre De Wilton dans l'esprit du roi, elle forge des lettres, de nature à le faire passer pour un conspirateur. Plus tard, Marmion défie De Wilton, le blesse à mort, comme il croit ; De Wilton est considéré comme parmi les trépassés. La pauvre et coupable Constance reprise par l'ordre du roi, et renvoyée à son couvent, subit son procès devant le chapitre ; elle est claquemurée dans le donjon d'un monastère, jusqu'à ce que mort s'ensuive, par le supplice de la faim, Clara, plutôt que d'épouser l'assassin de son amant, cherche asile dans un cloître. Voyons le troisième chant : Lord Marmion se met en route vers l'Ecosse, avec sa suite et "son pèlerin aux étranges allures" pour guide. Ayant été contraint de chercher abri dans une grande hôtellerie, il supplie son écuyer, Fitz-Eustache, de lui chanter une romance pour le distraire de ses sombres pensées. Ce dernier entonne un lai ancien où sont vivement retracées les punitions réservées aux amants infidèles. Puis il demande
à l'hôtellier de le désennuyer par quelque récit. Ce dernier lui raconte les merveilleuses aventures du roi d'Ecosse, lorsque Haco, roi de Norvège, fit, en 1263, une descente sur les côtes de l'Ayrshire ; ses luttes avec des sorciers dans les sombres caveaux du donjon de Lord Gifford. Ces chants et ces récits portent tellement le irouble dans l'esprit du seigneur Marmion, qu'il va faire seller en secret son cheval pendant la nuit, pour aller explorer un des endroits désignés par l'hôtelier ; plus tard, il revient à demi-mort de fatigue et d'effroi ; persiste à garder un mystérieux silence sur les événements de cette nuit ; sur l'ennemi qui l'a assailli.
Le quatrième chant est consacré à décrire la continuation du voyage du seigneur Marmion vers l'Ecosse et sa rencontre avec Sir David Lindsay, illustre personnage à la cour d'Ecosse, chargé de la part de Jacques IV, d'escorter le puissant seigneur anglais : tous deux s'arrêtent à Crichtoun Castle, vieux château à neuf milles d'Edimbourg. Le barde introduit ici plusieurs chants lyriques, de ravissantes descriptions des paysages environnants, ainsi que le spectacle des guerriers écossais à leur camp, près d'Edimbourg. Le cinquième chant nous exhibe Holyrood, le vieux palais des Stuart. Là, le roi Jacques IV, ivre d'amour pour la séduisante Lady Héron, y reçoit royalement l'envoyé de Henri Vni ; mais sans vouloir écouter les conseils de paix qui lui sont offerts, et prépare un somptueux banquet, où s'étale dans tout l'éclat de la jeunesse, cette syrène si dangereuse à la gloire de l'Ecosse, Lady Héron. La belle anglaise chante, à la demande de son royal amant, la ballade si connue de " Lochinvar."
O, yoiius Lochinvar is corne ont of the wost.
Through ail the wide Border liig steed was tho begt,
And savG his good broad sword, ho weaponB, had noue ;
He iode ail unanned, and he rode ail alone,
So faithful in lovo, and so dauntless in wav,
There never waa knight like the young Lochinvar, &c.
Toute cette scène est ravissante, poétique à l'extrême, ainsi que le dialogue du vieux Douglas, le féroce comte d'Aneus. Cette enivrante fanta'^macforie sera de courte
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durée, car le lendemain, au point du jourj'armée se mettra en marche. L'abbesse de sainte Hilda et ses reb'gieuses reparaissent sur la scène : le navire anglais qui les reportait à leur cloître est pris par un vaisseau de guerre écossais ; mais le roi Jacques IV désirant être indulgent envers les saintes filles, se décide à les renvoyer au roi d'Angleterre, sous l'escorte de Lord Marmion, le persécuteur implacable de Constance de Beverley et l'amant désappointé, mais non rebutté, de Clara de Clare. La fortune, en lui livrant cette dernière, ne pouvait mieux servir ses desseins. Voici que' l'intrigue se complique. La pauvre abbesse conçoit un projet désespéré pour se soustraire aux mains du puissant seigneur, avec le secours du guide de Marmion, le mystérieux pèlerin. Ici, Scott accumule plusieurs incidents surnaturels, entre autres la singulière prédiction que les historiens mentionnent de la mort, ce jour même, du roi Jacques IV, au milieu de ses nobles les plus illustres, les plus dévoués, à Flodden.
Marmion, renvoie de force l'abbesse de sainte Hilda et ses r-ecluses, à son couvent, mais la belle Clara de Clare, l'opulente héritière que l'abbesse veut aggréger à son ordre. Lord Marmion la retient et la fait escorter au château de Tantallon possédé par son parent, à elle, Lord Fitz-Clare, dans l'espoir que le temps vaincra ses répugnances. Puis, la guerre entre Henri VIII et Jacques se poursuit avec acharneme.. t. L*i fortune qui d'abord s'était rangée sous les étendards du prince écossa s, le laisse quand il s'oublie lui-même et qu'il consume un temps précieux à faire l'amour à la séduisante anglaise, Lady Héron, Les provisions commencent à manquer à son armée, qui est forcée de se débander et de le quitter.
Le sixième et dernier chant, The Battle, s'ouvre par une de ces divines silhouettes de femmes, que Scott sait tracer de main de maître — pures comme un rayon de l'aurore— aimantes comme Juliette, malheureuses comme Desdemone. Clara de Clare ayant mis de côté ses habits
de recluse, erre, pâle, mais belle comme aux anciens jours, sous les voûtes de la solitaire forteresse de TantaDon, partagée entre sa haine contre son persécuteur, Marmion et ses regrets pour son malheureux amant, De Wilton.qu'elle croit mort de la blessure reçue des mains du seigneur anglais. En détournant l'angle du château, ô surprise, l'ombre de Wilton, ou mieux son amant lui-même, se jette à ses genoux ; lui raconte toute son histoire et comment il est parvenu à force de déguisements jusqu'à elle, sous l'habit de pèlerin. Le mystérieux guide de Marmion, c'est lui. De Wilton. Il est perdu, si on le reconnaît ; mais il espère en Dieu, en son innocence et dans le combat qui va dans quelques heures se livrer, où le sort de l'Ecosse sera décidé et où il doit prendre part, comme preux chevalier anglais et prouver son dévouement à Henri VIII. Cependant tout s'agite, tout se meut. Lord Marmion, caracolle sur son fier coursier, vers le lieu du combat, après avoir défié le farouche Douglas, et ordonne que Lady Clare le suive, pour être témoin de ses exploits. La mêlée devient épouvantable : les anglais mieux armés, plus nombreux, combattent avec une rare valeur ; les bouillants Montagnards, se battent avec la rage du désespoir, ; des monceaux de morts, de mourants jonchent le sol; la fleur de li noblesse succombe avec son héroïque prince Jacques IV. Marmion, entraîné par sa martiale ardeur et voyant les siens victorieux veut se signaler par un effort suprême, mais '1 tombe percé, écrasé de coups ; et les malédictions de Constance, la pauvre Constance de Beverly, claquemurée, mourante, dans son sombre donjon, se réalisent.
Prêt à fermer les yeux à jamais à la lumière, il demande à grands cris, quelques gouttes d'eau pour étancher la soif qui le dévore. Clara, oubhant son ressentiment, accourt, et avec le casque du guerrier, elle puise pour lui l'onde d'une fontaine voisine, se fait connaître, et lui annonce le sort de sa malheureuse victime, Constance, qu'il croyait encore
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vivante ; puis, le héros dans le délire, brandissant son épée, encourage ses victorieux soldats, par les mots bien connus :
" Charge, Chester, charge ! On, Stanley, on ! '
Were the last words of Marmion."
Clara qui n'avait pas fait de vœux, épouse De Wilton, Tout ce chant est d'une beauté remarquable ; c'est comme œuvre descriptive, un des morceaux les plus achevés de la langue anglaise. Jamais le génie de Scott n'a plané à une plus grande hauteur.
Aux pages précédentes, nous avons brièvement passé en revue trois des œuvres poétiques de Walter Scott, c'està-dire, trois des immortels poëmes dont s'honorent la langue de Milton et de Shakespeare ; d'abord, le Border Minstrelsy, les plus belles ballades de l'Ecosse, ensuite le Lay of the Last Minstrel, la ballade avec une draperie plus grandiose, des formes épiques ; et enfin Marmion, c'est-à-dire, l'épopée dans son imposante majesté. De tous les innombrables écrits du poète nous nous bornerons à ne considérer ici que trois autres poèmes : Tlic Lady of the Lake, Rokcby, et TJic Lord of the Islcs.