UNE DISTRACTION. 6S
La tante surtout me trouvait Parfait et répétait sans cesse Que j'étais ce qu'elle rêvait I Je nageais en plein dang l'ivreitt.
On me recevait tous les jours, Noos goûtions un bonheur extrême À nous voir. 0 chastes amours, Qa'on est donc heureux quand on aime l
Beau logement, meubles cossus, De grands fauteuils en palissandre, Avec du vrai velours dessus, Tout cela me rendait très tendre.
J'apportais souvent des bouquets.
De deux ou trois francs, magnifiques!
Je les achetais sur les quais.
C'est moins cher que dans les boutique!.
Ou j'offrais à Berthe un sonnet Copié dans quelque poète Presque pas connu... Ça prenait.
Et ron me faisait une fêtel
On m'appelait Hugol Musset!
Quels jolis vers et quelle aisance I Vous avez appris...? Moi? Nonl c'est Naturel, ça vient de naissance.
Et je parlais d'oiseaux, de fleurj»
De l'azur du ciel, de l'aurore Baignant de ses humides pleurs Les épis que le soleil dore.
le crois que j'étais amoureux, Du moins, j'avais bien l'air de l'être Avec mes regards langoureux Et mes soupirs à fendre un hêtre*
Le plus fin n'aurait rien pu ▼oir.
Tant j'étais dans la peau du rêie.
J'étais gai... comme un vent du soir Chantant dans les branches d'un lault.
Pendant six mois ce fut ainsi* La tante n'était pas pressée; Je m'ennuyais et Berthe ai Enfin, la date fut fixée.
UNE DISTRACTION. tt
J'arrive un matin, triomphant, En disant : Voici la corbeille l On me traite de fou, d'enfant, C'est trop beau, c'est une merreille^
Colliers, bracelets, diamants,
Brillent dans la corbeille ouverte :
— Les beaux bijoux, qu'ils sont charmants I
-* Mille fois moins que vos yeux, Berthe l
J'avais pris le tout à crédit.
Les diamants et les dentelles.
Berthe paiera, m'étais-je dit, Avec sa dot ces bagatelles.
Ou bien, quand nous serons unis.
Aux marchands j'irai les revendre; Les bijoux faux sont mieux finis, Et le soir c'est à s'y méprendre.
Le jour arrive, 6 jour maudit!
Je vais pour chercher ma future..
Je suis distrait, je vous l'ai dit, — Jugez de ma déconfiture c
6t MONOLOGUES COMIQUES ET DRAMATIQUES.
La noce était pour le lundi, Et moi j'arrive et me présente...
Savez-vous quel jour? — Le mardi, Damel elle n'était pas contente.
Je demeurai là sans parler.
Et stupide comme une bote, l'aurais bien voulu m'en aller.
Hais c'eût été trop malhonnête.
La vieille tante rugissait.
Brrr, sa colère était terrible.
Berthe pleurait et rougissait.
Moi, je tremblais, c'était horrible.
-~ Oser nous faire un tel affront.
Faire attendre ainsi sa future Le voile et la couronne a» front!
Quelle audace et quelle imposture)
Elle avait raison : Voyez-vous D'ici tous les gens de la noce Attendant vainement l'époux?
Ahl cela devait être atroce l
tîNB DISTRACTIOBI. 69
— Et VOUS avei osé venir Après un tour de cette sorte?
Ah ! ne passez, à l'avenir, Jamais le seuil de cette porte.
Saltimbanque, Eroumir, Zonloul Tels sont les noms qu'elle me donne.
Gela ne me va pas du tout.
Et la colère en moi bouillonna.
Je laisse échapper malgré moi Un mot... un mot qu'à cette place Je n'ose pas... tant pis, ma foi!
Ce gros mot... le voici : Bécasse 1
Là-dessus, elle fait un bond :
— Bécasse l oh! c'est trop fort. Bécassel Et pourqnoi pas vieux biberon.
Masure, tortue ou limace?
Gris, sanglots, attaque de nerfs Avec des sauts épouvantables; Avez-vous vu sauter des cerfs?
Elle faisait des sauts semblables.
7Ô MONOLOGUES COMtQUËS ET DRAMATIQUES,
Sur la tête, Berthe en tremblant Lui vide toute une carafe, Tandis que, suant et soufflant»
De mon mieux, moi, je la dégrafe.
Du lit on écarte les draps...
Sur moi-même je me ramasse, Et je soulève dans mes bras Cette inerte et pesante masse.
Mais voilà que sur le parquet Mes pieds glissent... en vain je tente De me... je lâche le paquet Que la nièce appelait sa tante!
Me voyant perdu sans retonr.
Je fis... ce que je devais faire.
Je partis, et, depuis ce jour, Je suis resté célibataire.