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LES JOIES MATRIMONIALES

Dit par M Jules Lévy, membre de la Société de lecture et de récitation.

A mon ami Albert Laurent

Ma tante, laide et vieille fille, Plate comme une peau d'anguille, Dépensait ses soins obligeants A vouloir marier les gens, Et déployait tout son génie Pour satisfaire sa manie.

Un jour, elle me prit la main, Et m'eniralnant dans sa demeure.

M'entretint, pendant plus d'une heure Des douceurs chastes de l'hymen.

Or, je lui répondis en termes Très polis, mais aussi très fermes,

li MONOLOGUES COMIQUES ET DRAMATIQUEà.

Que je rae souciais fort peu D'aller brûler mon aile au feu; Qu'à mon avis le mariage N'était qu'un horrible esclavage, Et qu'ils sont loin d'être éternels, L«s pompeux serments que les vierges, A la lueur vague des cierges, Viennent faire au pied des autels I On promet, oui, mais la promesse Souvent s'otiblie après la messe, Et l'on s'aperçoit un beau jour.

En versant des larmes amères.

Que le nid tout plein de chimère», Est tout à fait vide d'amour.

Et surtout, n'allez pas vous plaindre, Car vous auriez alors à craindre Qu'on vous vînt fredonner tout bas s Tu l'as voulu, ne t'en plains pas !

C'est ainsi qu'on vit côte à côte, Pleurant chacun de son côté.

Et son irréparable faute, Et sa bisn chère liberté.

On s'en irait bien, mais on tremble.

On songe à tout ce qu'on dira,

tÉS JOtES MAtRIMONIALEÉ. IS

À tout ce qu'on inventera,

On a peur, et l'on reste ensemble.

Et puis, Us enfants sont venus,

Par leur douce et chère présence.

Diminuer les revenus,

Et presque tripler la dépense.

Alors, on redouble d'ardeur,

Et l'on voit chaque bénéfice

Passer, ineffable bonheur,

Dans les poches de la nourrice I

Si votre femme veut nourrir.

Alors, c'est bien une autre affaire,

Et vous préparer à mourir.

C'est tout ce qu'il vous reste à faire.

Du haut en bas, dans la maison,

Ce n'est plus qu'un fouillis de couches

Dont l'éloquente exhalaison

Attire des essaims de mouches. —

On égorge quelqu'un là-bas I

D'oii vient donc cet affreux tapage T

— Mais non, — ne vous dérangez pas,

— C'est bébé... qui prend son potage.

Quoi, ma tante?... C'est infernal Vous voulez rire, je suppose?

t6 MONOLOGUES COMIQUES ET DRAMATIQUES.

Ce n*est rien ça : c'est autre chose Aux heures de grand bacchanal !

Parfois, c'est à perdre la tête 1 Lapin savant, cheval de bois.

Tambour, sifflet, clairon, trompette.

Tout roule et glapit à la fois.

Hue I hope-là ! faites donc place î Allez I Ronflez, roulez, passez I Oh I les chaises ! gare la glace !

Bing I bon, deux carreaux de cassés I Jeudi, c'était un pied de table, Hier, un bras du canapé.

Et demain... Tiens, il s'est coupé !

Ah I c'est bien fait, va-t'en au diable I — Heul... Va, braillel... quelle maison I Comment?,.. Oui, vous avez raison, Il faut que les enfants s'amusent Puis aussi... que les meubles s'usent.

Vous ne vous rendez pas encor ?

Alors, je vais, doublant la dose.

Vous montrer, ma tante, autre chose.

Tenez ! changement de décor.

Un soir, vous rentrez tout maussade^ Votre chef vous a cramponné;

tES JOIES MATRIMONIALES. 71

On i^ous dit : Madame est madade.

— Qu'a-elle donc? — Un nouveau-né I

— Ça fait sept I bon sang I quelle veine I Seigneur, Dieu clément, juste et doux.

Ah I suspendez votre courroux.

Ne complétez pas la douzaine !..• Une autre fois, vous revenez D'un dîner, d'un bal, d'une fête, Paf I en rentrant, vous apprenei Que Bébé s'est cassé la tête, Qu'il s'amusait sur le palier.

Qu'en voulant glisser sur la rampt.

Il est tombé dans Tescalier Et s'est fait deux trous à la tempe.

Ou, qu'en le couchant, on a vu Des rougeurs sur son petit ventre, Que le médecin est venu Mais qu'il a bien peur que ça rentre.

Chaque jour, c'est ennui nouveau :

Vous recevez une visite De votre chef? — Bébé, bien vite, L'appelle âne ou tête de veau. — H fait beau, toute la nature Parait en fête ; vous sortex.

Tout à coup, vous vous arrête^ Voilà bien une autre aventure !

Bébé ne veut plus avancer.

— Qu'as-tu î lui denaande sa mère.

— Porter I — Non ! — Si ! — Non l Cris, colère, Il faut céder sans balancer.

— Dis, petit père, fais donc l'âne.

Un coup juché sur votre dos,

Il saute, vous meurtrit les os, Et vous tambourine le crÂne.

Vous rentrez. Bon 1 dtner pai prdi, La bonne a reçu des visites.

Chut l silence, elle planterait Là, la baraque et les marmites* Enfin le couvert est dressé :

On étend ses pieds sous la table; Le potage est mal dégraissé.

Le rosbeef est épouvantable, Mais, heureux d'être enfin chez soi^ De jouir d'un peu de silence Et de repos, on se tient coi.

Gardant pour soi ce que l'on pense. Bon, l'on sonne... une lettre... Dieux] Qu'apprend-on?... que sa belle-mère

lES JOIES MATRIMONIALE*. 19

Dont le médecin désespère

Depuis huit jours... va beaucoup mieux I

Ou bien que le propriétaire,

Avec des regrets déchirants,

A, de trois ou quatre cents franci

Augmenté chaque locataire 1

Ma pauvre tante écoutait, l'œil

Fixe et la bouche si béante,

Qu'on voyait, — je meurs si j'invente.

Jusqu'au velours de son fauteuil.

Je continuai : Non, ma tante,

Appelez-moi brigand, bandit.

Le mariage ne me tente

Pas. D'ailleurs, je n'ai pas tout dit.

'— Assez, dit-elle d'un ton aigre.

— Assez? repris-je. Et les cousini.

Les couturières, les voisins,

La grand'messe et les jours de maigre ?

Et les filles à marier?

Et leur dot, et puis leurs toilettes?

Et les fils, dont il faut payer

L'éducation.. w et les dettes?

Et plus tard enfin les vieux jours,

Pendant lesquels, entre deux quintes»

On parle des heures éteintes,

Catarrhes et jeunes amours I —

J'allais en dire dayantage,

Quoi ? — Par ma foi, je ne sais plus, —

Quand la porte livra passage

A deux personnes. Je me tus.

Deux dames, la mère et la fille, —

Venaient d'entrer, je m'inclinai.

La mère était très laide I un né 1

Un nez 1 la fille était gentille.

On causa d'abord, puis on prit

Du thé, c'était presque une fête.

La mère était tout à fait bête;

Mais la fille avait de l'esprit.

Elles arrivaient de province.

De Marseille... ou de Concarneau:

La mère était grosse... un tonneau I

Mais la fille était grande et mince.

Elles venaient vivre à Paris.

La mère avait les cheveux gris,

Et la figure rubiconde;

Mais la fille était blanche et blondft.

Ma tante mit son logement, —

Tout au moins jusqu'à ce qu'on puisse

LES JOIES iMATRIMONIALES Si

Leur trouver un appartement, — Entièrement à leur service, 'Je pris alors congé. Ma main Ne trembla pas, en pressant celle

Que me tendit la demoiselle...

Mais... je revins le lendemain,

Bast I il faut bien que je le dise»

L'amour m'a pris dans son ûlet.

N'allez pas croire, s'il vous platt,

Que j'ai commis une bêtise;

L'hymen, que je ne pouvais voir.

Est une bien étrange chose :

Tout ce que je voyais... en noir.

Maintenant... je le vois en rose.

DÉSESPOIh

A mon ami Fernand CnisT.

Je souffrais, je pleurais. Pourquoi ? je ne sais pas. Je souffrais, voilà tout. Je sentais dans ma tête Se heurter mes pensers, effroyable tempête ! J'avais besoin d'agir, et pourtant j'étais las 1

J'entendis une voix qui me parla tout bas : « Qu'as-tu donc? me dit-elle, avec un accent béte. » Tu pleures, tu gémis, quand la nature en fête » Te sourit et répand des roses sous tes pas I

» Quand l'amour vient t'offrir ses plus chaudes caresses I » Quand l'avenir pour toi s'ouvre plein de promesses I » Lorsque chacun envie et jalouse ton sort!

» Enfsmtl tout t'appartient : Amour, santé, jeunesse 1

» Dieu t'a laissé puiser à loisir dans sa caisse.

') Que manque-t-il encore à ton bonheur? — La morti»

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