SUR UN LIT D'HOPITAL
POESIE
Dite par M. Jolly, membre de la Société de lecture €t de récitation.
k M. le dootonr GÀMPiifON.
Sur son lit de douleur, vn moribond se tord.
L'air manque à ses poumons : il râle, étouffe et mord
Ses bras nus et crispés. Il se débat ; la fièvre
Glace son corps morbide et dessèche sa lèvre.
Ses dents claquent. Ses yeux hagards, secs et vitreux,
Vacillent, éperdus, dans leur orbite creux.
Un hoquet le secoue et s'éteint dans sa gorge,
Avec un bruit pareil au soufflet d'une forge.
La crise est plus aiguè. Il bat l'air de ses bras,
Et de son pied nerveux rejette au loin les draps
Sous lesquels il grelotte et dont le poids F écrase.
Puis il se calme, il cherche à parler... mais la phrase
li* MONOLOGUES COMIQUES ET DRAMATIQUES.
Expire en son gosier. La sueur de la mort Perle à son front. Il tente, en un suprême effort. De s'arracher d'un bond à la fatale couche, Sur laquelle le tient cloué le mal farouche ; Mais c'est en vain qu'il cherche à se tenir debout, Qu'il s'accroche aux rideaux, à la muraille, & tout ; En vain, ses doigts tordus cherchent un point solide, Pour appuyer un peu sa pauvre tête vide ; Sur ses genoux osseux, son corps tremble et faiblit, Il chancelle et retombe épuisé sur son lit
C'en est fait I II comprend maintenant que son heure
Va sonner. Une larme à ses yeux monte. Il pleure I
Il pleure son enfance et ses jeunes amours !
Il pleure ses meilleurs et ses plus mauvais jours!
Il pleure les grands bois pleins d'ombre et de silence
Qu'affectionnait tant sa rêveuse indolence 1
La plaine, où méditaient, penchés, les épis blonds !
L'herbe haute des prés ! Les verdoyants vallons (
Tout son passé revit dans un lointain mirage :
« La maison paternelle, au milieu du village!
h Le calvaire où, depuis le dernier jubilé,
» Pourrissent les débris d'une gerbe d*î blé !
i> Le vieuî^ clocher perdu daus uti fouillis de brauche||
«UR UN LIT d'hOPITAI *15
Les ^à\Qi§ Yerts ou gris des maisonnettes blanches \ ^'^<5oie, dont les bancs étaient vit» déserts, Q^and le printemps posait ses premiers tapis rerta I ' La grand'place où les vieux faisaient sauter les quilles^ • Pendant que les garçons faisaient danser les filles I
> Les ruines de granit du féodal manoir,
» Qu'on allait, deux par deux, visiter chaque soir I
> Les couples se glissaient furtif» comme des ombres,
» Sous les arceaux voûtés des grands corridors sombres ; >) Là, Técho redisait ces mille riens charmants, •> Que l'amour fait fleurir aux lèvres des amants. » Et les pas résonnaient sur les dalles antiques, » Où les corps dessinaient des ombres fantastiques.
> Puis bientôt, dans la nuit, ces ombres s'effaçaient,
» Les pas ne sonnaient plus, les murmures cessaient, » D'autres nids s'élevaient près des nids d'hirondelles,
> Et soupirs et baisers se mêlaient aux bruits d'ailes.
» Mais quand venait l'aurore aux reflets diaprés, » Lorsque sonnait l'heure où mille insectes nacrés » Commencent à chanter sous les vertes fougères, » Les ombres, tout à coup, disparaissaient, légèreç^ f pélaissant du manoir les amoureux abri»,
» En les voyant passer, en entendant leurs cris,
» Les lourds piliers devaient sentir leur cœur de pierre
» Tressaillir de plaisir sous leur corset de lierre,
» Adorable réveil 1 Le parc silencieux,
M S'emplissait brusquement de mille bruits joyeux.
» Dans les airs, dans les prés, dans les bois et les plaine
» Les oiseaux mêlaient tous leurs voix aux voix humaines
» Oui, tout chantait : Amants, fauvettes et pinsons,
• Et la brise, en passant, moissonnait leurs chansons I »
Le pauvre moribond, les paupières mi-closes.
Regarde vaguement tous ces horizons roses.
Perdu dans le passé, — le présent, Tavenir,
Il a tout oublié, pour se mieux souvenir.
Et comme le pécheur, après un jour d'oragt»
Il sent renaître en lui l'espoir et le courage.
Ses maux sont terminés, il ne sent plus son mal»
II ne voit plus les lits tout blancs de l'hôpital.
Ni la sœur qui sourit doucement sous son voile»
Et lui montre, à travers les vitres, une étoile.
Les choses qu'il voit sont les choses d'autrefois.
Et les bruits qu'il entend sont de lointaines voix I
Allons ! dit-il, allons I c'est la fin du martyre 1
Et son &me s'enfuit dans un dernier sourire.