CONTRASTES
A mon ami Ricouard
La femme est toujours grosse et l'homme toujours plein ;
Elle lutte et travaille, et lui» gronde et se plaint;
Vaillante, elle accomplit sans murmurer sa tâche ;
Sans honte, il dort, il mange, et se saoule, le lÂche;
Contre la pauvreté la femme se débat,
Et ça fait rigoler son homme ^ui la bat;
Elle tient avec soin sa mansarde proprette ;
Lui, brise tout, quand il a bu, dans la chambrette ;
Elle donne à ses fils de morales leçons ;
Lui, braille devant eux de grivoises chansons.
Voilà dix ans bientôt qu'ils demeurent ensemble,
Due l'homme jure et frappe, et que la femme tremble.
Et pourtant quand revient le soleil du printemps, Ils s'en vont le dimanche avec tous leurs enfants, Pleins de joie, oublieux et des coups et des scènes, Courir comme des fous dans le bois de Vincennes. Ils reviennent le soir, en se tenant la main, Et chantant des chansons tout le long du chemin ; Puis, petit à petit, îhomme devient plus tendre, Et la femme, penchée afin de mieux entendre, Écoute en souriant parler le dieu d'amour..., Et met, neuf mois après, un nouveau fils au jour*
ADAM ET EVE
Dit par MM. Coquelin cadet, sociétaire de la Comédie- Française et TousÉ, du théâtre national de rOdéon,
mon ami Paul Bilmàuo.
Eve ayant mordu dans la pomme, De son paradis Jehovah La chasse, avec Adam, son homme; Tous deux s'en vont cahin-caha.
Après avoir, à l'aventure, Erré longtemps, longtemps, longtemps; Sans feu, sans abri, sans pâture, Affamés, moulus, grelottants,
Tous deux s'assirent sur la moussé, A l'ombre d'un jeune bouleau; Adam, brisé par la secousse, Se mit à pleurer comme un veacu
Eve, voyant pleurer son homme, Épongea les pleurs de ses yeux Avec les feuilles de la pomme, Qu'elle gardait dans ses cheveux.
Sa main caressa Tépiderme D'Adam très amoureusement; Mais lui y d'une voix rude et ferme»
L'envoya dinguer brusquement.
^ Va-t'en, dit-il, femme adultère I Toi, qui causas tous mes malheurs I Toi, par qui je vais, sur la terre.
Éprouver toutes les douleurs.
Eve, n'osant pas lui répondre, Mâchonnait de l'herbe et des fleurs; Adam continuait à fondre En un vrai déluge de pleurs.
— Aht Seigneur! geignait-il, c'est elle Qu'il fallait frapper, non pas moi.
Pourquoi donc me punir, pourquoi?
Votre vengeance est trop cruelle I
ADAM ET EVE. 131
— Tiens, dit la mère Eve, as-tu pas Mangé de la pomme que l'ange.,.?
— C'est vrai, mais lorsque tu me l'as... Je t'ai dit : Zut!... Tu m'as dit : Mange i
— Ah! tiens, tu me pousses à bouti Je ne t'ai pas forcé, j'espère?
— Mais si..., tu m'as fait manger tout. Oui tout, jusqu'au trognon..., vipère 1
— Dîs-donc, tâche d'être poli.
D'oii sors-tu donc?... Est-ce ma faute.
Si t'es à moitié ramolli,
Depuis qu'il te manque une cdte?
— Ingrate I — Va donc, désossé I
— Dieu voulait que j'eusse une femme.
Nais je m'en serais bien passé,
Je te le jure sur mon âme*
— Ohl menteurl — Je vivais en paix^ Seul avec les fleurs et les bétes.
Jamais d'ennuis, non, rien jamais.
Tout était pour moi plaisirs, fêtes t
i38 MONOLOGUES COMIQUES ET DRAMATIQUES,
J'avais toujours quelque chanson Joyeuse sur la bouche 1 ah! damet En ce temps-là, j'étais garçon, Vous n'étiez pas encor, Madame 1
Hélas! un jour je m'endormis Sur le gazon, quelques minutes, Au côté soudain je sentis Un chatouillement... et vous fûtes.
Dès lors, le céleste courroux S'est abattu sur moi, terrible; Depuis que je suis avec vous, Ce que j'ai souffert, c'est horrible l
D'abord, tout au commencement.
Insensé 1 je trouvais ça drôle D'être mari; mais, promptement, Je me suis lassé de mon rôle*
Vous êtes sotte, propre à rien, Bavarde, sale... un caractère!
— Mon cher époux, je vous vaux bien,
— Fais-moi le plaisir de te taire.
ADAM ET ÈVB. 130
— J*ai bien le droit de parler? — Non. je veux parler tout seul, Madame.
^ C'est le moyen d'avoir raison.
— Je suis l'homme, moi ; vous, la femme.
Osez-vous bien, après l'affront Que vous m'avez valu, traîtresse, Relever encore le front, Et venir parler en maîtresse?
Par votre faute, j'ai perdu La paix, le bonheur, l'espérance I Mes jours, vous l'avez entendu, l^'écouleront dans la souffrance I
Ah I si du moins Dieu m'avait mis Seul, hors de la céleste enceinte, Je me serais alors soumis.
Sans peine, à sa volonté sainte.
Mais non, il vous chasse avec moi.
Nous attache à la même chaîne 1 Il faut, me courbant sous sa loi.
Qu'avec moi, toujours, je vous traîne I
Il gémit ainsi tout le jour, Eve, se sentant bien coupable, Dépensait des trésors d'amour I C'était beau, touchant, lamentable!
Or, vers le soir, Dieu descendit, Et, frappant Adam sur l'épaule.
Il le fit lever, et lui dit :
« Sèche tes larmes, mauvais drôle«
» J'ai tout entendu de là-haut.
» Ah I tu m'accuses d'injustice !
9 Polisson I qu'est-ce qu'il te faut, » Et que voulais- tu que je fisse?
» Réfléchis un peu. Mon courroux » Fut bien moins grand que votre crime. » Je fus certainement trop doux.
M Et tu te poses en victime?
» Oui, je t'ai dit : Tu souffriras
» Dans ton corps, tes fils et ta femme,
» Travailleras et gémiras,
» Jusqu'à ce que tu rendes l'âme.
ADAM ET EVE
»» Mais je pouvais doubler tes maux » Et te donner, dans ma colère...
— Quoi? dit Adam, tendant le dos...
» Quoi, Monsieur? — Une belle-mère! h
Et cela dit, Dieu s'envola, Laissant les deux époux à terre.
C'est, dit-on, dans rette nuiL-là Qu'Adam fut notre premier Pèrel