‹ Monologues comiques et dramatiquesChapitre 37 sur 43 · PRIMA · texte numérisé non relu

PRIMA

Dit par M. Galtpaux, du théâtre du Palais- Roy al.

A M. le docteur Codrssb RAXt

C'était, je m'en souviens, par un soir de printemps ; J'étais tout jeune encor, j'avais, je crois, seize ans. Depuis longtemps déjà, j'endormais, plein de crainte, Les désirs enfermés en mon âme contrainte; Mais, à les endormir, je m'appliquais en vain, Un instant assoupis, ils renaissaient soudain. Sur le point de... faillir, la crainte de mon père Me retenait encor, je craignais sa colère ; Puis je me rappelais ce qu'il m'avait prédit Si je... Dieux I Quel tableau I Ne m'avait-il pas dit Du plaisir convoité toutes les perfidies? Ce qu'il en résultait de maux, de maladies?

J'avais peur... et pourtant, vers le fruit défendu,

Malgré moi s'élançait tout mon être éperdu I

D'une force invincible innocente victime.

Je sentais que mes pas me portaient à l'abîme I

Puis, sans cesse une voix me répétait tout bas :

« On se moque de toi ; crois-moi, n'écoute pas

» Ces contes inventés pour t'effrayer; en somme

» Tous les hommes font... ça. N'es-tu donc pas un homme?»

Et moi, je répondais : « Mais, je n'ai que seize ans,

» Tout au plus, et papa dit que j'ai bien le temps. »

» Non, non, le temps s'enfuit, reprenait plus pressante

» La voix qui harcelait ma vertu chancelante,

» Et l'on doit se hâter de jouir du bonheur,

» Surtout quand on est jeune et qu'on est plein d'ardeur. »

Puis, en passant, je la voyais chaque jour, ellel

Et chaque jour, hélas 1 je la trouvais plus belle I

Sa grâce, sa blancheur, tout en elle attirait.

Et la voir seulement un instant m'enivrait.

Parfois, il me semblait, soit rêve, soit délire.

Qu'à travers les vitraux, elle allait me sourire.

Mais je luttais toujours... Enfin, je n'y tins plus.

J'osai. L'on m'accorda tout ce que je voulus,

La belle fut a moi. C'était une soirée

De mai; contre mon cœur, je la tenais serrée.

PRÎMA. i69

Je marcliais tout tremblant, d'un pas silencieux. Tandis que mes regards se perdaient dans les cieux. Mes deux mains s'égaraient tout autour de sa taille ; Je tâtais le terrain sur lequel la bataille S'allait bientôt livrer, prudemment toutefois, On n'est jamais bien brave une première fois. Mais petit à petit, se dissipa ma crainte, Jlt la pressant soudain d'une dernière étreinte, Je m'enfuis avec elle au fond du bois discret. Rien n'est tel que les bois pour cacher un secret. Et là... vous devinez, c'tst facile à comprendre; Doucement, dans mes mains, elle se laissa prendre, Et de celle qui fut mes premières amours, Je pus, tout à loisir, admirer les contours. IPar mes lèvres en feu longuement embrassée, Par mes doigts inexperts tendrement caressée... Mais, faut-il raconter tout ce qui se passa? Sur sa bouche, ma bouche à la fin se plaça; L'embrasant cette fois d'une brûlante flamme, Je sentis tout à coup passer en moi son âme. Tout disparut alors : Bois, terre, firmament I 0 la charmante ivresse!... 0 l'aimable moment! Le feu divin bientôt me consume et m'embrase, Et je ferme les yeux, le cerveau plein d'extase I

110 MONOLOGUES COMIQUES El DRAMATIQUES.

Soudain, un mal subit, de mes sens s'empara,

Et de mon pauvre cœur le trop-plein chavira,

Alors, pris aussitôt d'une frayeur soudaine, ' Loin de moi, sans pitié, je chassai Tinhumaine. A dater de ce jour, l'objet tant désiré, Pour moi fut à jamais un objet abhorré. Oui, c'était bien fini, je l'avais prise en grippe, St ce fut ma première et ma dernière pipe.

iN ANIMA INGENIUM

À mon ami Auguste SmoN.

J'aime de tes accords la douceur infinie,

Et lorsque, sous l'archet frémissant dans tes doigts,

Gémit ton Tiolon si docile à tes lois,

Je sens monter vers Dieu mon âme rajeunie.

L'âme presque toujours nous tient lieu de génie. Qui demande aux oiseaux, — dont on entend les voix Chanter de l'aube au soir dans les prés et les bois, — S'ils ont soin d'observer le rythme et l'harmonie?

Artiste, c'est ton cœur qui toujours doit parler. C'est de ton âme enfin que doivent s'envoler Les notes que redit au loin l'écho sonore.

Lorsque ton violon, joyeux ou bien plaintif. Chante on pleure avec toi, je t'écoute, pensif, Et lorsque tout se tait, longtemps j'écoute encore.

UN RECIDIVISTE

POÉSIE

Dite par M. Ritel, du théâtre de VOdéon,

A M. Desruss.

Il est cinq henres. L'ombre envahit le prétoire, Et l'avocat qui parle engourdit l'auditoire. Lourdement affaissés sur leurs fauteuils de cuir. Les juges somnolents regardent l'heure fuir, Et le greffier, dont l'œil, de-ci, de-là, louvoie. Se chatouille le nez avec sa plume d'oie. Au fond, le long du mur, un Christ à l'huile peiui, Se détache expirant sur sa croix de sapin. L'avocat a parlé. Bien vite on délibère, On condamne et l'on passe à la dernière affaire : Accusé, levez-vous I — Un vieux, horrible à voir, Bûit«ux« la barbe inculte et le visage ooir»

Avec un œil crevé pendant hors de l'orbite, Se lève avec effort et lentement débite Ses nom, prénoms, son âge, et puis calme, il attend Qu'on l'interroge. — Eh bien! glapit le président, Toujours sans domicile et toujours sans ouvrage I Vous n'êtes pas honteux? Un homme de votre âge! On vous a condamné déjà plus de vingt fois, Mais vous vous moquez bien des juges et des lois. N'est-ce pas?

— Mais, monsieur...

— Taisez-vous, la prudence Vous commande, je crois, de garder le silence. Ne vous défendez pas : Paresseux, vagabond I Votre affaire est très simple et votre compte est bon.

— Je suis un vagabond, je veux bien, mais en somme,

Monsieur le président, je suis pas mauvais homme :

Je n'ai jamais tué, jamais volé, jamais.

Travailler! — Pardi, moi je le voudrais bien, mais

9n me trouve trop vieux et puis je suis infirme

Et pas bon à grand'chose, allez, je vous l'affirme.

Quand je demande aux gens d'utiliser mes bras,

On me dit : Vous seriez plutôt un embarras.

D'un vieillard comme vous, que voulez-vous qu'on fasse?

Page 1