‹ Monologues comiques et dramatiquesChapitre 38 sur 43 · UN RÉCIDIVISTE · texte numérisé non relu

UN RÉCIDIVISTE

Passez votre chemin, bonhomme..., et l'on me chasse.

Pour être sans travail on n'en a pas moins faim.

Il faut bien qu'on demande à ceux qu'en ont, du pain,

C'est donc bien criminel de mendier des croûtes.

Et de dormir la nuit dans les fossés des routes?

Je suis pas assassin et je suis pas voleur,

Monsieur le président, je suis... C'est le malheur

Je travaillais... avant... et ferme, allez 1... mais dame,

Depuis que le bon Dieu m'a pris ma pauvre femme,

Cela m'a jeté bas et rendu bon à rien.

Mon garçon m'a d'abord pris chez eux... J'étais bien.

Je les aidais un peu, je lavais la boutique,

Je reportais le soir l'ouvrage à la pratique. —

Mon fils est rétameur. — Puis j'allais quelquefois

Promener les enfants : Chers petits! — Ils sont trois

L'aîné va sur douze ans, il ressemble à sa mère,

Mais c'est lui qu'aimait bien son pauvre vieux grand-père.

Les deux autres aussi. — Mais lui, le cher petit,

À-t-il pleuré, mon Dieu, lorsque je suis parti.

Parce qu'il a fallu qu'à la fin je m'en aille :

Je devenais infirme, et dam, quand on travaille

Et qu'on est déjà cinq, sans ce qui peut venir.

C'est dur d'avoir encore un vieux à soutenir.

Mon gars ne disait rien, mais ma belle-fiUe, elle

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S'emportait chaque jour et me cherchait querelle, '

Disant que je volais le pain que je mangeais

A mes petits-enfants et que je les grugeais.

Lorsqu'on est propre à rien, me disait- elle, on jeûne 1

Ahl voyez-vous, les vieux, ça devrait mourir jeune.

Il fallait en finir I — On m'a donc dit : Va-t'en.

J'obéis, mais j'avais le cœur gros en partant.

Je cherchai du travail. Ce fut peine inutile.

On me dit non partout, aux champs comme à la ville.

C'est alors qu'un beau soir, au détour d'un chemin.

Pour la première fois, j'osai tendre la main.

J'ai senti là, combien pesante est la piécette

Que la main du passant avec mépris vous jette.

Je fus pris, et depuis, j'ai dû de la prison

Franchir vingt fois le seuil pour la même raison 1

Je sais : Les lois sont là, mais les lois sont mal faites.

Et devraient respecter la blancheur de nos têtes.

Vous dites chaque jour à vos petits enfants,

Que l'on doit secourir ceux qu'accablent les ans.

Et ces mômes enfants peuvent voir, à toute heure,

Des vieillards mendier au seuil de leur demeure.

Dans leurs grands yeux on lit qu'ils ne comprennent pas

Que personne ne vienne au secours de nos pas,

Et lorsque nous passons, ils disant à leur mère ;

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Maman, pourquoi qu'il est malheureux, le graad-père ?

Car cela rembrunit leur front pur et joyeux,

A ces anges du ciel, de voir pleurer des vieux,

Et les juges devraient, — vous soit dit sans offense,

— Protéger les vieillards par respect pour l'enfance ;

Se souvenir qu'ils sont au déclin de leurs jours,

Et loin de les punir venir à leur secours;

Faire moins de prisons et faire plus d'asiles

Où les déshérités puissent mourir tranquilles.

Peut-être que je dis des choses sans raison,

Mais, ça fait tant de mal de mourir en prison !

les graves magistrats, comme des sphinx de glace, iSommeillent doucement. Le président, que lasse Le discours du vieillard, élève enfin la voix, Et dit : Le tribunal vous condamne à trois mois. Puis heureux, satisfait de la besogne faite, Le tribunal se lève et bat vite en retraite. Et ces juges n'ont pas môme baissé les yeux Sous les regards du Christ accroché devant eux.

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