INTRODUCTION XI
titre et sous quelle forme les Afinales de philowphie chrétienne ont cru devoir me prendre à partie gt en quoi consiste ce monophorisme dont elles me chargent. Dans le second, j'établirai contre M. Testis-Blondel qu'il me prête une théorie absolument fantaisiste sur les rapports du naturel et du surnaturel et que ses accusations de monophorisme extrinséciste pourraient bien, après tout, procéder d'un monophorisme intrinséciste fort suspect. Dans le troisième enfin, je montrerai que les violences de M. Laberthonnière sont inspirées par une thèse erronée et téméraire sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat, qui est celle du libéralisme le plus impénitent. La discussion de ces divers problèmes sera tout naturellement l'occasion d'insister sur quelques points essentiels delà doctrine catholique trop oubliés : le lecteur, espérons-le, ne laissera pas d'y trouver gain et profit.
Gomme en fait foi la note additionnelle qui se trouve à la page 167, le dernier « bon à tirer» du présent opuscule a été envoyé à Timprimeur au mois de janvier 191 3. Monophorisme et Action Française se trouvant très étroitement rattaché à son autre ouvrage, A travers l'œuvre de M. Maurras^ dont une nouvelle édition est actuellement sous presse, l'auteur tenait a faire paraître les deux volumes en même temps : telle est la raison pour laquelle Monophorisme et Action Française n'a pas été mise en vente plus tôt.
Sur ces entrefaites les Acta Sanctœ Sedis ont publié un décret de la Congrégation de V Index condamnant les Annales de philosophie chrétienne et ce décret lui-même a été suivi dans les Annales de mai-juin 191^ d'une protestation de soumission à l'autorité pontificale signée du Comité de rédaction de la Revue. On ne peut que s'incliner avec respect devant une attitude aussi catholique — dont au reste nul ne pouvait douter.
L'auteur de la présente brochure toutefois ne se croit pas tenu par les circonstances actuelles à supprimer un travail où la Revue qui vient d'être condamnée se trouve directement prise à partie. Sans insister davantage sur Tépoque à laquelle fut écrit Monophorisme et Action Française^ il lui suffira, pour expliquer sa détermination, de rappeler au lecteur que les idées essentielles développées ici ont déjà été présentées au public dans les Annales mêmes (juin 19 10) ou dans la première édition de A travers V œuvre de M. Maurras ; ce n'est point un ouvrage entièrement nouveau qui paraît aujourd'hui, mais une nouvelle édition mise à jour d'un travail ancien. D'autre part les questions traitées ici ne semblent avoir rien perdu de leur actualité et de leur importance. Dès lors on s'expliquera les motifs de la publication présente.
La Thèse de Testis
C'est dans une suite d'articles sur la «Semaine sociale de Bordeaux » publiée par les Annales de philosophie chrétienne, que Testis a soulevé la question du monophorisme^. Et voici comment. — Des critiques s'étant élevées de différents côtés contre les tendances de quelques semainiers en vue, Testis a pris sur lui de les défendre. Dans ce but, après avoir exposé les intentions, la méthode et les conclusions des « catholiques sociaux », il s'est essayé à dégager de Xd^. pratique même des « Semaines» les éléments théoriques qu'elle devait impliquer et sa
1. Les six articles de Testis sur la « Semaine sociale de Bordeaux )) que je citerai ici se trouvent dans le tome 159" des Annales. Tous les renvois de ce chapitre premier qui n'ont pas d'autre indication se réfèrent à ce volume.
conclusion très nette fut celle-ci : la philosophie deî « catholiques sociaux » inclut toutes les thèses de h philosophie de r^c^/o/i relatives au problème de h connaissance, à la nature de la réalité, à l'unité de notre destinée et aux rapports de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel. On me dispensera, je l'espère, de résumer ici ces thèses.
Aussi bien ce qui importe en l'occurrence, est-ce surtout l'exposé fait par Testis des théories qu'il croit appartenir en propre à tous les adversaires' des catholiques sociaux. Or celles-ci, il les groupe en trois séries contradictoires des premières qui sont les siennes : a) l'idée est extérieure et formellement identique à son objet qu'elle possède émî-, nemment, sans rapport avec l'action ]b) chaque ordre, dans la réalité comme dans la pensée, est constitué en soi, à sa place, dans la stabilité de son être propre, sans aucune communication avec le voisin ; c) « l'ordre surnaturel est une superposition gratuite par dictamen purement extrinsèque et qui s'adresse à une puissance obédientielle toute passive, sans que le don extérieur puisse ou doive comporter le concours d'un apport intérieur». Rien dans la connaissance surnaturelle ne vient que par voie d'autorité fp. 181). En rigueur de logique, et bien qu'ils ne l'aient jamais avoué, les adversaires des catholiques sociaux, pour avoir creusé un abîme entre la nature et la surnature, excluent toute idée d'une présence immanente, d^une expérience posin tive, d'un sens intrinsèque du surnaturel : ils ne tolèrent entreles deux ordres d'autre communication qu'une «argumentation qui jette entre eux un lien! tout intellectuel et tout extrinsèque, au point que
les « critères internes » eux-mêmes ne sont employés qu'autant qu'ils sont réduits en motifs réfléchis et qu'ils entrent dans une déduction » (p. 267). Ajoutez à cela qu'ils méconnaissent le rôle de la grâce et confondent l'état de nature pure avec l'état historique.
Toutes leurs aberrations se peuvent désigner d'un mot : le monophorhme. Dans le don divin de la grâce qui fait les hommes participants de la nature divine, cette nouvelle erreur ne considère qu'un seul apport, d'où son nom : ptôvoç, ^o^6l\ dans le christianisme elle attribue tout à la a simple afférence par voie externe»; tombant dans l'excès opposé à l'immanentisme, elle n'admet « que le don extérieur, que la révélation formulée, que l'autorité s'adressant aune pure réceptivité et à une obéissance passive ))(p.270).
Le lecteur ne saisit pas comment l'Action française va se trouver engagée dans cette question de métaphysique purement religieuse : encore un instant et il déchiffrera l'énigme. Les théories monophoristes ont en effet leur répercussion dans la pratique. La théorie simpliste de la connaissance par abstraction et déduction amène les théologiens à la distinction artificielle et décevante de la thèse et de l'hypothèse. La théorie de l'indépendance des ordres entraîne celle de leur subordination logique : il en résulte que Tordre surnaturel s'asservit complètement la raison; rien n'échappe à son autoritarisme et le tableau — sur lequel nous reviendrons — des conséquences de ce servage nous est présenté sous les couleurs les plus sombres et les plus troublantes !
4 MONOPHOHISME
Au milieu de tout cela, il faut vivre et agir. La thèse de la « distinction des étages » et de la suffisance réelle des divers ordres de réalité ne pouvant jamais se réduire pratiquement en acte, de quel principe s'inspirera-t-on pour constituer Vhypo- ^Aè^e, autrement dit pour établir le système des alliances et des exclusions? L'idéal de la théorie monophoriste serait un régime d'ordre déterminé idéologiquement par des principes abstraits et assuré pratiquement « par une subordination étroite 'et totale de toute vie humaine à l'autorité tutélaire qui ne laisse de place au risque d'aucune initiative » (p. 562). Dans la pratique, on sera forcé de recourirà des compromis, et nous aurons deux solutions: envisagez-vous le point dexuesiibjeclifde la liberté individuelle à respecter, voici le libéralisme doctrinaire; préférez-vous le point de vue objectif d'un accord fragmentaire sur les résultats : voici l'hypothèse de tous les monophoristes renforcés, et l'hypothèse des Etudes qui, parlant de M. Maurras, ont déclaré une rencontre avec lui sur le terrain de l'action politique possible en rigueur de spéculation. L'un et l'autre expédient ne sont pas moins destructeurs de l'esprit chrétien.
Laissons de côté le libéralisme « le plus justement condamné », auquel, par une méprise voulue, on reproche ce qui n'a pas été condamné en lui, ce que tous les théologiens admettent sans exception, dans la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat, ce que tous les moralistes ont appliqué depuis que des cas de conscience se posent au tribunal de la pénitence : la distinction de la thèse et de l'hypothèse. Voyons seulement ce qui concerne l'Action française.
Je m'étais demandé ceci : y a-t-il, oui ou non, péril pour la dignité et le salut des croyants à se joindre dans l'action à des incroyants comme M. Maurras? Et j'avais répondu qu'à défaut d'une entente possible sur Jes questions de dogme et de métaphysique et que, toute réserve étant faite sur la valeur ontologique des résultats auxquels sa méthode amène M. Maurras dans l'étude des problèmes politiques et sociaux, un accord pourrait se conclure en vue des résultats eux-mêmes à obtenir. Des dangers réels et sérieux étaient à prévoir dans la pratique, tous ne se trouvant pas également armés au moral pour cette lutte côte à côte; mais le danger n'était pas universel, et étant donnés les résultats immédiats à atteindre, on ne voyait pas de répugnance invincible pour tous à toute union. Testis, nous l'avons déjà dit, affirme que les termes et l'énoncé du problème sont faussés, « que la solution est mauvaise et, disons d'avance le mot, impie » (p. 572). Mais pourquoi? Parce que :
a) Une telle attitude suppose une séparation radicale entre la pratique et la théorie et implique une défaillance totale. En tolérant une action commune entre croyants et incroyants sur le terrain politique, alors que je repousse toute entente sur celui de la foi, j'établis entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel une distinction, ou plutôt une séparation, qui n'existe pas dans la réalité. Le surnaturel pénètre tout et, qu'il s'agisse de l'action ou de la spéculation, on ne saurait imaginer de tendance divergente qui n'en serait pas inspirée, non plus que d'indépendance même partielle de celle-là par rapport à celleci. Sur ce point mes conclusions contredisent une
des thèses fondamentales de la dogmatique catholique. La conséquence en est que je suis poussé aux pires abîmes et à toutes les contradictions : du coup je suis à la fois « le plus intellectualiste et le plus pragmatiste des hommes », un étroit positiviste, un immanentiste, un intrinséciste, un naturiste, enfin un pur extrinséciste^
On pense bien toutefois qu'entre ces reproches disparates, c'est ce dernier qui prendra le pas sur les autres. La conception que l'on me prête de l'ordre surnaturel doit nécessairement m'amener à défendre une théorie de la grâce et de la foi tout extrinséciste. C'est du dehors que Tune et l'autre se communiquent et une mutuelle aversion pour « la force interne de la science et delà foi », pour tout ce qui peut solliciter du dedans le sujet à adhérer au témoignage divin, à se prêter aux effusions de l'Esprit d'amour doit être de ma part le gage le plus efficace de « cette entente cordiale ou non, mais effective », dont je serais l'apôtre. Quoi qu'on dise, les résultats sur lesquels catholiques et incroyants cherchent à se rencontrer sont très différents. Mais par l'effet d'une pareille haine pour le fait intérieur, d'un même amour pour le fait extérieur, c'est-à-dire la discipline de l'ordre, la légalité des résultats, les institutions visibles, les moyens coercitifs, on se réunit, on s'entend (p. 586). Et c'est bien là de Textrinsécisme pur.
b) Cette attitude « ne s'attache, dans le catholicisme, qu'à ce qui n'a pas l'esprit catholique », la
1. Annales...^ loc . îaud.^i>p. 576-577... Que n'avez-vous écrit simplement : <c le réceptacle de toutes les hérésies, un parfait moderniste » ?
iéfense de « Tautorité prise comme fin en soi, Tautoritarisme, non plus au profit des fins transcendantes ou surnaturelles, mais faisant valoir son droit, les uns n'étant que pour commander, les autres que pour obéir... Comme ce qui importe c'est Tordre dans la discipline passive qui matérialise jusqu'aux vertus morales en les mesurant à Futilité sociale, comme rien ne s'impose que du dehors par contrainte logique et physique, c'est donc désormais la lettre qui vivifie et l'esprit qui tue... Les uns sont de purs « régaliens, des légistes, des romains héritiers de César ou de Joseph II », qui voient dans l'Eglise de l'ordre un excellent moyen pour domestiquer les âmes, « une garde-chiourme de la conscience humaine en mal d'infini », les autres veulent « instituer le total et universel ecclésiasticisme, où le pouvoir civil ne serait que le bras séculier, rien qu'un bras, un bras énergique qui obéirait à la tête et par lequel la tête, sans toucher le monde, gouvernerait matériellement le monde pour y installer son règne et son rêve millénariste * ».
Tel est le but vrai que se proposent les croyants et les incroyants d'Action française, l'idée abjecte dans laquelle ils se rencontrent : et c'était fatal. Dès là qu'on distingue, comme le font les monophoristes, nature et surnature, on est logiquement amené à recourir au glaive, non seulement pour la défense, mais encore pour la propagande et les conquêtes de la foi : celle-ci ne s'impose-t-elle pas toute du dehors et quoi d'étonnant qu'un catholique utilise pour sa religion les armes de l'infidèle, s'il en trouve