CHAPITRE III
Affaire de la jurisdiction.—L’abbé de Queylus.—Québec ne relève que de Rome.—Vente de haissons aux sauvages.—Rapports du Prélat avec les Gouverneurs.—$Sa prudence et sa douceur.
Il importait avant tout que l’autorité du Vicaire Apostolique fut publique-
ment reconnue. Malheureusement l’Archevêque de Rouen s'était insensiblement accoutumé à regarder le Canada comme une partie de son diocèse, et il s'était hâté d'envoyer l’abbé de Queylus pour prendre en son nom possession de l’église de la Nouvelle-France.
Celui-ci, arrivé avant Mgr de Laval, fixa à Québec sa principale résidence et le 12 sept. 1657 il s’instailait curé de la paroisse.
Mgr de Laval nommé Vicaire Apos-
tolique par le Pape, appuyé sur l’opinion des Cardinaux qui disaient que le Canada n'étail- pas un diocèse de France, ne pouvait, lui, admettre l’autorité de M.
de Queylus, pas plus que celle de l’Archevêque de Rouen; aussi, le 3 août 1660, il publia un mandement pour ordonner à tous les ecclésiastiques du diocèse de ne reconnaître aucune autre jurisdiction que la sienne. M. de Queylus qui n'était soutenu par personne abandonna la partie et repassa en France, le 22 octobre de la même année.
Cependant la lutte n’était pas encore terminée ; car en 1661, l’abbé de Queylus finit par ob'enir à Rome, à forces d’intrigues, une bulle d’érection de la cure de Montréal, pour soustraire cette ville à la jurisdiction du Vicaire Apostolique.
Le 8 août de la même année, il était de retour à Québec, et se présentait devant l'Evêque de Pétrée qui, instruit
de toutes ses menées et de l’erreur commise dans l'obtention de la Bulle, lui défendit de se rendre à Montréal.
L'abbé ne voulut pas obéir ct malgré uñe nouvelle défense, avec menace de censure, il partit dans la nuit du 5 ou 6 août 1661. L’Evêque eut l’indulgence de lui déclarer qu’il encourrait la suspense seulement dans le cas où il ne retournerait pas de suite à Québec pour y recevoir ses ordres. M. de Queylus n’obéit pas encore et encourut la peine ecclésiastique. Il ne descendit de Montréal que pour s’embarquer le 22 octobre sur le dernier bateau qui partait pour la France.
La conduite du saint Evêque fut approuvée en tout par le souverain Pontife, qui défendit que l’on mit à exécution une Bulle obtenue par la fraude.
On ne peut s'empêcher de regretter l'obstination que fit paraître l'abbé de Queylus en toute cette atfaire. Du reste, c'était un prêtre zèlé qui s'était
acquis l'estime universelle pendant son séjour au Canada. Il y revint plus tard et fut accueilli à bras ouverts par Mgr de Laval.
À peine l'Evêque eût-il remporté cette victoire, qu’il fut obligé de livrer de nouveaux combats, pour empêcher les blancs de vendre des boissons enivrantes aux sauvages.
Voici ce que pensait la Mère de l’Incarnation sur ce commerce immoral et sur les ravages qu’il causait dans la colonie :
“Il y a en ce pays des français si mi- “ sérables et sans crainte de Dieu, qu'ils “ perdent tous nos nouveaux chrétiens, “ leur donnant des boissons très-vioien- “tes, comme de vin et d’eau-de-vie…..
“ ces boissons perdent tous ces pauvres ‘“æœens, les hommes, les femmes, ics “ garçons, et les filles mêines… ils sont “pris tout aussitôt et deviennent com- “ m: furieux. Ils courent nus avec des ‘épées et d’autres armes, et font fuir
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“tout le monde, soit de jour soit de “ nuit. il s'ensuit de là des meurtres, “ des violements, des brutalités mons- ‘‘ trueuses et inouies..…, c’est une chose déplorable de voir les accidents funestes qui naissent de ce trafic.
Monseigneur notre prélat a fait tout tout ce qui se peut imaginer pour en arrêter le cours, comme une chose qui ne tend à rien moins qu’à la destruction de la foi et de la religion dans ces contrées. Il a employé toute sa douceur ordinaire pour détourner les Français de ce commerce si contraire à la gloire de Dieu et au salut des sauvages. Ils ont méprisé ses remontrances, parcequ'ils sont maintenus par une puissance séculière qui a la ‘ main forte. Mais enfin le zèle de la gloire de Dieu a emporté notre Prélat et l’a obligé d’excommunier ceux qui exerçaient ce trafic, Ce coup de foudre ne les a pas plus étonnés que le reste ; ils n’en ont tenu compte, disant que
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“ l'Eglise n’a point de pouvoir sur des “ affaires de cette nature... Il a pensé “ mourir de douleur à ce sujet, et on “ le voit sécher sur pied.”
Voilà en deux mots l’histoire de cette malheureuse vente de boissons aux sauvages, qui causa tant de déboires à Mgr de Laval, et qui lui suscita tant de persécutions de la part de plusieurs des gouverneurs de la colonie. Nous ne pouvons dans une exquisse entrer dans les détails de cette lutte qui dura bien des années. Mais nous dirons que nous ne sommes pas de ceux qui reprochent à Mgr de Laval d’avoir usé de sévérité dans des circonstances aussi graves.
Quelques historiens, sans approuver le commerce immoral des boissons enivrantes, hésitent à exonérer le Prélat de tout hlâme. Ils nous le représentent comme un homme au caractère absolu et dominateur, qui voulait tout conduire dans la nouvelle France. ‘“ L’atmosphè- “re en France était à l’absolutisme, a
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‘ dit l’un d’eux... Louis XIV le monar- ‘“ que peut-être le plus absolu des temps modernes, était l'exemple sur lequel se modelaient tous ceux qui, de loin comme de près, partageaient son pouvoir. Les hommes d'église les plus saints subissaient, même à leur insu, cette influence, comme les hommes du monde. Mgr de Laval n’en fut pas exempt, il ne faut pas craindre de le dire.” Nous regrettons de différer d’opinion avec le savant auteur, mais nous croyons pouvoir dire que Mgr de Laval, bien loin de partager l’absolutisme de son souverain, était l’un des hommes les plus doux de la terre. Nous en avons pour témoin la vénérable mère de l’Incarnation qui était non seulement une sainte, mais une femme d’un jugement remarquable. L'écrivain cité serait le dernier à récuser son témoignage. Non, Mgr de Laval n’a pas pris pour modèle l’orgueilleux monarque qui gouvernait la France, mais le grand Saint Charles
onar- Borromée, qui lui aussi était un homme
emps d'une grande douceur, maïs qui n’en fut >quel pas moins obligé de lutter avec vigueur loin contre plusieurs des gouverneurs de pou- Milan.
plus Voici quelques paroles du chanoine insu, Latour, qui nous donnent une idée de es du l'humilité et de la douceur du saint | pas évêque de Québec: ‘“ Jamais évêque le le “n’a plus aimé son clergé ni n’en a été r d’o- “ plus tendrement aimé que M. de Laval. nous “C'était un véritable père.
aval, Jamais personne ne s’est plus défé e de M “de lui-même ni n’a demandé avec : nmes pu plus d’humilité, nisuivi avec plus de vons M ‘ docilité, les avis de ses inférieurs et l'In- B ‘“deses disciples. Son premier prinune “ cipe fut de suivre dans le gouvernement Æ ‘ ment l'esprit de Jésus-Christ, marqué it le M “dans ses paroles de l'Evangile : (es on, M ‘os dominent les peuples, mais pour vous dèle “que le plus grand se fasse le plus petit... nait M ‘Il avait des assemblées fréquentes 4
“avec ses grands vicaires, les princi-
ss 40:
‘“ paux de son chapitre, les supérieurs “des communautés et les religieux “ distingués par le mérite et la vertu ; ‘“ point d'affaire importante qu'il n'y “ proposât. ”
Mgr de Laval ne cessa de travailler à l’union de tous les membres du clergé séculier et régulier, et c’est pour cela qu’en 1665, il fit passer un acte d’association entre le séminaire de Québec, le séminaire de Montréal et les RR. Pères Jésuites. C’est ainsi que sa douceur se manifestait dans toutes œuvres. Ilétait reconnu comme un véritable pacificateur, et on eut souvent recours à lui pour terminer des différends. Quand il eut donné sa démission, on craignit pendant longtemps qu'il ne pût revenir au
Canada ; et le marquis de Denonville
gouverneur de la Nouvelle-France écrivait au marquis de Signelay ‘ que dans “ l'état présent des affaires publiques, ‘il était nécessaire pour le service du
‘“ roi, pour le bien de a colonie, et de:
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“l'Eglise naissante, que l’ancien évêque “revint pour ménager les esprits sur les- “quels il avait un grand ascendant par “son génie et par sa réputation de sainteté. ”
En voilà assez, nous croyons, pour
établir que Mgr de Laval non seulement était un homme d’une énergie indomptable, mais encore un saint qui savait faire aimer la vertu.
Sa conduite au sujet de la venté des boissons fut approuvée par la Sorbonne en 1662, et les mesures qu’il avait cru
devoir prendre furent jugées ‘ très--
sages et très-justes. ”