CATHÉDRALE
M. Racine, qui dès la première année de son séjour à la Rivière-dn-Loup s’y était occupé de la fondation d’un couvent, ne pouvait manquer de veuloir doter sa nouvelle paroisse d’une semblable institution. Les couvents, on peut le dire sans hésitation, ont joué un rôle considérable dans l’établissement de notre jeune peuple; le clergé et
les fidèles en ont bien saisi l'importance, dès les premiers temps de la colonie, et n’ont pas depuis changé d'avis à cet égerd. Il y eut des couvents à Québec et à Montréal avant que l’on ouvrit des séminaires, et les circonstances l’exigeaient ainsi. En effet, la mère-patrie fournissa t facilement les ouvriers évangéliques et les hommes de profession que requérait le pays. Muis les mères de famille, il fallait les former sur place; et si nous sommes fiers à juste titre de la politesse de nos mœurs, si nous parlons encore avec orgueil uotre bonne vieille langue du grand siècle, si nous sommes heureux d’être bons catholiques, avouons avec reconnaissance que nous devons en grande partie ces avantages précieux au dévouement des Marie de l’Incarnation, des Marguetite Bourgeoys et de leurs saintes compagnes.—Or, à plus d'un point de vue, la colonisation du Saguenay a reproduit fidèlement, sur un théâtre moindre, sans doute, les circonstances de la fondation de la Nouvelle-France. Et à l'exemple des premiers missionnaires du Canada, M. Racine comprit tout de suite qu’à cette population, isolée du reste du pays, il fallait procurer tous les secours nécessaires pour assurer son avenir.
C’est en 1864 que M. Racine fonda le cou-
te + A a
ré
uent de Chicoutimi, et le confia au dévouement des Révérendes Sœurs du Ran-Pasteur, qu'il avait pu apprécier dans l'établissement d'une œuvre semblable à la Rivière-du-Loup.
Ses bienfaits envers cette institution ne sauraient être comptés ; il aida constamment à ses progrès, avec une sollicitude qui ne se ralentit jamais. Dans ses dernières années, il
eut la Joie de voir cette première de ses fon-
dations à Chicoutimi prendre des développements nouveaux, sous la direction intelligente de son remplaçant à la cure de Chicoutimi, le Révérend M. A. Fafard.
Chaque année, le 24 janvier, on solennisait au Couvent l'anniversaire de la naissance du Fondateur bien-aimé, et ceux qui ont eu la bonne fortune d’être témoins des réjouissan.
ces que ce beau jour ramenaït avec lui, n'oublieront jamais de quelle délicate manière on s’ingéniait à témoigner au bon Père l'amour la vénération et la reconnaissance qui remplissaient les cœurs. Le 24 janvier 1888, qui précéda de si près la mort de Mgr Racine, la fête était préparée comme à l’ordinaire, tellement l’on voulait espérer même contre toute espérance. Mais, hélas ! ces pieux préparatifs furent inutiles ; il fallut se contenter d'offrir au Pasteur tendrement aimé des souhaits de bonheur, des vœux pour sa guérison et des
se Pre
DD ER A 4 + ne ne a ne 0
cadeaux, précieux gages de gratitude, qui réjouirent le cœur du malade; mais l’offrande du plus grand prix fut une communion générale faite par la communauté, le matin de la fête, pour demander son rétablissement.
Monseigneur Racine, depuis son élévation à l’épiscopat, célébrait chaque matin la sainte messe dans la pieuse chapelle du couvent de Chicoutimi, et c’est là qu’il offrit pour la dernière fois le saint sacrifice, le 10 novembre
Mais le curé de Chicoutimi ne renferma
pas l’action de son zèle dans ses fonctions de pasteur des âmes ; jusqu’à la fin de sa vie nous le voyons remplir pour le Saguenay le rôle important du clergé canadien dans la direction spirituelle et temporelle de notre jeune peuple, violemment séparé de sa mère patrie. En effet, on peut dire que, de 1862 jusqu'à l'époque de sa mort, il ne s’est rien fait d’important au Saguenay, sans la coopération, et souvent l'initiative, de Mgr Racine. Ainsi, ,ponr ne parler en ce moment que des développements matériels de ce territoire, quels efforts et quelles démarches ne s'est-il pas imposés pour l'ouverture des chemins de colonisation ! Il avait bien saisi l'importance de ces améliorations pour l'avenir du Saguenay ; et les événements sont venus plus tard
justifier ses prévisions. Lorsqu'on ne crut pas devoir agir suivant ses conseils, on eut à regretter des travaux inutiles et des dépenses sans résultats. Cette voie ferrée, qui relie à présent le Saguenay au reste de la Province, et qui sera complétée dans un avenir prochain, grâce au bon vouloir des gouvernements d'Ottawa et de Québec, avec quel dévouement et quelle énergie 1l travailla à sa réalisation ! Disons, en un mot, qu’il s'était si bien identifié avec ce pays du Saguenay, qu'il faisait de ses progrès en tout genre comme son affaire personnelle. Aussi, les gouvernants le savaient si bien renseigné sur cette contrée, ils s'étaient si bien habitués à lui voir plaider la cause des colons en toute circonstance, qu'ils ne prenaient aucune décision sur ce qu'il fallait faire au Saguenay, sans l’avoir consulté auparavant. De même, le peuple du Saguenay, qui l'avait vu à l’œuvre‘pendant un si grand nombre d'années, et savait qu'il pouvait compter sur lui comme sur un ami dévoué et un protecteur puissant s'était accoutumé à recourir à lui dans tous ses besoins et toutes ses difficultés ; aussi son découragement fut-il profond, quand il se vit privé de celui qu'il regardait avec raison comme son plus ferme soutien, comme son meilleur ami! Il ne voulut être consolé, que
le jour où il vit que la Proyidence lui donnait un nouveau Pasteur si apte à recueiilir cet héritage difficile, un nouveau Père dont le cœur renferme de pareils trésors de bonté
et de dévouement...
Reprenons cependant le cours de notre ré:
cit, et continuons de contempler les œuvres de cet apostolat long ct fructueux.
L'année 1870 restera tristernent mémorable dans les annales du Saguenay. Le 19 mai, tous s’en souviennent encore, un effroyabie incendie ravagea presque toute la partie colonisée de ce vaste territoire. L'élément destructeur, parti des environs de la rivière Mistassini, au Lac St-Jean, ne s'arrêta qu'à la Faïie des Ha! Ha!, après avoir ravagé une superficie d'environ quinze cents milles. Ce jour-là, cinq cents familles, dont la plupart avaient pu acquérir une certaine aisance à force de sueurs et de fatigues, se virent réduites à la plus extrême indigence. Dans la soirée, entre sept et huit heures, l'incendie avait atteint les hauteurs qui entourent Chicoutimi, et le village était véritablement entouré d’un cercle de feu. C’est alors qu'on vit même un protestant, feu M. William Price, l’un aes membres de la maison Price, accourir vers le curé de Chicoutimi et demander sa protection. M. Racine se rendit aussi-
RPC IV OS 8 11 INA TARRES
tôt au Bassin de la rivière Chicoutimi, réunit la population de l’endroit au pied de la croix érigée su: le site de l’ancienne chapelle des Jésuites ; et ce peuple consterné s’unissant à son pasteur, d’ardentes supplications s’élevèrent au ciel, pour demander la cessation du fléau. Le feu s'arrêta, et le village fut préservé. Tout le monde est resté convaincu que la prière du curé de Chicoutimi obuint cette protection extraordinaire. On se demande avec effioi quelle aurait été l'étendue de la calamité, si le village avait été incendié. Les habitants, chassés par le feu, n'auraient eu pour refuge que les eaux de la riv,ère Saguenay,et n'auraient ainsi évité un genre de mort que pour périr d’une autre manière. En outre, si le village de Chicoutimi avait été dévasté, lui aussi, comment aurait-on pu pourvoir aux secours immédiats que réclamait nne population en détresse, disséminée par
tout le Saguenay ?
En effet, c’est à Chicoutimi qu’un comité
de secours se forma aussitôt pour venir en aide aux pauvres incendiés, et subvint aux besoins les plus urgents, en attendant l’assistance du dehors. M. Racine fut l’âme de cette organisation. On sait que tout Je pays s'émut au récit de la calamité qui avaic frappé les colons du Saguenay : le gouvernement pro-
vincial, les associations diverses, le peuple des cités et des campagnes, tous rivalisèrent pour expédier sans délai des grains, des provisions. des vêtements, etc. Tous ces articles arrivaient en immense quantité, à Chicoutimi même, par les bateaux à vapeur. Imagine-ton quel travail énorme exigeaient la réception, le classement et la distribution de ces envois ? M. Racine, avec quelques auxiliaires intelligents, se dévoux à cette ingrate besogne pendant des mois; les jours et les nuits étaient consacrés à ces occupations fatigantes, et l’on s'étonne qu’il ait pu supporter de tels labeurs. Quand il n’aurait pas d'autres états de service, le dévouement extraordinaire qu’il montra en ces circonstances suffrait pour lui mériter à jamais la reconnaisance du Saguenay.
L'année suivante, en 1871, les amis de M.
Racine eurent la joie de voir changer son titre de Vicaire Forain, qu'il avait depuis 1862; pour celui de Vicaire Général de Mgr Taschereau: c'était une preuve non équivoque de l'estime et de la confiance que lui témoignait l’éminent archevèque de Québec, estime et confiance que les années n'ont fait qu'augmenter encore dans la suite. C'était aussi les mettre en. position de travailler avec encore plus d’efficacite aux progrès du
Saguenay ; et le nouveau Grand Vicaire ne faillit pas à la tâche.
Nous arrivons ici à la fondation du Séminaire de Chicoutimi: ce fut l’œuvre &e prédilection du G. V. Racine, celle qui lui tint le plus au cœur. Comme pour ses autres fondations, et beaucoup plus même, il mit à contribution ses ressources personnelles, jusqu’à se dépouiller de tout ce qu’il possédait, pour ainsi dire, afin d’aider cette institution.
Lorsque fut construit l'édifice actuel du Séminaire, on le vit travailler de ses mains, ne se contentant pas de consacrer à cette œuvre ses ressources, son intelligence et son cœur. —]] sera intéressant, croyons-nous, de donner ici quelque!s détails sur les débuts de cette maison.
Dans l'été de 1870, un ministre protestant vint établir (*) à Chicoutimi et ouvrit une école où l’on enseignait le français et l’anglais et dans lequelle on recevait gratuitement les enfants des canadiens. À la vue du danger que courait son troupeau, M. Racine forma le desseiu de fonder une école commerciale, afin d’ôter à ses paroiïssiens la tentation d'envoyer leurs enfants à l’école protestante ; avec le temps, cette maison d'éducation deviendrait un collège. À part cette raison de prudence, d’autres motifs justifiaient le pro-
le dessein de fonder une école commerciale, afin d’ôter à ses paroissiens la tentation d'envoyer leurs enfants à l’école protestante ; avec le temps, cette maison d'éducation deviendrait un collèce. À part cette raison de prudence, d’autres motifs justifiaient le projet de cette fondation. Les colons du Saguenay, isolés du reste du pays, n'étaient pas dans une condition de fortune qui leur permit d'envoyer leurs enfants dans les collèges de la Province, tous situés à une grande distance. Et une nombreuse jeunesse, pourvue de talents comme celle des autres parties du pays, y demeurait dans l'ignorance, privant la religion et la patrie des secours qu'elles ont droit d'attendre de tous leurs enfants.
Après plusieurs éssals qui n’eurent pas de résultat, M. Racine se décida, dans l'hiver de 1872, à tenter un nouvel effort, et il exposa à l'archevêque de Québec la nécessité d'ouvrir sans retard cette maison d'éducation dont il attendait de si heureux effets. Mgr Taschereau lui répondit, le 18 avril: ‘ je donne de toute mon cœur ma bénédiction au futur collège dont les humbles commencements promettent, comme tout ce qui est humble, une grande prospérité et une longue durée. Æ£xaltavit humiles.… Je ferai tout en mon pouvoir
pour l'aider et le favoriser (#).... Courage!
.Confortare et esto robustus. Une œuvre comme
celle-]Jà ne se fait pas en un jour, ni sans des peines infinies. Vous serez tenté plus d’une fois de regetter de l’avoir entreprise, vous vous trouverez souvent en face de difficultés qui paraîtront insurmontables ; mais ne craignez rien, car Dominus erit robiscum, et à la fin vous direz avec joie: Bonum certamen certavi...…… Voilà donc la première pierre de l'édifice que je pose et que je bénis; vous allez dire peutêtre qu'elie paraît lourde et hérissée d’angles menaçants. C’est néanmoins une pierre de la meilleure espèce.”
Ayant appris le projet que l’on avait formé, les commissaires d'écoles du village de Chicoutimi, offrirent une maison pour la réalisation de ce dessein (14 nov. 1872). Cet édifice, qui servait déjà d'école, était en bois et à deux étages (*). Pendant l'hiver et l'été de 1878, on fit à la bâtisse les réparations et les modifications nécessaires, et, le 28 juillet, Mgr l'archevêque la bénit solennellement.
(*) Personne n’ignore avec quelle générosité Son Eminence 8 tenu sa promesse ; aussi le Séminaire de Chicoutimi conservera toujours, avec une reconnaissanee sans bornes, le souvenir de là part très grande qu’Elle prit dans l’œuvre de la fondation, et de l'intérêt qu’Elle a porté à ses afveloppements.
(*) Actuellement, cet édifice est employé comme Hôtel de ville. D
Le 15 août 1873, Mgr l'archevêque érigeait canoniquement le Séminaire de Chicontimi, et le le plaçait sous la protection de la Sainte Famille. Sa grandeur nommait M. Racine Supérieur de l'institution. Les classes s’ouvrirent le 15 septembre suivant, avec un personnel peu nombreux, deux prêtres et un diacre.
Durant cette année, le nombre des élèves fut de 61, et les quatre classes du cours com mercial furent organisées. Le cours classique ne commença que l’année suivante. En cette année, 1874, la bâtisse actuelle du Séminaire fut construite, sous la direction immédiate de M Racine, et en 1875, le + août, Mgr l'arche vêque en fit la bénédiction solennelle. Ce jour, qui était celui de la fête patronale du Supérieur de la jeune institution, fut un jour de réjouissances publiques peur les pa roissiens de Chicoutimi, qui comprenaient bien quels avantages ils retireraient d’une semblable maison d'éducation établie dans leur paroisse.
Le 7 septembre 1875, la communauté prit possession de la nouvelle demeure, et acquiesçant au désir de Mgr l'archevêque, M. le G.- V. Racine vint lui-même y résider, tout en coutinuant à remplir la charge de curé de Chicoutimi. Il était ainsi en mesure dc suivre et de diriger de plus près l'œuvre qui
n'était encore qa’à ses débuts. S'astreignant lui-même à toutes les exigences de la vie de communauté, il s’étudia constamment à établir et à fixer l'esprit et les traditions de la maison. S'il ne nous est pas permis d'entrer ici dans des détails qui appartiennent à l’histoire intime du Séminaire, nous pouvons du moins affirmer que les prêtres qui ont eu l'avantage de vivre en sa compagnie de 1875 à 1887, n’oubliront jamais Les beaux exemples de charité et de dévouement qu'il leur a donnés si souvent. Et l’un des plus vifs regrets qu'il éprouva sur le bord de la tombe, ce fut de n'avoir pas été en mesure de faire encore davantage pour cette institution ; comme ii aurait été heureux, le jour où il aurait pu ajouter de nouvel'es constructions à la bâtisse primitive, qui est depuis longtemps insuffisante !
Ajoutons quelques faits; pour montrer combien il eut à cœur de complèter l’organisation de la maison. Le 25 décembre 1880, il y établit la Congrégation de la Sainte Vierge ; le 25 février 1881, il désigna St-Thomas d’Aquin comme patron des études au grand et au Petit Séminaire. Ce fut aussi par ses soins que le Séminaire fut affilié à l'Université Laval le 22 mai 1877, et qu'il fut incorporé, en 1879, par acte du Parlement Provincial
Enfin, il rédigea lui-même les Constitutions
du Séminaire et les mit en force le 21 janvier
En 1882 il se démit de la charge de Supérieur, mais il continua de résider dans le Séminaire, jusqu’en 1887. Le 5 octobre de cette année fut un jour de deuil pour lui et pour le Séminaire: ce jour-ià, le fondateur bienaimé, refusant de se rendre aux supplications les plus pressantes des Messieurs du Séminaire, qui ne désiraient rien tant que le voir demeurer toujours au milieu d’eux, ce jourlà, disons-nous, il s’imposa le sacrifice de se séparer de son œuvre chérie, et se retira dans une maison fort modeste, en attendant qu'il fût possible de construire un palais épiscopal. Il voulait par là mettre quelque espace de plus à la disposition de la communauté, qui est à présent si à l’étroit dans l’édifice actuel. Nous pouvons assurer que cette séparation fut bien cruelle et pour lui et pour les Messieurs du Séminaire...
Chicoutimi doit encore à celui qui fut si longtemps son pasteur dévoué, celui de ses monuments dont il s’énorgueillit à plus juste titre. En effet. de 1876 à 1878, nous voyons le curé de Chicoutimi diriger la construction d’une nouvelle église paroissiale, temple magnifique qui, une fois terminé, sera l’un des
A COR pe CE RTS LE ON Ti fe PAR EE EE OT ER EN IT
MGR D. RACIEE 45
plus beaux de la Province. A son insu, c'était la cathédrale d'un nouveau diocèce qu'il avait construite.
MGR RACINE, PREMIER ÉVÊQUE DE CHICOU- TIMI— UNE FÊTE REMARQUABLE—FRuc-