À ROBERVAL
Chicoutimi devenant le siège d’un nouveau diocèse ! Qui aurait pu le prévoir, il ya seulement vingt ans ?
C'est en 1878 que s’accomplit cet événement d’un si grand intérêt pour le Sag'uenay. À cette époque, un rameau se détachait encore, après tant d’autres, de l’arbre vigou-
reux qui, croissant depuis plus de deux siècles sur le rocher de Stadacona, avait étendu peu à peu son ombre bienfaisante sur l’Amé:rique Septentrionale presque entière. Et ce qui doubla, pour le Saguenay, le prix de cet événement mémorable, ce fut le choix du Grand Vicaire Racine comme titulaire du nouveau siège épiscopal À vrai dire, per:
sonne ne fut surpris de cette nomination:
tout le monde en était certain à l'avance. Ses qualités et ses vertus éminentes, les grandes wuvres qu’il avait déjà accomplies pour l’avantage matériel du Saguenay le désignaient manifestement pour occuper cette position supérieure. Aussi lorsque, le 28 mai 1878.
Notre Saint Père Le Pape Léon XIII le choisissait pour être le premier évêque de Chicoutimi, sa parole souveraine ne faisait que confirmer, si l’on peut parler ainsi, une élection déjà faite par les vœux et les espérances de la population du nouveau diocese.
Mais pour cette fois, le cœur du prélat ne battit pas à l’unisson avec celui de son peuple. Ce fut avec une répugnance très grande qu'il se chargea du fardeau qu'on lui imposait, et il ne l'accepta que parce qu'il croyait que Dieu le voulait ainsi. ‘ Véritablement, * disait-il, à part la mort de ma mère, aucune ‘ épreuve dans ma vie ne m'a plus dominé.”
Nous pouvous croire pourtant que le poids de cette croix qu'il fallait porter désormais . fut allégé par la pensée qu'il allait à présent
être plus en mesure de promouvoir les intérêts de son cher Saguenay. Car le dévouement, la générosité, le zèle pour l’avautage de ses ouaiïlles, le renoncement et l’abnégation pour lui-même, c'étaient les qualités distinctives de ce grand apôtre !
Mgr Racine reçut la consécration épiscopale dans la Basilique de Québec. le 4 août 1878, des mains de Mgr Taschereau, assisté de Mgr Fabre, évêque de Montréal, et de Mgr À. Racine, évéque de Sherbroke et frère du nouveau prélat. Il célébra sa première messe d'évêque à l’église du Bon Pasteur de Québec, et la deuxième à N.-D. des Victoires, qu'il avait desservie autrefois Lorsqu'il était vicaire de Québec.
Le 7 août, avait lieu l’intronisation solennelle à Chicoutimi. Sur tout le parcours depuis Québec, à chacun des endroits où touchait le bateau à vapeuret qui appartenaient au nouveau diocèse, les populations étaient accourues pour saluer sur son passage le Pasteur que le ciel leur avait envoyé; partout des décorations magnifiques, et des adresses de félicitations pour exprimer la joie qui débordait de tous les cœurs. Au quai de la Ri-
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vière-du-Loup, ce furent les mêmes démons:
trations, le même concours, de Ia part des anciens paroissiens de Mgr Racine. Mais ce fut à Chicoutimi que ‘les fêtes furent vraiment grandioses. Les citoyens de la jeune cité, qui se font remarquer en toute occasion par une générosité sans bornes, ne s'étaient
.pas épargnés pour préparer une réception
solennelle à celui qui leur revenait revêtu de la dignité épiscopale ; ils pensaient avec raison qu'ils avaient plus que tous les autres des raisons particulières de manifester en ce jour une allégresse si justifiée. Aussi, de l’aveu de tous ceux qui en furent témoins, la fête fut brillante au delà de ce qu’on pouvait attendre. La présence de presque tous Les évèéques de la Province et de près d’une centaine de membres du clergé ne contribua pas peu à rehausser l'éclat de la solennité. Aussi avait. il bien raison, le prédicateur du jour, M.
l’abbé Apollinaire Gringras, lorsqu'il s’écriait en commençant son remarquable discours :
‘Jamais encore ie Saguenay n’a été témoin d’une fête religieuse aussi imposante et aussi solennelle. Ces augustes prélats—ces princes de l’église—dont la présence vous penètre d'un respect si profond ; ces prêtres vénérables, venus au milieu de vous pour un grand nombre de si loin; cet immense concours de
fidèles, voilà un spectacle qui vous fait tressaillir, voilà une solennité qui remplit vos cœurs d’un sentiment nouveau : aussi, à travers votre recueillement, quelle joie reli-
gieuse, inconnue de vous jusqu’à ce jour,
semble déborder en ce moment de toutes vos âmes et se répandre sur vos figures ! ”
Citons encore ce passage où le distingné prédicateur donnait si heureusement le secret de l’allégresse universelle: ‘ Votre joie, mes frères, est bien légitims: vous assistez, non pas à la formation d’un roÿaume, mais à quelque chose de plus grand encore,—vous assistez à la naissance d’ane église! Vous acclamez pour la première fois comme évêque, celui que vous aimez depuis si lougtemps comme un père ! Vons venez, pour la première fois, recevoir la bénédiction épiscopale du saint prêtre qui a blanchi au milieu de vous dans la prière et le travail; vous venez, pour la première fois, contempler, sous ses ornements d'évêque, celui que vos vœux avaient placé à la tète de cette nouvelle église avant même que Rome eût entenau proaoncer son nom.”
Cependant la fête est ?2rminée; les feux variés d’une b’‘llante illumination se sont éteints; ils ont repris leur silence majestueux ces puissants échos des montagnes du Saguenay, un moment excités par la voix des
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canons et surtout par les acclamations enthousiastes d'un peuple qui comprend son bonheur; ces amis,qui sont accourus de toutes parts pour faire honneur au nouveau Prélat, ont repris le chemin de leurs demeures. Alors commence ce laborienx épiscopat qui ne durera pas tn grand nombre d'années, mais qui contribuera puissamment aux progrès et aux développements du Saguenay.
L'organisation d’un nouveau diocèse, avec des ressources presque nulles, n’était pas chose facile. Cependant, avec l’activité et l'énergie qu’il mettait dans toutes ses œuvres, Mgr Racine réussit à faire beaucoup. Des missions et des paroisses nouvelles furent établies, à mesure que la colonisation s’étendait de tous côtés. La dette considérable qui avait été contractée pour la construction de la cathédrale, fut presque éteinte grâce aux secours que procura l’Oeuvre de St-François- Xavier, établie et dirigée par le Rév. M. Ambroise Fafard, curé de Chicoutimi. De nouvelles fondations religieuses, comme nous le raconterons plus loin, s’établirent et se développèrent rapidement. Et au milieu de ces travaux qui concernent l’administration sp:rituelle, l'evèque de Chicoutimi s’occupa enccre des besoins temporels de son diocèse.
S'i] avait autrefois si bien mis à profit, pour
l'avantage du Saguenay, sa position et ses excellentes relations sociales, il ne négligea rien pour travailler dans le même sens, lorsqu'une éminente dignité le mit à même d'exercer une influence bien plus grande.
Les hommes d'état qui ont administré la chose publique depuis dix aus, à Ottawa et à Québec, pourraient ici nous fournir des renseignements bien précieux. Et si la pculation du Saguenay est heureuse de voir les locomotives côtoyer les rives du lac St-Jean et si elle voit venir le jour 5à la vois ferrée . atteindra le centre même de ce territoire et se prolongera jusqu'à la Baie des Ha! Ha, elle sait qu'elle doit, en bonne partie, ces bienfaits inestimables, aux efforts dévoués et incessauts de Mgr Racine.
S'est-il fait quelque chose d’important au Saguenay, depuis un quart de siècle, sans que le nom de son premier évêque ne s’y trouve mêlé d’une façon ou d'autre ?
Vous qui avez savouré les jouissances toujours nouvelles d’une excursion sur la Rivière Saguenay, vous avez senti une bien douce émotion remp'acer subitement la surprise et un certain effroi que causaient en vous ces points de vue si extraordinaires, cette nature sauvage, dont l'aspect étonne toujours; oui, votre cœur s’est attendri, votre
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œil s’est mouillé, lorsque tout-à-coup, la statue de Marie Immaculée vous est apparue, laissant tomber sur vous ses regards de mère, comme une apparition céleste au milieu de ces solitudes effrayantes.
Mgr Racine avait un jour formulé ce souhait, au fond de son cœur, de voir une statue de la Sainte Vierge élevée sur ce cap Trinité, l’un des endroits les plus saisissants de ces longues murailles de granit qui encaissent pour ainsi aire la rivière Saguenay. Mais comment réaliser ce pieux dessein, lorsque tant d'œuvres, qui semblaient beaucoup plus urgentes, réclamaient tous ses efforts ?
Maïs Dieu, qui voulait que ce lieu fût consacré d’une manière spéciale à Notre-Dame du Saguenay, avait inspiré la ruême idée à un dévoué serviteur de Marie, M. Nap. Robitaille, qui était bien l’homme qu'il fallait pour accomplir une œuvre comme celle-là, Ayant soumis son projet à Mgr Racine, qui l’accueillit avec empressement et bénit son entreprise, cet homme au cœur enthousiaste, à la foi vive, se mit à l’œuvre avec courage ne se laissant effrayer ni par les obstacles à surmonter, ni par les sacrifices à faire ; et au mois de septembre 1881, la statue colossale de Marie couronnait l’un des sommets du cap Trinité, pendant qu'une croix aux proportions
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extraordinaires était fixée sur une cime encore plus élevée de la montagne.
Le 15 septembre, Mgr Racine fit la bénédictlon solennelle du monument. Ceux qui ont assisté à cette cérémonie grandiose n’oublieront jamais la splendeur du spectacle dont ils ont été les heureux témoins. C'était l’une de ces belles journées d'automne, où la temp' ture est douce et tiède; les feuillages, qu.u’ont plns longtemps à vivre, ont ajouté à leur verdoyante parure les couleurs les plus riches. On aurait dit que ces lieux, d’ordinaire si désolés et si sauvages, avaient revêtu ces décors magnifiques pour faire honneur à Notre-Dame. Quel beau moment que celui où les deux bateaux à vapeur amenant, l'un, les pélerins de Québec, l’autre, ceux de Chicoutimi, se rencontrèrent au pied du Cap Trinité, et où la statue de Marie apparut aux regards de tous ! Mais la scène fut encore bien plus impressionnnante quant le Prélat, revêtu des habits pontificaux, procéda à la cérémonie de la bénédiction. ‘“ Dans quel temple ‘ plus magnifique une bénédiction céleste ‘ est-elle jamais descendue ? Pour base, les ‘* flots de la rivière Saguenay ; pour encadre- ‘“ ment, les caps Trinité et Eternité; pour ‘ dôme, l’immensité des cieux; et pour ta- ‘“ bleau, une statue colossale de la Mère de
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‘ Dieu, placée dans un endroit élevé au des- ‘ sus du fleuve où nul encore n’avait mis le ‘“ pied. Jamais, suivant moi, on ne rencon- ‘ trera rien de plus grand, de plus sublime ‘et de plus imposant.” (*)
Ce fut en cette circonstance que Mgr Racine nomma Vicaire Général honoraire de son diocèse le Révérend M. N.-T. Hébert, curé de Kamouraska, qui était au nombre des pèlerins; Monseigneur voulait honorer en lui l’un des plus dévoués apôtres de la colonisation du Saguenay. On connaît la part importante que prit ce vénérable prêtre à l’établissement de la colonie du lac St-Jean.
L'année suivante, Mgr Racine présidait une cérémonie religieuse bien propre, elle aussi, à réjouir son cœur d’évêque. Nous voulons parler de l'ouverture du Monastère de la Mère de l'Incarnation, à Roberval, sur la rive rême du grand lac. Fondé il y a deux siècles et demi (1639), jamais le Monastère des Ursulines de Québec, depuis l'établissement d’une maison aux Trois-Rivières (1697), n’avait dirigé de colonie nouvelle en d’autres endroits du pays. C'était donc un événement
(*) El. Moffet, Courrier du Canada du 17 sept. 1881.
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56 MGR D. RACINE bien remarquable, pour cette communauté, que la fondation d’un monastère à Roberval ; ce fait n’était pas moins important pour la population de la vallée du lac St-Jean, qui comprenait parfaitement quels avantages elle allait retirer d’une telle œuvre. Dans tout ce territoire, il n’y avait pas un seul couvent, et bien peu de familles avaient les moyens d'envoyer leurs enfants an couvent de Chicoutimi, à cause surtout de l’éloignement et de la difficulté des communications ; à plus forte raison, était-il presque impossible de les envoyer dans les autres maisons du même genre, aujourd'hui si nombreuses dans le reste de la Province.
‘* En venant s'établir au milieu de vous, ‘* disait Mgr Racine dans une lettre pasto- ‘‘ rale süressée aux paroïissiens de Roberval, ‘ ces bonnes religieuses n’ont d'autre désir, ‘“ d'autre ambition que de procurer aux en- ‘© fants de la vallée du lac St-Jean les grands ‘et précieux avantages qu’elles distribuent ‘© si largement aux enfants de la ville de ‘ Québec. Vous les recevrez donc comme les ‘ anges de ia terre que le Seigneur vous en- ‘‘ voie dans sa bonté et sa miséricorde.” Ce vœu de l’évêque fut pleinement réalisé par les fidèles de Roberval. Ecoutons ici le témoignage d’un témoin de cette belle fête :
‘ Les citoyens, guidés par leur curé, M. l'abbé “TJ. Lizotte, ont tous rivalisé de zèle pour dé- ‘* corer le village, l’église, le presbytère,le cou- * vent lui-même. Partout on voyait des flots ‘‘ de verdure,groupés çà et là en arcs de triom- ‘ phe du plus bel effet. Les drapeaux, les ori ‘: flammes flottaient de tout côté. On sentait “ qu’il s'agissait d’une fête extraordinaire et ‘‘ personne ne restait en arrière. Les inscrip- ‘‘ tions les mieux choisies proclamaient hau- ‘ tement les sentiments de tous.” (*#)
C’est le 1er août 1882 qu'’eut lieu cette installation solennelle des Ursulines dans leur monastère de Roberval, cérémonie qui fut présidée par Mgr Racine, entouré d’un clergé nombreux et d’une multitude de fidèles.
Après avoir béni l'édifice qui allait être le berceau de la nouvelle institution, le Pontife adressa une touchante allocution aux fiiles de Marie. de l’Incarnation, qui venaient continuer en cet endroit reculé l’œuvre admirable de leur fondatrice. Puis, après une dernière bénédiction de l’évêque, :es religieuses franchirent le seuil de leur monastère, dont les portes se refermèrent sur elles.
(*) M. l'abbé J.-C.-K. Laflamme, evue canadienne, septembre
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Ce premier monastère était construit en bois : et bien qu’il fût de proportions assez considérables, il n’a pas tardé à devenir bien insuffisant pour abriter la nombreuse jeunesse qui est accourue de toutes parts, avide des leçons de science et de vertu que les disciples de Ste Ursule sarent si bien communiquer. Une superbe construction en pierre aux larges dimensions, dont la communauté prendra bientôt possession, proclame déjà et les bénédictions dont la Providence a favorisé cette œuvre précieuse, et l'estime de la population du Haut-Saguenay pour une éducation solide autant que brillante.
Mgr Racine avait bien compris l'influence considérable qu’exercent les courents au milieu de nos campagnes, et quels caractères particuliers doivent marquer l'instruction et l'éducation qu’y reçoivent les jeunes filles. Il est certainement avantageux qu'il y ait dans le pays plusieurs institutions où, sans négliger ce qui fait le fond d’une éducation vraiment chrétienne, on prépare l’enfant aux devoirs de la situation brillante qu'elle pourra occuper plus tard; et l’on sait avec quelle distinction les Ursulines se sont acquittées de cette mission, parmi nous, depuis deux siècles et demi. Mais il faut autre chose à la masse de notre population; et s’il est à
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propos de donner encore de l'attention aux arts d'agrément, il est raisonnable de s’appliquer davantage aux objets d'utilité pratique ; en un mot, il faut préparer de loin la maitresse de maison, pour qui l’économie domestique n’aura pas de secrets. On doit donc savoir gré à Mgr Racine d’avoir dirigé en ce sens l'excellente éducation que distribuent les couvents du diocèse de Chicoutimi; il s'intéressait vivement aux succès des élèves dans les travaux de l’ouvroir ou dans les détails des occupations domestiques. Les préjugés, que l’on rencontre quelquefois contre l'éducation donnée dans les couvents, disparaîtront d'eux-mêmes quand on s’apercevra qu’elle assure des résultats aussi pratiques et aussi utiles.