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Journal, 23 juillet

RABAO 275

porte comme si de rien n'était, avec un air de candeur admirable. En Nouvelle-Guinée, le voleur n'est coupable que s'il est pris, et, s'il l'est, dès qu'il a restitué, on le tient pour innocent.

Après le chemin, après le puits, c'est le tour de la maison et de la chapelle. L'emplacement est merveilleux au sommet de la colline. La colline elle-même domine la moitié de Rabao. Elle ressemble assez à un camp retranché. Deux vallées, étroites et profondes, l'entourent à droite et à gauche et se réunissent en avant pour, de là, déboucher dans la mer. La vue est ravissante. Au sud-est, le port, un des plus beaux et des plus vastes de la Nouvelle-Guinée, puis la grande terre avec ses escarpements et ses montagnes qui, graduellement, s'élèvent jusqu'à treize et quatorze mille pieds. A l'ouest, la pleine mer, et, au nordouest encore, la Nouvelle-Guinée avec ses lointains vaporeux et fuyants.

On se met donc à l'œuvre ; mais bientôt les forces trahissent le courage. Il aurait fallu, pour résister à de pareilles fatigues, à ce travail forcé et prolongé, en plein et brûlant soleil, un régime abondant et fortifiant. Or, nos pionniers n'avaient de. provisions que pour un mois à peine. Le Gordon, sitôt son arrivée à Thursday, devait revenir à Port-Léon, chargé de vivres. Un mois s'écoula et le Gordon ne revint pas. Alors ce fut le commencement de la disette. La viande d'abord, puis la farine, tout s'en alla. Il fallut se contenter des patates douces de Rabao. Mais cette nourriture était impuissante à soutenir les forces. Les Frères pâlissaient et défaillaient. La fièvre les minait. On peut dire qu'elle ne les quittera pas. L'île est donc malsaine? Le P. Verjus ne le croit pas. Toutes ses vallées sont penchées vers la mer. Il y a bien, à l'est et au sud-est, une ceinture de palétuviers, où l'eau est stagnante à marée haute. Des miasmes s'en dégagent à marée basse. A l'ouest aussi, un large banc de corail exhale un mauvais

air. Mais, plus encore que le banc de corail et les palétuviers, c'est le régime misérable auquel ils sont condamnés qui les exténue. Quoi qu'il en soit, « c'était, écrit le P. Verjus, une nouvelle épreuve que nous envoyait le divin Maître. Nous la lui offrîmes pour la conversion de notre chère Nouvelle -Guinée ». Devant l'insuffisance de l'alimentation, le Père pense au fusil et à la chasse. « Souvent, dit-il, nous eûmes l'occasion d'admirer la divine Providence. Lorsque tout nous manquait, le frère Salvatore, notre brave chasseur, revenait toujours avec plusieurs pièces de gibier, soit pigeons, soit poules sauvages ou perroquets. Mais lorsque, d'autre part, nous avions de quoi vivre, il avait beau battre la forêt, rien ne se présentait ou bien il manquait tous ses coups. » Tant que durèrent les munitions, on s'en tira; mais la poudre s'épuisa, elle aussi, et le Gordon n'arrivait pas.

Un jour que les deux Frères étaient malades, le P. Verjus qui relevait lui-même d'une forte fièvre, se dit : « Il faut un peu de bouillon pour ces pauvres enfants. » Et il part à la chasse, à son tour. Pas d'oiseau dans les branches. Il revint à la cabane, un peu triste, se plaignant tout haut à Notre-Dame du Sacré-Cœur. « Bonne Mère, si c'était pour moi, je ne vous dirais rien; mais il s'agit de ces pauvres enfants qui sont aussi les vôtres ! » La « bonne Mère » comprit. Le soir, une volée de perroquets s'abattit près de la hutte et deux restèrent sur place.

Il arriva que les trois Missionnaires furent au lit en même temps. Au lit !.. « Au foin », disait le P. Verjus ; car, avec quoi se payer le luxe d'un lit? Dans l'une de ces conjectures, le Père, moins malade ou plus courageux, remplit de tisane de chiendent un grand vase et le mit au milieu de la cabane. Chacun allongeait le bras et se servait comme il pouvait. Point de pot au feu, naturellement. « Système économique, disait un Frère, mais un peu bien débilitant. » Le P. Verjus appelait cela des « journées du bon Dieu », des « journées pour le Paradis1 ».

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