‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 124 sur 226 · Journal, 18, 19 juillet · texte numérisé non relu

Journal, 18, 19 juillet

si urgent, Raouma avait pris la barque sans avertir et s'en était allé au loin, à quelque fête, avec toute sa famille. En attendant son retour, le P. Verjus s'est rendu chez le catéchiste Hénéré en vue de s'informer du mode et du lieu convenables pour avoir des provisions. Hénéré est absent. Son fils lui a fait présent de deux paquets de bananes. Enfin, Raouma est de retour. Le Père, après l'avoir chapitré d'importance, lui demande trois hommes pour l'accompagner à Bioto. Le marché est conclu. On arrange, comme l'on peut, les vêtements. On prépare la monnaie, c'est-àdire les divers objets qui en tiendront lieu. Hélas! il faut sacrifier une hache, une de leurs chemises, deux couteaux, un miroir, du tabac et quelques allumettes. Avec cela ils achèteront un porc, des bananes, des cocos et des taros.

Les Missionnaires sont prêts à partir, mais non les sauvages. « Le lundi, raconte le P. Verjus, Tooro était ailleurs. Le mardi, Aici n'était pas là. Le mercredi, Raouma était malade. » Le Père prend un ton sévère, et déclare qu'il s'en va chercher d'autres hommes. A cette menace, tout le monde est prêt, et le lendemain jeudi, l'on s'embarque par un beau temps et une mer calme. Laissons le P. Verjus décrire la pirogue et raconter l'expédition.

« Figurez-vous un gros tronc d'arbre, effilé des deux bouts, et creusé de manière à ne laisser qu'une épaisseur de bois de un à deux pouces. Sur ce tronc sont placées transversalement des perches, qui débordent beaucoup plus à droite qu'à gauche, et, sur ces perches, est adapté un plancher de bambou. Il y a donc deux plates-formes, l'une à gauche, qui n'a guère que 50 centimètres; c'est là que se placent les rameurs, et l'autre à droite, qui a bien 1 m. 50; c'est là que l'on s'assied et que l'on dépose les bagages. Aux perches du côté droit est suspendue une petite poutre non creusée, qui sert de balancier. C'est grâce à elle que l'on peut se tenir sur la grande plateforme sans chavirer. A gauche sont les rameurs, qui rament tous du même côté, et, sur l'arrière, est un sauvage qui gouverne avec une rame. De temps en temps un

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enfant, avec une noix de coco, vide l'eau qui entre dans la barque. Quand le vent est favorable, ils posent deux perches dans la barque en forme de V, et, entre ces deux perches, ils adaptent une natte.

« C'est dans cet accoutrement que nous entreprîmes de remonter le fleuve Hilda, jusqu'au village de Bioto. Il y avait cinq heures que nous étions partis, et nous n'étions pas encore arrivés au fond de la baie; mais, d'autre part, nous pouvions nous flatter de connaître toutes les sinuosités du port. Tout à coup, Raouma se déclare trop malade et incapable d'aller plus loin. Force fut alors d'entrer dans un petit cours d'eau qui conduit à la maison d'Abia, son ami. Il descendit, et nous continuâmes notre voyage. Vers une heure, nous arrivions dans la grande et unique embouchure des deux fleuves, Hilda et Ethel, qui a bien 100 mètres de largeur. Quel splendide spectacle! Les eaux calmes, les deux rives parfaitement boisées et comme parfumées, mille oiseaux divers aux couleurs les plus brillantes chantaient en passant sur nos têtes; des poissons par milliers, et aussi des crocodiles de toutes tailles nous regardaient passer. Nous traversâmes cette embouchure, et à peine eûmes-nous fait deux à trois cents mètres que nos sauvages, nous indiquant l'Ethel-River à notre droite, nous dirent : « Nicoura, Epa taïara, c'est-à-dire : Voilà la route pour les villages de Nicoura, Epa », etc. Puis, montrant la rivière de gauche, qui peut avoir plus de cinquante mètres de large : « Bioto taïara. Voici la route de Bioto. » Nous avions en effet, à notre gauche, l'Hilda- River, que les naturels nomment Bioto, du nom du village même où nous allions.

« Après des tours et des détours, la rivière devient large comme un grand fleuve et se bifurque en deux directions différentes. Le bras droit conduit à Inawaboui; nous le laissons, nous promettant bien d'y faire un jour une excursion. L'autre bras conduit à Bioto; c'est celui que nous prenons, en ayant bien soin de tenir notre frêle esquif au milieu de la rivière, car la marée des-

cendait, le courant nous était contraire, et les arbres, couchés dans la rivière des deux côtés, commençaient à se montrer à fleur d'eau. En Europe, le premier qui eût rencontré un de ces arbres sur une rivière si fréquentée, l'aurait fait sauter avec sa hache ou autrement. Ici, pas du tout; chacun pour soi... « Si je ne puis passer par la petite « marée, disent les sauvages, je passerai par la grande... « j'attendrai... et, pourvu que je passe... que les autres « s'arrangent! » Nous eûmes bientôt des preuves de ceci. Aux premiers arbres qui nous barrèrent le passage, nos sauvages descendaient sur les troncs et faisaient glisser la pirogue de l'autre côté. Mais ils se fatiguèrent vite de ce manège, d'autant plus qu'ils avaient grand'peur de laisser quelque jambe entre les dents des crocodiles.

« Arrivés à un kilomètre de Bioto, nous demeurâmes pris entre deux arbres. Il était cinq heures du soir. Les sauvages auraient voulu s'arrêter là près de six heures, pour attendre la haute marée; mais, comme ils avaient faim, nous les décidâmes facilement à prendre la voie de terre. Deux d'entre eux allèrent en exploration et revinrent avec des bananes. C'était nous dire : Le village n'est pas loin.

« Ils nous portèrent donc à terre, et nous nous dirigeâmes, comme nous pûmes, à travers les herbes deux fois plus hautes que nous et les vieilles plantations de bananes. Après une demi-heure de chemin, on aperçut le village de l'autre côté de la rivière. On fit halte, nos sauvages s'assirent, prirent une noix de coco, râpèrent la noix avec un coquillage et s'oignirent tout le corps en s'aidant les uns les autres. Ils exhibèrent ensuite tous leurs ornements, et la toilette fut terminée. On s'avança alors en bon ordre, on passa de nouveau la rivière, et, sans mot dire, dans le plus grand silence, notre petite caravane fit son entrée dans le village.

« Une trentaine de maisons bien bâties, sur deux rangs, une rue large et bien ensablée au milieu, les deux bouts de la rue fermés par des monuments spéciaux qui atti- .

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rèrent tout d'abord notre attention; voilà le village de Bioto. Dans un de ces bâtiments, tout différents des maisons particulières, nous vîmes une réunion de vieillards. On avisa cet édifice, et, toujours en silence, s'aidant des pieds et des mains, on se hissa jusqu'au groupe qui avait attiré notre attention. « Amis, dirent nos hommes en s'as- « seyant, nous sommes vos amis. Ce blanc, c'est Mitsinari, « le Missionnaire. » Je m'assis alors gravement, et saluai tous ces anciens en leur demandant leur nom et leur faisant de petits présents de tabac, de perles, etc. Alors s'engagea la conversation. J'étais dans la maréa, maison de réception, où tous les étrangers ont le droit d'entrer, de dormir et d'être nourris. Tout le village était là, les hommes dans la maréa, les enfants sur les escaliers, et les femmes sur la place. Après avoir remercié tout le monde et dit combien nous étions heureux de voir les fils de Bioto, et combien nous trouvions beau leur village, je commençai à leur faire entendre le but de mon voyage, et surtout je répétai souvent avec emphase mes tarifs, c'està-dire les divers objets que je me proposais de -donner pour ce que je leur demandais.

« Mais voilà qu'au moment où je m'y attendais le moins, on nous apporta les présents de bienvenue : cinq grands plats remplis de tout ce que les sauvages ont de plus délicat. Je fis semblant d'être ravi de la chose, car ils nous faisaient là le présent des chefs. Je goûtai un peu de tout et passai le reste à mes rameurs, qui en furent tout de bon ravis et en quelques instants firent tout disparaître. Eu renvoyant la vaisselle, je mis dans chaque plat un peu de tabac. On me trouva fort poli, et les hommes et les femmes exprimèrent leur admiration par de forts claquements de langue.

« J'aurais désiré faire les échanges tout de suite et partir dans la nuit même, à la haute marée; mais les sauvages ne se pressent jamais, et je dus me résigner à passer la nuit à Bioto. Sous la maison on avait allumé un grand feu pour chasser les moustiques, mais la fumée devint

insupportable et nos pauvres yeux, encore novices pour ce genre d'atmosphère, pleuraient, malgré nous, toutes leurs larmes. Les sauvages s'en aperçurent et firent mettre le feu de côté. Tout à coup, vers neuf heures, alors que la conversation allait grand train, elle tomba par enchantement. Une femme venue de Nicoura parlait toute seule à haute voix comme pour être entendue de tout le village. Elle annonçait la mort d'un habitant de Nicoura et en donnait tous les détails. Un silence mêlé de stupeur suivit le discours de la femme. Je fus très frappé de l'impression que fait sur ces enfants des bois la nouvelle de mort. Il était environ dix heures lorsque les sauvages commencèrent à se retirer les uns après les autres. Le silence se fit dans le village, nous étendîmes nos couvertures pour essayer de dormir, mais la nuit fut longue; les moustiques, la fumée, et peut-être aussi les bâtons sur lesquels nous étions couchés, tout cela nous empêcha de dormir comme chez nous, et ce fut avec une vraie joie que je vis revenir le soleil. Dans la nuit, tout seul, j'avais fait une visite au village, les feux étaient éteints, je pus aller partout. Une maison perchée sur des pilotis de dix à douze mètres me frappa; le lendemain j'en demandai la destination. On ne voulut pas me répondre. Il y a là quelque chose de mystérieux; je soupçonne un temple ou quelque chose d'analogue.

« Vers sept heures, la rivière était pleine, à cause de la haute marée qui se fait sentir jusqu'ici; je voulus partir, mais je n'avais encore rien obtenu. Les sauvages avaient bien envoyé les femmes aux plantations, chercher tout ce que je désirais, mais je n'en savais rien, et de plus, ce que je désirais davantage, était un peu de viande pour les deux frères Nicolas et Salvatore, un porc par conséquent, grand ou petit; je ne voulais pas partir sans un individu de cette espèce. J'eus alors recours à une ruse. L'énumération des objets que l'on veut donner les tente beaucoup, mais les objets eux-mêmes les frappent davantage. Je fis alors dans la maréa une exposition, comme au bazar,

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de tous les petits riens que j'avais apportés. Oh! alors tout le monde se mit en mouvement. On allait, on venait, on courait de tous côtés. Les hommes admiraient la hache ; les femmes les perles et le miroir ; les jeunes gens louaient le tabac et les couteaux. Enfin, l'enthousiasme fut tel qu'en moins d'une demi-heure, le porc, les bananes, les taros, les ignames et les cocos, tout était chargé sur la pirogue, et nous pouvions partir.

« Les adieux furent longs. Les femmes se retirèrent en me priant de ne pas oublier de revenir. Les hommes voulurent tous recevoir du Missionnaire une poignée de main, les enfants aussi. Je leur fis le cadeau du départ, un petit morceau de tabac à chacun, et tous, en le recevant, me disaient : « Reviens vite, Missionnaire, n'oublie pas Bioto; sitôt que tu auras une barque blanche (un canot), reviens et porte beaucoup de tabac, beaucoup de chemises, beaucoup de hachettes, beaucoup de miroirs, et tu trouveras tout chez les fils de Bioto. » A leur grande joie, je leur promis de revenir, et même, un jour, de nous fixer au milieu d'eux. On s'achemina lentement vers la barbue : là, nouveaux saluts, nouvelles instances, et nouvelles promesses. Quelques-uns d'entre eux voulurent nous accompagner sur le fleuve. Ils nous laissèrent enfin, et nous descendîmes très vite avec la marée qui descendait aussi.

« Cependant le retour fut encore bien long. Arrivés dans le golfe, nous dûmes songer au vieux Raouma que nous avions laissé chez Abia, à Roro-Baïrara. Il nous fit attendre longtemps pour nous venir dire qu'étant encore malade, il ne pouvait partir et que, par conséquent, nous devions attendre là son rétablissement. Mais je n'entendais pas de cette oreille. Je fis comprendre à Raouma que, tout chef qu'il était, il faisait une grave faute en disposant à son gré du Missionnaire, et que j'étais disposé à partir sans lui. Il retourna alors chez Abia pour chercher son sac, puis me fit dire qu'il ne voulait plus partir. J'obligeai alors mes hommes à mettre la main aux rames, et cinq minutes après nous étions en haute mer. On hissa

ma couverture de voyage comme voile, et vers huit heures du soir, nous touchions Rabao en remerciant Notre-Dame du Sacré-Cœur des grâces de la journée. »

La pensée qu'il y avait au logis une réserve de provisions fut pour le P. Verjus un allégement, mais non pas la fin des angoisses. La santé des Frères ne se refaisait point, et il craignait pour ses « pauvres enfants », comme il les appelle, la pire des maladies : le découragement. « La croix! toujours la croix! écrit-il dans son Journal1. Eh bien, vive la croix! » Et, suivant son habitude, il se tourne vers la très sainte Vierge. Comme un petit enfant familier avec la meilleure des mères, il la nomme du nom le plus tendre : « Le pain manque, chère maman. Faites donc un de ces coups, comme vous savez en faire... Vos enfants sont sans souliers et tout à l'heure ils seront sans vêtements. Nous n'avons plus que des haillons. Bonne Mère, c'est votre heure 2. » La Vierge semblait ne répondre aux appels de son serviteur que par un surcroît d'épreuves : « 0 bonne Mère, est-ce donc ainsi que vous voulez nous exaucer? Ce matin, le frère Nicolas garde le lit : fièvres, maux d'estomac, nausées, et le reste. Le frère Salvatore ne va pas mieux, et je pars seul au travail3! » Le plus souvent, en effet, il était seul au chantier, élevant la nouvelle maison. Le 4 septembre, au soir, il a terminé une aile de la construction; il se propose de la couvrir de manière à en prendre possession le jour de la Nativité. Mais, le bon Dieu, disait-il plus tard, ne fut pas de son avis 4. Souvent il interrogeait la haute mer : il lui tardait d'avoir enfin des nouvelles du P. Navarre; si bien que, le cœur et l'imagination aidant, toutes les pirogues qu'il apercevait, il les prenait pour des navires.

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