Ibid., 16 décembre
P. Verjus reçoit la nouvelle que, toute réflexion faite, mieux vaut partir, malgré les pluies, maintenant que plus tard. Le voilà aux anges. Cette chère Guinée s'ouvre de nouveau. Sans doute, il faudra souffrir. Les pluies, en cette saison, tombent comme un déluge. « Mais, pour le bon Maître, ce sont des riens qu'on ose à peine mentionner, surtout quand on songe, que, pour de l'argent, mille fois le jour, des hommes sans foi affrontent les mêmes dans-ers et subissent les mêmes souffrances. Mon Dieu, tout pour vous! » Et le Père s'est mis déjà tout entier aux préparatifs. Il a trouvé « une bonne et forte barque, à bon prix ». Ce sera V Ange-Gardien. Ceci se passait le 28 décembre. Le 29, il écrit : « Le divin Maître ne veut se servir que des humbles. Or, je suis un orgueilleux. Donc, il me refuse de nouveau la Nouvelle-Guinée. » Et il ajoute : « C'est clair. » Lisons la suite : « Mon Dieu, malgré la peine que j'éprouve en voyant remettre à plus tard l'accomplissement de mes vœux, je vous remercie. Je repousse de toute mon àme ce mauvais sentiment inspiré par le démon qui me disait ce matin : Mais tant mieux! Tout cela de moins à souffrir! Non, mon Dieu, telle n'est pas ma pensée, vous le savez. Je veux vivre crucifié avec vous, mourir comme vous et vous aimer à plein cœur. D'autre part, je me garderai bien de montrer de la tristesse et de la contrariété. Pour Jésus, je désirais partir et souffrir. A sa voix, je demeure et obéis. » Il nous semble que tout commentaire ne pourrait qu'affaiblir ces admirables sentiments, ces paroles et. ces actes. « Amas d'épithètes, mauvaise louange, disait un moraliste. Ce sont les faits qui louent. »
Mais pourquoi le R. P. Navarre tardait-il aussi longtemps à reprendre le chemin de la Mission?
Dans les premiers jours du mois de décembre 1885, le gouverneur de la Nouvelle-Guinée anglaise, le général Scratchlez était mort, au moment où l'on annonçait son
arrivée prochaine à l'île de Thursday. Le R. P. Navarre aurait désiré ne recommencer la Mission qu'avec son assentiment. De plus, il avait demandé au T. R. Père général et obtenu que le P. Durin, dont les forces étaient revenues, se rendit à Thursday avec quelques Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur, pour y ouvrir un hôpital et une école. En cette prévision, on leur avait bâti un couvent. La présence du Père et des Sœurs dans l'île où l'on avait su gagner déjà tant de sympathies et où le bien se faisait, faciliterait singulièrement le départ pour Rabao. Voilà pourquoi le supérieur de la Mission temporisait.
Or, le P. Durin et les religieuses arrivèrent le 14 janvier 1886. D'autre part, le nouveau gouverneur est à son poste, sir Douglas, lequel ne s'est point montré hostile aux Missionnaires. Le R. P. Navarre a pu acheter, à force de privations, le Gordon. En souvenir du grand Pape qui avait donné à la Société des Missionnaires du Sacré-Cœur de si nombreux témoignages d'une particulière bienveillance, on l'appela le Pie-IX. On va donc enfin partir. Le P. Verjus s'embarquera avec un Manillois pour capitaine, trois matelots et le Frère Giuseppe de Santis. Le P. Navarre ira les rejoindre prochainement. Le moment de l'année où Ton se trouvait, à coup sur, n'était guère favorable. C'était, nous l'avons dit, la saison des pluies. Et quel bateau! combien misérable! Il mesurait trente-deux pieds. Dans la cale, on dépose les provisions et les matériaux nécessaires à l'installation en Nouvelle-Guinée. Sur le plancher qui le recouvre, vont se tenir Missionnaires et matelots pendant la traversée, couchés ou debout; car il est impossible de fixer un siège sur cette frêle embarcation qui suivra toutes les ondulations de la mer. Il est certain que bien souvent les vagues couvriront la barque et inonderont les voyageurs. S'il y a tempête, il faudra se cramponner aux cordes durant des heures, peut-être durant des jours. Et qui sait? une saute de vent peut couler le bâtiment ou le briser contre un écueil. C'est folie de partir en de semblables conditions. « Ainsi parlaient les hommes, écrira plus tard
le P. Verjus1; mais la foi parlait autrement, et aussi la sainte obéissance. » La veille du départ, 24 janvier, le Père se confesse « comme pour la dernière fois ». Au matin du 25, il dit la sainte messe comme si ce devait être la dernière. Le 25 janvier, fête de la Conversion de saint Paul, anniversaire de l'entrée du Père au noviciat, c'est un beau jour pour s'en aller à la conquête des âmes. Il part.
Nous allons raconter ce voyage en détail, et, pour ainsi parler, heure par heure. Nous avons en main les notes prises au crayon, chaque jour, par le P. Verjus pendant la rude traversée. 11 faut bien que l'on sache ce qu'il en coûte à un apôtre pour gagner des âmes à Jésus-Christ, et l'on verra, que, depuis saint Paul, rien n'a changé.
A peine la barque est-elle sortie du port, que, dans le ciel lourd, se croisent des éclairs et sourdement gronde le tonnerre. La mer aussi est en rumeur. Bientôt les vents se déchaînent. Les nuages crèvent. Ce n'est pas de la pluie, c'est un déluge. Et voilà que le Pie-IX est emporté d'abime en abîme. Il ne vogue pas. Il bondit. Impossible aux matelots de s'entendre. Impossible même d'y voir. La tempête assourdit. La pluie aveugle. Péniblement, le capitaine se tient au gouvernail. « Quels moments! écrit le P. Verjus. Comme on a besoin de penser que l'on est entre les mains de Dieu-! » Et il prie. Malgré tous les efforts du capitaine, le bateau s'en va, non pas du côté d'York, route de Rabao, mais vers l'île Double. C'est la dérive. D'un instant à l'autre, on peut être broyé contre les écueils dont celte mer est toute hérissée. Mieux vaut revenir sur ses pas, et le capitaine a viré. Il se fait dans le ciel comme une éclaircie et un apaisement. Voici l'île de Tuesday. On descend.
1. Lettre au T. R. P. Chevalier, datée de Yule, le 15 février 1886.