‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 138 sur 226 · LES PREMIERS MOIS D'APOSTOLAT · texte numérisé non relu

LES PREMIERS MOIS D'APOSTOLAT

Au débarquement du P. Verjus et du frère Giuseppe de

Santis, les sauvages sont venus en grand nombre; mais leur attitude est froide et gênée. C'est à peine si quelquesuns manifestent leur joie de revoir les Missionnaires. Que s'est-il donc passé durant cette absence de quatre mois? On ne tarde pas à l'apprendre. Chalmers, le ministre protestant de Port-Moresby, a visité Yule et, dit-on, les villages environnants. Il a même donné l'ordre de bâtir une maison pour un « teacher » qui va venir au beau temps. Les travaux sont commencés. En fallait-il davantage pour retourner ces natures impressionnables et mobiles ? Les Missionnaires catholiques n'étaient pas là, d'ailleurs, pour se défendre.

De plus, leur chaumière a été dévastée. Sans doute elle n'avait pas grande valeur puisqu'elle ne se composait que de deux toits en paille posés sur le sol; mais enfin, cette destruction était un crime, et, d'après les coutumes du pays, le coupable devait être châtié. Mais, comment le découvrir? Les gens de Rabao accusaient ceux de Waïma. Le chef Raouma, à qui le P. Verjus avait confié la garde de la hutte, n'osa pas se montrer. Non seulement il n'avait pas été gardien fidèle; mais, d'après les rumeurs du village, le premier pillard, ce fut lui. En voilà suffisamment pour expliquer l'accueil réservé que firent au P. Verjus et à son Frère coadjuteur les indigènes.

Quand le soir tomba, les deux religieux dressèrent leur tente sur la colline. C'est là qu'ils gîteront jusqu'à ce qu'ils aient construit une autre cabane. Mais, tous les soirs, de violents orages éclatent. On se défend, comme on peut,

LES PREMIERS MOIS d'aPOSTOLAT 311

contre la pluie et les vents; pas toujours avec succès; car, une fois, la tempête emporta le frêle abri.

Les Missionnaires eurent à lutter contre un autre ennemi non moins terrible que l'orage. Des nuées de moustiques les enveloppèrent et, littéralement, les dévorèrent; tout y passa : les mains, le cou, le visage. Impossible, bien entendu, de dormir. Le jour, ce fut le même supplice. Pas moyen de s'asseoir, même pour prendre les repas. On mangeait en marchant. Et pourtant, après les trois semaines de la pénible traversée que nous venons de raconter, on pense si les deux pauvres confrères avaient besoin de repos. Le 14 février, qui était un dimanche, le P. Verjus veut, malgré tout, célébrer la sainte messe : il y a si longtemps qu'il n'a pas eu ce bonheur! Les moustiques ne l'épargnent pas plus à l'autel qu'à table. « Imaginez, écrit-il, que l'on vous enfonce de tous côtés, avec une persévérance désespérante, des épines dans tout le corps1. » A la fin, les matelots leur firent, avec de la grosse toile à voile, des moustiquaires. Ils revêtirent deux pantalons et, dès lors, se défendirent un peu mieux contre ces terribles insectes.

Non moins agaçants se montrèrent les sauvages. Ils ont toutes les audaces. Ce qu'ils voient, ils le veulent. Raouma aperçoit un couteau. Il l'exige. On le lui refuse. Il se fâche et déclare au Père qu'il a indûment bâti sur son terrain. Il faut que le Père trouve des témoins pour prouver que cet emplacement est bien à lui, attendu qu'il l'a payé. Plus tard, Lavao, chef de Déléna, village voisin, viendra à son tour et réclamera ce lopin de terre comme sa propriété. Contestations sans fin; tracas journaliers. N'importe. Avec l'aide des matelots, on a commencé la maison. Des sauvages de bonne volonté portent du bois. Raouma les arrête ou les éloigne du chantier.

Le P. Verjus avait hâte de renvoyer les matelots pour rassurer le P. Navarre sur la traversée et aussi par suite

1. Lettre du P. Verjus au R. P. Navarre. Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, juin 1886.

312 l'apôtre

de l'impuissance où il était de les nourrir. Le 19, ils partent. Le 23, ils rentrent : la mer était grosse, disaient-ils, les vents contraires, et ils n'avaient plus de provisions. Le P. Verjus met à la rame et va leur chercher des vivres à Biolo. Le 26, ils reprennent la route de Thursday. Et voilà comment les pauvres Missionnaires sont à la merci des éléments, des moustiques, des sauvages, des matelots eux-mêmes, sans parler des fièvres qui déjà les guettent et les ressaisissent. 11 faut bien ajouter : à la merci des protestants.

A peine installé, le P. Verjus visite les malades et leur propose des remèdes : de la quinine, ordinairement, ou quelques grammes de sel d'Epsom. Souvent on les refuse; car, dit-on, Hénéré, le « teacher », a répandu le bruit qu'ils faisaient mourir. Il est vrai qu'un indigène en a pris et qu'il ne va pas mieux. Rien, d'ailleurs, de plus mauvais que ces remèdes et de plus amer. Le sauvage injurie le Père et fait appel aux « enchantements » du népou, le sorcier, le vieux Raboui.

Du côté des enfants, tout n'est pas joie non plus, sans doute ; mais la Mission commence. Le Père a ouvert les classes. Dix enfants se présentent. Il leur distribue du tabac et des perles. Le lendemain, il y en a quinze, puis quarante, puis soixante. Quelques grandes personnes, des chefs eux-mêmes, prennent place sur les bancs de l'école. Le Père déjà se fait comprendre. Il est heureux. Au 7 mars, nous lisons dans son Journal : « C'est bien célébrer saint Thomas : aujourd'hui quarante enfants en classe ! Mon tabac en a souffert; mais je m'en suis profondément réjoui. Je suis donc enfin en pleine Mission. Vive Jésus! Il n'y a que trois jours que nous avons commencé, et déjà deux garçons et une fille font de visibles progrès. Déjà ils savent, sans hésiter, reconnaître Jésus, Marie, Joseph, Adam, Noé, compter jusqu'à dix et lire les voyelles... Après la classe ils voulaient travailler; mais je leur ai expliqué que le dimanche est le jour de Dieu, jour de repos. Ils ont compris et se sont retirés. » Le 10 mars,

LES PREMIERS MOIS d'âPOSTOIAT 313

le Père écrit encore : « Les petites classes continuent; mais, ces pauvres enfants, transportés dans une sphère d'idées spirituelles, encore inconnues, ouvrent de grandes bouches, rient beaucoup, et c'est tout pour le moment... Patience! Le but, c'est l'instruction religieuse. Bientôt ils sauront le Pater. Quand ils sauront bien faire le signe de la croix, bien réciter le Pater et Y Ave en leur langue, je serai heureux. Déjà je les entends chanter ce nom adorable de Jésus. Je les entends sous la véranda se répéter l'un à l'autre le Notre Père. Quelle joie! »

Le Père aurait vivement désiré grouper autour de lui et garder à la maison quelques enfants pour les mieux former, et plus vite. Il a môme fait un appel en ce sens. Aicci, du consentement de son père, s'est présenté. Le voici revêtu d'une belle chemise; mais, après quelques heures, il s'en est allé. D'autres se proposent. Il faut, se dit le Père, une sorte de postulat. Ils attendront quelques jours, et, s'ils persévèrent, on verra. Le soir du 7 mars, en voici un qui demande à être « fils du Missionnaire ». Il s'appelle Aou. Il se dit neveu ou cousin de Raoumà. Il a une dizaine d'années. Il est orphelin. Sa vivacité et son intelligence prédisposent le P. Verjus en sa faveur. Le lendemain, Raouma en personne l'amène et fait tant d'instances que le Père consent. Le soir de ce même jour, on apprend que l'enfant n'est pas, comme il le dit, orphelin; mais que son père, un nommé Waroupi, habite le village. Voici qu'en effet Waroupi réclame son fils; mais l'enfant veut rester avec le Missionnaire. Waroupi y consentira, pourvu que le Missionnaire lui donne, en échange de son fils, une hache, du tabac et une chemise. « Si l'enfant persévère, dit le P. Verjus, vous me le ramènerez dans trois jours. » L'enfant revient; mais, quelques jours après, tandis que les Missionnaires abattaient du bois dans la forêt, il s'évade.

Des enfants qu'il catéchise aux malades qu'il soigne et qui lui font de jour en jour un accueil moins maussade, des malades aux enfants, ce fut, pendant les trois premiers

314 l'apotre

mois, à peu près tout le ministère du P. Verjus. Entre temps, il apprenait la langue et il aidait au frère Giuseppe à l'apprendre. 11 observait les mœurs et coutumes des indigènes; il les notait. « Ce soir, je suis allé au village pour assister à l'enterrement de Myria-Aitsi. Spectacle digne de compassion. Le mort est étendu sur la « maréa » (maison commune). Je lui lais un cadeau, il est bien reçu (par les parents) et apprécié. Ce sont des larmes, des cris, des baisers de consolation nez; contre nez. On essuie les larmes des parents. Chacun crie et pleure à son tour. Les femmes sont ensanglantées. (Elles se déchirent, en signe de douleur, la tête et la poitrine, à coups de coquillages tranchants.) Quand on roule le mort dans sa natte, les cris redoublent. On l'enterre sous sa maison, dans le sable. Sa femme restera là sur la tombe, plusieurs jours, avec la famille. Mon Dieu, ayez pitié de ces pauvres aveugles. J'ai le cœur saignant1. »

Tous les jours il défrichait un peu et bâtissait. Pour se mettre à l'abri des déprédations presque continuelles des sauvages et leur éviter, autant que possible, la tentation de voler, il entoura la Mission d'une haie vive. Le 12 mars, il fit, en compagnie d'un sauvage, Méaouri, et de deux enfants, un petit voyage d'exploration qu'il raconte en ces termes : « Je sonde toute la côte nord de l'île Yule. Bon ancrage partons les vents qui régnent ici. On s'arrête dans un endroit où il y a de l'eau, pour reposer les rameurs et prendre un peu de forces. Le vent se lève juste au moment de passer l'entrée nord de Hall-Sound. En arrivant devant Pinoupaka, on appelle Bourô, le chef, qui nous donne deux bâtons pour pousser la barque, car on ne peut plus ramer. Un enfant tombe à l'eau. Heureusement il sait nager et revient vite dans la barque. On lutte longtemps, avec danger réel de sombrer; mais Notre-Dame nous protège. L'eau entre dans la barque. Nous sommes mouillés jusqu'aux os; mais on avance toujours. Enfin, nous voici à l'embouchure de la rivière. Passage extrêmement diiïi-

Page 1