Lettre au T. R. P. Chevalier, Yule, 5 mai
2. Cf. dans les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, janvier cl février 1887, le Journal de voyage du R. P. Navarre.
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le bon pirate entretint un feu qui, dans l'obscurité, leur servit de phare. Ned offrit au P. Navarre et à ses Frères une légère collation. Puis, comme il était fort tard et qu'ils n'en pouvaient plus, les trois compagnons s'enroulèrent de leurs couvertures et s'étendirent sur de larges claies en forme de lits de camp. Le lendemain, 11 avril, Mosby présenta aux Missionnaires trois rois noirs, ses vassaux, tous employés à son service pour la pêche de la bêche-demer : le vice-roi d'York, son beau-père, le roi de l'ile Mont-Ernest et le roi de l'île Stéphen. A chacun de ces chefs, le P. Navarre voulut offrir un présent. Le cadeau de Mosby fut une bouteille de cognac à cette marque: Albert et Cie. A voir l'épanouissement de la figure du Yankee, à entendre ses remerciements réitérés, nul doute que le cadeau ne lui agréât. Quelques sticks de tabac déridèrent et, pour ainsi parler, éclairèrent les fronts brunis des autres rois. Ce jour-là était un dimanche. Le P. Navarre célébra la messe dans la cabane où il avait dormi. Les Frères y firent la communion. Mosby, les matelots et les rois sauvages y assistèrent. Après l'action de grâces, le grand chef servit aux Missionnaires un déjeuner auquel, par respect, il ne voulut pas prendre part lui-même. Puis, en compagnie des rois, on s'en alla visiter le village. Les habitants, réunis dans une grande maison en paille, chantaient sur un ton langoureux et nasillard. Un vieux Canaque debout présidait à ses chants. C'était le prêtre. Singulier prêtre. Cet homme, ayant vu ce que les « teachers » protestants faisaient dans les environs, s'était institué luimême « teacher». Depuis lors, chaque dimanche, il fait chanter des cantiques qu'il a appris, et lit, sans savoir lire, des choses qu'il ne comprend pas. Les auditeurs, naturellement, n'en comprenant pas davantage. Yankee Ned aurait bien voulu garder les Missionnaires. Maître de l'île qu'il a achetée du gouvernement de Queensland, il offrait au P. Navarre autant de terrain qu'il en aurait voulu pour installer une Mission. « A plus tard peut-être», dit le Père, et l'on reprend la route de la Nouvelle-Guinée.
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Un autre épisode, moins souriant, de ce voyage apostolique :
Pour virer de bord, le capitaine s'est approché trop près du récif de l'île Stéphen. La quille de YAnnoiiciade bat le rocher. Le capitaine jette l'ancre; mais, voilà que, de toute la longueur de la chaîne, le bateau s'avance sur l'écueil. Tous les efforts que l'on fait pour le dégager, sont inutiles. Le vent s'en môle en soufflant dans les voiles et d'effroyables secousses heurtent la coque du navire. Il sera bientôt brisé contre les écueils. On met l'embarcation à la mer. Deux matelots vont porter une seconde ancre en dehors du récif. On y attache un long cable et Ton tire sur Y Annonciade. Au bout d'une heure de cette besogne, le bateau sort du récif, il est sauvé. Maintenant déployons les voiles. Levons la grande ancre, pendant que la seconde nous retient contre les assauts du vent. Puis, au moment où le navire va prendre sa course, vite coupons le câble et laissons l'ancre dans la mer. Les ordres sont bien donnés, mais mal exécutés. Avant, en effet, que les voiles ne soient levées, le matelot désigné coupe le cable. Aussitôt, le navire, redevenu libre, recule jusqu'au milieu du récif en grinçant sur ies cailloux. Que faire? On ne peut recommencer l'opération de tout à l'heure, puisque l'ancre est perdue. Le capitaine et l'équipage sont à bout de ressources. Les Frères se croient perdus. C'est un ahurissement général dans un complet désarroi. Celuici tire une corde; celui-là remue une voile. La plupart sont immobilisés dans une stupeur morne. Cependant le navire frappait de la quille de plus en plus violemment. Il va se briser. Alors le P. Navarre se tourne vers le ciel: il jette dans une prière à Notre-Dame du Sacré-Cœur son âme désespérée. Le cri paraît se perdre dans l'immensité sourde. La mort est toujours imminente. Le Père pousse un second cri, au nom des saintes âmes du Purgatoire. Après neuf Souvenez-vous, il récite neuf De Prof'undis. « Au septième, écrit-il, le bateau ne frappe plus, quoique je voie le fond de l'abîme comme auparavant. Le capitaine,
hors de lui, déploie les voiles et lève l'ancre. A la fin du neuvième, le navire prenait le large à pleines voiles. Sa quille racla le fond légèrement, deux ou trois fois. On eût dit les derniers grincements de dents du démon qui voyait sa proie lui échapper. »
Le 15, on est en vue de Motou-Motou. Cinq doubles pirogues, chargées de Canaques, viennent au-devant de VAnnonciade. Chaque pirogue est montée par sept ou huit sauvages, vêtus de bracelets, de colliers en coquillages et en nacre, qui brillent au loin comme des armures. Leurs têtes sont fort remarquées des Missionnaires. L'une fait songer à un bonnet de sapeur. L'autre n'a qu'une touffe de cheveux dressée au milieu ; celle-ci une touffe de chaque côté avec une large raie du front à la nuque. Quelunes sont entièrement rasées. Quant aux barques, elles sont accouplées à la distance de deux à trois pieds et reliées par une espèce de clayonnage où l'on met les provisions. Au moment d'accoster, les sauvages paraissent timides. Le P. Navarre sourit et leur fait signe d'approcher. Ils ne se font pas répéter le geste amical deux fols. En un clin d'œil ils sont sur VAnnonciade. Leur chef est avec eux. On le reconnaît à ceci qu'il porte une chemise. Il donne au Père une poignée de main. Ses sujets en font autant. Il paraît que. déjà les Missionnaires étaient connus sur ces rivages, car le chef dit à ses compagnons : «Mitsinari catoliha : Ce sont des Missionnaires catholiques. » Ils visitent le navire jusqu'à fond de cale. Le Père leur fait quelques présents. Le chef l'invite à s'établir dans son village et l'on se dit au revoir.
Bientôt un cap se dessine à l'horizon, puis une montagne détachée de la terre ferme. «C'est Yule, » disentles matelots. En effet, l'on ne tarde pas à distinguer la maison de paille des Missionnaires. La joie d'arriver ne va pas sans quelque inquiétude. Sont-ils encore là? Dans quel état les trouvera-t-on? On hisse au grand mât de VAnnonciade le drapeau du Sacré-Cœur. Si le P. Verjus était là, il devrait l'apercevoir et répondre par un signal quelconque. Tous
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les contours de File se dessinent. Le plateau sur lequel est établie la Mission, est en pleine lumière, et l'on ne voit personne. L'inquiétude augmente. Alors les matelots et le frère Gasbarra chargent leurs fusils. On braque la lunette: deux hommes apparaissent près de la hutte. Le drapeau de la Mission monte dans l'air. Tins de doute. Ils sont vivants et ils ont reconnu le navire. Cinq détonations partent de VAiinonciade. Trois répondent du plateau. Si le P. Verjus n'a pas plus tôt donné signe de vie, c'est qu'il faisait à la chapelle, avec son Frère, le Chemin de la croix en souvenir de la très sainle Vierge dont, ce jour-là, l'Église célébrait la Transfixipn. Après l'exercice, comme il regardait parla fenêtre, il vit tout à coup le bateau qui approchait. Le P. Navarre, « attendu et désiré comme le Messie », doit être à bord. Avec quelques sauvages, il descend la colline, monte en barque, et le voilà dans les bras de son supérieur.
Quelle joie! Quelles émotions ! il nous le disait tout à l'heure. Tantôt il embrassait le Père, tantôt il embrassait les Frères, et il admirait YAnnonciade. Tout en remontant la colline, il disait ses espérances. Déjà les progrès matériels sont visibles; les progrès spirituels sont encore plus consolants. Les chers sauvages s'instruisent tous les jours. Ils commencent à avoir une idée de Dieu, du Paradis, de l'Enfer. L'évangélisation est une affaire de prière, depatienceet de souffrance. La grâce etle travail viendront à bout de toutes les difficultés. Quel dédommagement déjà d'entendre ces bons noirs chanter entre eux ce qu'ils savent du Pater ï Un jour viendra où l'on réalisera, ici même, à Rabao, l'idéal du village chrétien; puis, peu à peu, on entamera les villages de l'intérieur. Ces tribus sont pacifiques. Leurs appels sont pressants. Que le divin Maître envoie seulement des ouvriers! Que les enfants de la Petite-Œuvre se multiplient, qu'ils grandissent, qu'ils se sanctifient, et qu'ils viennent ! Voilà ce que, dans cette première rencontre, se disaient les uns aux autres les Missionnaires de la Papouasie.
La petite maison en feuilles de sagoutier, construite par le Père Verjus et le Frère, ne pouvait, manifestement, suffire pour cinq. Il fallut songer tout de suite k terminer celle qui était commencée. Les trois Frères coadjuteurs occupèrent la maison d'école et les deux Pères la cabane. Force fut donc d'interrompre les classes et de suspendre les catéchismes. Si ardent que l'on fût au travail, l'achèvement de la maison prit du temps. Outre qu'en ces pays équatoriaux, toute fatigue est plus rude qu'ailleurs, on devait couper le bois nécessaire, à cinq ou six kilomètres de l'autre côté de la baie, et le transporter, à dos d'homme, du fond de la vallée jusqu'au sommet de la colline. Rude besogne qu'il fallut reprendre souvent.
Entre temps, les deux Pères firent quelques excursions dans les villages voisins pour s'assurer de leurs dispositions à l'égard des Missionnaires. Ils constatèrent qu'une fois encore les « teachers » protestants avaient indisposé les indigènes contre eux. Tel village de l'intérieur, qui avait demandé le Père et qui s'était môme offert à bâtir une résidence et une chapelle, les reçut froidement. Les habitants de Rabao eux-mêmes s'étaient refroidis. Les ministres de Port-Moresby n'avaient pas renoncé au projet d'établir un catéchiste chez eux. On avait même recommencé les travaux de leur maison. Ces menées des « teachers » et surtout la mauvaise disposition des Canaques contrariaient fort le P. Navarre et le P. Verjus. Ils étaient depuis trop peu de temps dans le pays et ne parlaient pas encore assez facilement la langue pour se bien défendre contre les calomnies des hérétiques. Sans doute, ils multipliaient les prévenances envers les naturels; mais ceux-ci n'y répondaient guère et même quelquefois ils les repoussaient avec dédain. Humainement parlant, les Pères étaient impuissants à changer cet état de choses ; mais, disaient-ils,
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nous travaillons pour Dieu et pour les âmes. Le succès viendra. Ayons seulement bon courage et prions.
Un matin, quand la maison fut à peu près terminée, le P. Verjus part avec ses tableaux et son sac à médecine? Où va-t-il? Au village. Il est décidé à reprendre son œuvre de catéchiste et de maître d'école. Non plus à la résidence: elle est trop éloignée du centre, mais a la « maréa » , la maison commune. Comme elle est située à l'extrémité du village, le Père appelle en passant tous les habitants, lesquels ne sont jamais bien affairés. Tous, sans doute à cause delà nouveauté du fait, se rendent à son invitation. D'abord il leur annonce que, pour leur épargner la peine de monter jusqu'à la Mission, il viendrait tous les jours lui-même au village les instruire, soigner leurs malades, et, s'il plaît à Dieu, les guérir. Puis la classe commença. Mais, bientôt, les sauvages en eurent assez du « ba be bi bo bu ». Alors, le Père, passant au catéchisme, déploya deux tableaux. L'un représentait la création du premier homme, sa chute, son expulsion du Paradis ; l'autre, la mort du juste et son entrée au Ciel, la mort du pécheur et sa damnation. Le Père parla pendant près de deux heures, et les sauvages, littéralement suspendus à ses lèvres, buvaient sa parole. Ils étaient gagnés. Aussi leurs sentiments à l'égard des Missionnaires changent-ils tout à coup. Le Père profita de ce revirement pour les engager à bâtir une chapelle qui serait affectée aux classes et aux catéchismes. Sur-le-champ, les Canaques se mirent à l'œuvre. Ceux mêmes qui travaillaient à la maison du « teacher » et qui avaient assisté à l'instruction comme les autres, abandonnèrent les protestants. En quelques semaines, la chapelle était finie '.
Dans l'intervalle de ses catéchismes, le P. Verjus entretenait une active correspondance avec ses parents et ses amis.
1. Cf. dans les Annales d'avril 1887 le Rapport du R. P. Navarre à MM. les directeurs de l'Œuvre de la Propagation de la Foi.
Les lettres à sa mère sont, comme autrefois, imprégnées de la plus naïve tendresse :
« Nous avons maintenant une belle cabane sur une colline qui domine la mer. La vue est splendide. Que de fois, pensant à la patrie, je me dis : Oh ! si ma chère maman était ici!... Pour ma santé, ne soyez pas inquiète. Je vais très bien. Je ne puis pour le moment désirer mieux. Ne sommes-nous pas dans la main de Dieu ? et trop heureux, quand il daigne se servir de nous pour sa plus grande gloire ! Notre petit navire, qui vous portera ces lettres, reviendra bientôt. Que je serais content s'il m'apportait quelques nouvelles des miens et surtout de ma mère tant aimée ! Je vous recommande de vous tenir toujours dans la paix de Dieu et de prier pour votre Henry, qui est ici combattant pour les âmes. Donnez-moi votre bénédiction *. »
Un peu plus tard :
« Je remercie beaucoup le bon Dieu qui vous garde en bonne santé et vous donne cette sainte allégresse dans vos réunions de famille. Il paraît que maman a «chanté en italien à la fête de P... Oui, ma chère mère, chantez ! Chantez toujours ! Votre cœur est fait pour la joie. Chantez, mère heureuse, car votre fils Jean est bon et il a une femme digne de lui. Chantez, car votre fils Henry chante toujours. Il chante sur la mer, sur les fleuves, dans les forêts, parmi les sauvages. Il chante, car son cœur est content au milieu des périls, au milieu des souffrances. Tout pour Dieu sur cette terre, et dans le ciel Dieu pour nous2 ! »
A son frère Jean :
« Bien-aimé frère, si tu savais le plaisir que me font tes lettres, tu ne passerais jamais un mois sans m'envo}rer un long journal. Elles me font vivre dans la famille quelques instants, et je t'assure qu'à la distance où je me trouve, c'est une grande consolation... Ici, tout va pour le mieux.