Port-Léon, 25 septembre
330 l'apôtre
Nous sommes cinq, tous animés de la meilleure volonté du monde. Votre tabernacle (un tabernacle que son frère, menuisier, avait fabriqué lui-même) fonctionne maintenant. Le bon Dieu l'habite depuis trois mois. Tous les malins, je dis la messe devant, et, quand je l'ouvre, pour distribuer la sainte communion, je prie pour que mon cher Jean ne soit pas seulement, un bon, mais un fervent chrétien. Je sais bien qu'avec ton ouvrage tu n'as pas le temps de passer des heures et des heures à l'église. Aussi n'est-ce pas ce que je te demande. Je ne puis pas non plus être tout le temps en prière. Je passe ma vie moitié sur l'eau, à courir la mer, et moitié à bâtir des maisons pour faire la classe aux sauvages. Mais, je fais, autant que possible, tout pour Notre-Seigneur. C'est là la question, tu le sais bien, cher frère; c'est la vraie religion... Quand tu m'écris, dis-moi quelque chose de ton àme. Gomment es-tu avec le bon Dieu ? Lui rends-tu tous tes devoirs ? Je l'espère et je prie souvent pour cela. Mais, dis-le-moi; cela me fera tant plaisir1 ! »
Dans une lettre à son « parrain », c'est la note joyeuse, amusante môme, qui résonne :
« Bien cher parrain, imaginez quelle fut ma surprise, lorsque, notre navire YAnnonciade arrivant, on me dit qu'il y avait un baron à bord, Son Excellence M. le baron des Gruyères, venant d'Annecy par le paquebot-poste, et désirant me voir. Le baron des Gruyères!... Certes! ce n'est pas de la petite bière, me dis-je, il faut faire sa toilette et rendre une visite à ce bon savoisien, qui vienl de si loin m'apporter des nouvelles de ceux qui me sont si chers. Vite je me débarbouille, je me mets en dimanche, comme l'on dit à Annecy, et me voilà dans ma barque avec deux robustes sauvages : le roi de l'île et son fils, qui rament à tour de bras. On arrive, je me fais annoncer à Son Excellence qui, sur mon invitation, descend à terre et, grâce aux robustes épaules de mes