‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 156 sur 226 · L'EXPLORATEUR · texte numérisé non relu

L'EXPLORATEUR

Cette fois encore la traversée de Thursday à Port-Léon fut mauvaise. Le capitaine du Victory qui, depuis vingt ans, naviguait dans ces eaux, déclara même n'en avoir jamais fait d'aussi périlleuse. Peu s'en fallut qu'à différentes reprises et sous la violence des vagues, le vaisseau ne se brisât. A bord, le R. P. Navarre fut malade à mourir.

Après quelques jours de repos, on organisa une excursion. On a besoin, au début d'un apostolat en pays infidèle, en pays inconnu, d'être renseigné aussi précisément que possible sur les voies de communication d'un village à l'autre, sur les dispositions des indigènes, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs croyances, en un mot sur tout ce qui peut être un moyen d'évangélisation pour le Missionnaire ou un obstacle.

Jusqu'à présent, octobre 1886, que savait-on en Europe de la Nouvelle-Guinée? Presque rien. C'était peut-être la région du globe la moins connue. Il est d'ailleurs facile d'expliquer cette ignorance par l'éloignement où se trouve la Papouasie du monde civilisé, par les dangers de la navigation dans ces mers de corail, par l'impénétrabilité des forêts, l'insalubrité du climat, et surtout peut-être la réputation de cannibalisme de ses habitants. Les Missionnaires vont donc explorer les environs d'abord, les côtes; puis, peu à peu, l'intérieur.

Le P. Verjus avait déjà fait quelques excursions, on s'en souvient, à Rioto, par exemple, à Déléna. Etant seul prêtre, il lui répugnait de quitter la station trop souvent. Les trois Pères s'en vont d'abord au plus proche village, Pinoupaka, situé à l'extrémité-nord de Hall-Sound. La

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réception fut cordiale. On acheta du terrain pour l'emplacement d'une maison, et il fut convenu que les sauvages la construiraient. Une autre fois, on fit en barque le tour de l'île. Un peu plus tard, on visita Nabouapaka, à une lieue au sud, en dehors de Hall-Sound. La quatrième excursion ressemble fort à une petite expédition. Elle dura quatre jours. Le P. Couppé l'a racontée de vive manière. Nous lui laisserons souvent la parole.

Le R. P. Navarre ne fait pas partie du corps expéditionnaire, lequel se compose du P. Verjus, du P. Couppé et du frère Salvatore. C'est aussi tout l'équipage du Pie-IX. — On n'a certainement pas oublié ce petit lougre de trentedeux pieds avec lequel, deux fois, le P. Verjus monta à l'assaut de la Nouvelle-Guinée. Trop petit pour une traversée comme celle de Thursday à Yule, il est tout à fait propre à côtoyer les rivages. Naturellement, le P. Verjus est nommé capitaine : il en a bien mérité, dans ses héroïques voyages, les galons. Le P. Couppé prend le rôle de second, encore, assurait-il, que, difficilement, il distinguât dans un navire la poupe de la proue. Le frère Salvatore sera le mousse de l'équipage. Et l'on s'embarque, au matin du 14 septembre1, en la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, vers sept heures et demie.

« Nous mîmes, raconte le P. Couppé, plus de cinq heures à faire le trajet, alors que deux heures auraient suffi par un bon vent. Cela nous permit d'admirerà loisir les beautés du paysage rehaussées par un soleil éclatant. Nous ne pouvions nous lasser surtout de contempler les montagnes de l'intérieur dont les plus hauts sommets, ordinairement cachés dans les nuages, se dessinaient sur un ciel bleu. » Tout un peuple, se disaient les trois Missionnaires, est là plongé dans toutes les misères morales. Et, à cette pensée, les vœux ardents d'une prompte et univer-

1. Lettre du R. P. Couppé au T. R. P. Chevalier, du 17 octobre 1886, publiée dans les Annales de N.-D. du Sacré-Cœur de juillet et août 1887. C'est par erreur qu'on a imprimé le 17 dans les Annales.

selle évangélisation montaient des cœurs aux lèvres. Vers trois heures de l'après-midi, après avoir pris leur repas, les navigateurs jetaient l'ancre à deux cents mètres de la pointe de Pinoupaka, à gauche de laquelle est l'ouverture nord de Hall-Sound et, à droite, l'embouchure d'un fleuve, le Parou. Le village, caché dans le bois, à vingt minutes de là, les avait aperçus depuis longtemps. Aussi les naturels se montrèrent-ils bientôt sur la grève. Quelques-uns n'attendent même pas l'atterrissage. Ils se précipitent dans la mer et, sans crainte d'un gigantesque marsouin qui se jouait autour de la barque en laissant flotter audessus des vagues son dos et sa queue qu'on eût pris de loin pour une pirogue, ils nagent jusqu'au Pie-IX. Le premier qui accoste, est un des chefs du village, Bouré. Nous l'avons déjcà rencontré dans cette histoire. Il saute dans la barque, prend les rames et, en deux ou trois tours, on est à terre. La descente fut un triomphe. Les noms de Mitsinari (c'est le P. Verjus), de Pé Couppé, de Tarapatore (traduisez Salvatore), retentissaient dans toutes les bouches comme un salut de joie. Les sauvages se disputèrent les menus objets que portaient les Missionnaires. Trois ou quatre enfants se saisirent de leurs mains et l'on s'avance vers le village. Le long du sentier, c'était un feu croisé de questions auxquelles, de son mieux, répondait le P. Verjus. Et tous disaient : « Tu viendras avec nous, Missionnaire. Nous allons faire ta maison. Vous resterez tous ici. Nous avons des cochons, des cocos, des bananes, des taros, des ignames, des patates... Nous t'en donnerons, et toi, tu nous instruiras et tu nous donneras du tabac. » A peine le Père avait-il répondu que les mômes questions se pressaient sur d'autres lèvres, et il fallait répéter les mêmes réponses. Au \illage, mêmes démonstrations cordiales et bruyantes. Bouré conduit les Pères à sa case. Il les fait asseoir sur la plate-forme en bambou [itarà) dont sont pourvues toutes les maisons. C'est comme la salle de réception. Bientôt les habitants furent rassemblés autour des étrangers au nombre d'environ deux cents. Du haut de sa tribune, le

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P. Verjus les harangua et il leur renouvela la promesse que les Missionnaires viendraient leur faire l'instruction sainte, le marérérové, dès que la maison serait finie. Il les encouragea fort à se hâter et termina son discours par la plus éloquente des péroraisons : une distribution générale de tabac. Ce fut dans l'assemblée plus que de la joie : une sorte de délire.

Cependant les voyageurs mangèrent quelques bananes et burent de l'eau de coco que les chefs leur avaient offertes. Puis, le P. Couppé et le frère Salvatore partirent, sous la conduite d'un chef et de son fils, un enfant de douze ans, pour le village d'Arahà. Le P. Verjus resta en conversation avec les sauvages. Suivons le P. Couppé et écoutons son récit :

« Nous longeâmes longtemps la grande mer sur la lisière d'une forêt, puis pénétrant sous bois, nous suivîmes un sentier invisible pour tout autre qu'un sauvage.

« Il faut l'avoir expérimenté, pour se faire une idée d'une marche, même par un sentier fréquenté, dans une forêt de la Nouvelle-Guinée : à tous les pas, ce sont des racines élevées au-dessus du sol qui ne laissent aucune place pour poser le pied, des arbres parfois énormes inclinés ou couchés en travers qui barrent le passage, des lianes de toute grosseur courant d'un arbre à un autre qui vous arrêtent comme dans un filet; souvent ce sont des fourrés impénétrables qu'il faut contourner ou au milieu desquels il faut se frayer un chemin par la violence. Nous avions marché dans de semblables conditions, et par un temps orageux, près de deux heures, quand enfin nous parvînmes au lieu désiré. Quel triste spectacle s'offrit à nos regards ! Imaginez-vous, enclavé dans cette forêt, un large ruban de cocotiers, sur une longueur de deux kilomètres, et, sous ces cocotiers presque tous noircis par le feu, dépouillés en partie de leurs feuilles et de leurs fruits qui jonchaient le sol, des amas de cendres, des débris calcinés, des maisons effondrées et à demi brûlées, d'autres encore debout et

intactes mais envahies par les hautes herbes et, dans cette solitude désolée, naguère pleine d'activité et de vie et habitée par plusieurs milliers de naturels, un silence de mort. Tel est aujourd'hui l'ancien village d'Arahà, abhorré comme un lieu maudit et malfaisant. » Que s'étaitil donc passé ? D'après le témoignage des Canaques, une grande mortalité s'abattit tout d'un coup sur ce village. Sans doute une épidémie. Les habitants crurent qu'un sorcier, assez puissant pour jeter un mauvais sort, la maladie et même la mort, un népou, comme ils disent, s'était caché au milieu d'eux et avait résolu de les exterminer tous. Plusieurs, en effet, moururent. L'épouvante saisit bientôt les survivants. Pour échapper aux étreintes de cet esprit cruel, ils mirent le feu à leurs cabanes et s'enfuirent loin de ce lieu maudit. Les uns s'éparpillèrent dans les villages voisins; les autres se groupèrent et fondèrent de nouveaux villages. C'est à ce triste événement que remontent la formation des villages de Pinoupaka, de Baïrara, de Réréna, sur la côte de Nouvelle-Guinée dans Hall-Sound, et celui de Chiria dans Rabao1.

Cependant, le petit Papou, voyant les Missionnaires tout en sueur, veut les rafraîchir. Il embrasse un cocotier, puis grimpe à la manière des chenilles, s'allongeant successivement et se repliant. En peu de temps il fut à la cime de l'arbre. Un peu désaltérés, les voyageurs se remettent en route. Il est cinq heures. Il s'agit de regagner le Pie-IX. Le chef ne tarde point à laisser voir son embarras. Il n'avait pas prévu au départ que la voie de la plage serait fermée au retour par la marée haute. Que faire? Restent deux autres voies, mais toutes les deux fort difficiles : aller jusqu'à Pinoupaka à travers la forêt par une sente abandonnée depuis l'incendie d'Arahà, mais il faudra traverser à la nage une lagune, marcher un long temps,

1. Le village d'Arahà comprenait à lui seul presque toute la tribu de Roro. Depuis lors, cette tribu se trouve dispersée dans les villages cidessus nommés.

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dans la boue et néanmoins ne pas arriver avant la tombée de la nuit; ou bien, toujours par la forêt, gagner la rive du Parou qui débouche dans Hall-Sound à une demi-lieue de Pinoupaka pour, de là, avec une barque, rejoindre le Pie-IX. De cette façon on pourra traverser la forêt avant la chute du jour; mais, qui amènera au Parou la barque nécessaire ? Le brave cicérone essaie bien d'expliquer son plan ; mais ni le P. Couppé ni le frère Salvatore ne le comprennent. Le bon Frère est moins que rassuré. Son anxiété redoubla quand le sauvage, faisant signe aux deux Missionnaires de l'attendre, s'enfonça avec son fils dans la forêt et disparut. Salvatore l'appelle. Point de réponse. Il redouble ses cris. Une voix répond par intervalle, mais elle va s'affaiblissant comme la voix d'un marcheur qui s'éloigne. Le bon Frère, épouvanté à l'idée que le Canaque les a perdus dans les grands bois et abandonnés, s'élance à sa poursuite, Dans sa précipitation désespérée, il tombait à chaque pas, s'enfonçait jusqu'à mi-jambe dans la boue et tournait, sans en pouvoir sortir, dans un cercle de marécage. Il n'en pouvait plus quand enfin revint le chef. Il était seul. Les deux Missionnaires comprirent alors sa manœuvre. Il avait envoyé son fils à Pinoupaka. Le petit homme se hâterait, passerait la lagune, arriverait au village avant la nuit et amènerait la barque à la rive. C'est pour cela que le père avait dû le mettre lui-même dans le bon chemin. Maintenant ils sont en marche tous les trois vers le Parou ; mais, pas de sentier et la forêt inextricable; des tours et des détours; on s'égare; on retrouve la voie; on s'égare encore. La nuit tombe. II faudra coucher sous les arbres. On y sera dévoré par les moustiques. A la grâce de Dieu! Mais non; voici le Parou... Où est la barque?... Point de barque. Il est vrai que les arbres de la rive arrêtent la vue. Le Canaque jette un cri sonore auquel deux voix d'enfant font écho. La barque approche. Trois quarts d'heure après, les deux excursionnistes étaient sur le Pie-IX où le P. Verjus, un peu inquiet, lui aussi, leur avait préparé à souper. On

était fatigué. On ne tarda pas à faire la prière du soir. On étendit au-dessus du pont une voile. Chacun s'enroula dans sa couverture et l'on essaya de dormir. Telle fut la première journée d'exploration. Nous allons raconter la seconde.

A cinq heures, l'équipage était debout. A sept heures, on partait pour Mohou.

Les Missionnaires ont pris deux rameurs avec eux. Sortis de la baie pour entrer dans la grande mer, ils longent la côte vers le nord. Arrivés en face de Pinoupaka, deux des chefs, Mare et Bouré, accourent avec deux enfants, entrent dans l'eau et demandent à faire partie de l'expédition. Les deux rameurs suffisaient; mais, pour leur être agréables, on les prit à bord. Un équipage de neuf personnes, c'est tout ce que le canot pouvait contenir. Vers huit heures et demie, on arrive à l'embouchure d'une lagune que les Canaques appellent Ororopokina. A ce moment, les indigènes se concertent sans que les Pères puissent les comprendre, et bientôt ils font signe au P. Verjus, qui tenait le gouvernail, de mettre le cap sur l'embouchure. « C'est la rivière, disent-ils, qui conduit à Mohou. » A marée basse, l'entrée de l'Ororopokina est difficile, à cause des bancs de sable qui l'obstruent. Si, par une fausse manœuvre, on ne suit pas bien les méandres de la passe, le bateau chavire. Les vagues, toujours fortes en cet endroit, le font sombrer. C'est ce qui faillit arriver par le manque de sang-froid des rameurs. Les Papous sont pusillanimes. Aux instants critiques, alors qu'il faudrait de la présence d'esprit et de la vigueur, ils s'arrêtent court, poussent des cris et gesticulent comme des possédés. Enfin le péril est conjuré. Voici la barque en pleine lagune. Le cours en est tortueux, les eaux boueuses et presque dormantes. Voici comment le P. Couppé décrit le spectacle qu'il a sous les yeux. « Quelle impression on éprouve au milieu d'une telle solitude, toute remplie

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cependant par une surabondance extraordinaire de la vie végétale et animale! Toute la profondeur de la rivière fourmillait littéralement de poissons qui s'enfuyaient par troupes à notre approche en traçant de longs et larges sillons à la surface de l'onde. D'énormes poissons faisaient la chasse à leurs frères qui bondissaient hors de l'eau pour se dérober à leur poursuite. Nous comprimes alors comment les naturels, qui ne s'entendent guère à la pêche, prennent dans leurs filels tant et de si gigantesques poissons. La forêt serre la rivière de si près qu'on ne peut voir la terre sur les rives, et qu'elle forme berceau au-dessus de nos tètes; çà et là des arbres inclinés ou complètement tombés nous exposent à nous briser contre leurs branches dérobées sous les eaux. Cette forêt est principalement composée de mangroves* étroitement serrés, très droits et très élevés. On y voit aussi des aréquiers, des sagoutiers et autres espèces d'arbres du genre palmiste, dont les feuilles, longues de plusieurs mètres, s'étalent en éventail. Dans ces lieux solitaires voltigent et chantent une infinité d'oiseaux dont la plupart nous sont inconnus. 11 y a entre autres beaucoup d'oiseaux aquatiques et surtout quantité d'ibis d'une blancheur et d'une élégance incomparables; on y trouve des cacatoès ou gros perroquets blancs à crêtes jaunes, des perroquets et des perruches aux vives couleurs qui remplissent la forêt de leur babillage étourdissant, le corbeau, des pigeons de toutes couleurs si nombreux que certains arbres en sont couverts, le magnifique pigeon gourra, gros comme un dindon, à la huppe splendide et à la démarche majestueuse, des tourterelles d'un joli plumage, le faisan noir ou gris, le mégapode ou poule des bois ; quelques oiseaux cachés dans la forêt sifflent comme le fifre, mais toujours sur une même note qui s'entend de très loin; d'autres chantent comme la linote, le bouvreuil et le rossignol. Quels trésors en ces lieux pour les naturalistes ! »

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