Nom anglais du palétuvier
Les Missionnaires admiraient, on le voit, les richesses de cette nature exubérante; mais ce n'est point là ce qu'ils sont venus chercher. Ils veulent des âmes, et il leur tarde d'arriver à Mohou. Le P. Verjus, en prêtant l'oreille aux propos des rameurs, comprit qu'à dessein ils avaient engagé la barque dans une mauvaise voie. Pour arriver au village par cette lagune, il eût fallu marcher dans la forêt longtemps, tandis qu'une autre, un peu plus éloignée, conduisait tout auprès; mais les Canaques auraient dû ramer trois quarts d'heure de plus. Le Père se fâcha et, d'une voix tonnante, il ordonna aux rameurs de rebrousser chemin et d'aller prendre la rivière suivante. Pour juger de la force de ce commandement, les sauvages regardent le P. Verjus dans le blanc des yeux. Le Père ne sourcille point, et il ajoute qu'au demeurant les Missionnaires n'ont pas besoin des rameurs et qu'on va les déposer dans la forêt. Aussitôt les indigènes reprennent les rames. On affronte derechef la passe de l'Ororopokina.jOn vogue en pleine mer. On franchit l'entrée plus terrible encore de la vraie rivière de Mohou, le Poimo, et, sur les onze heures, on débarque au village.
Les habitants sont bientôt à la rive de la lagune. Un peu de réserve d'abord, sinon de défiance, Tune et l'autre bien naturelles, à la vue inopinée de ces inconnus qui ne sont ni de leur couleur ni de leur pays ; puis, à peine les premiers mots échangés, une aisance familière et cordiale. Comme à Pinoupaka, c'était à qui porterait les bagages des Missionnaires. Le principal chef, que le P. Verjus avait rencontré à Pinoupaka, conduisit les étrangers à sa case, les fit asseoir sur l'esplanade où lui-même prit place avec sa famille et les noirs de Rabao, tandis que la foule se tenait debout, dévorant des yeux les Missionnaires. Successivement on présenta au P. Verjus, au P. Couppé, au frère Salvatore, tous les chefs du village, lesquels déclinaient leurs noms gravement. A chacun les Pères remirent avec solennité un stick de tabac, présent de haute valeur aux yeux des indigènes; puis, on servit le diner, préparé par
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la femme du grand chef. C'étaient deux énormes écuelles de bananes et de taros cuits dans l'eau. Il y en avait, dit le P. Couppé, pour tout un régiment. Les Missionnaires passèrent leurs restes aux rameurs, qui ne furent pas embarrassés pour en trouver la fin. Alors commença la procession des présents. De toutes les cabanes, où plusieurs étaient retournés pendant le repas des étrangers, arrivèrent femmes et enfants, chargés de cocos, de bananes, de patates douces, de taros, d'ignames, de cannes à sucre, de noix d'arec, de citrons, en un mot de tous les fruits du pays. En moins de dix minutes, on avait déposé aux pieds des Missionnaires de telles charges de présents que leur canot en eût été submergé; et la procession continuait toujours. Il fallut arrêter cet élan de générosité magnifique. En retour, et selon l'importance des cadeaux, les Pères distribuaient du tabac. Ce fut un enthousiasme universel. Le repas fini, les présents échangés, on visite le village. « Une longue rue ou avenue bien ensablée, à droite et à gauche de laquelle se rangent, assez régulièrement espacées, cinquante grandes maisons en bambou et en feuillage, construites sur pilotis, précédées d'une plate-forme et faisant face à l'avenue, et cela au milieu d'une plantation de hauts cocotiers, entourés eux-mêmes d'aréquiers, d'arbres à pain, de bananiers et autres arbres. » D'après le nombre des cases, il doit y avoir à Mohou environ cinq cents habitants. Ce serait donc là, se disent les Missionnaires, un poste excellent pour une première station à l'intérieur. Le P. Verjus, mettant à profit les bonnes dispositions des indigènes, leur proposa de s'établir chez eux, comme déjà on s'était établi à Rabao, afin de les instruire, de les guérir, de les sauver. La proposition fut acceptée avec joie. Le Père aussitôt demande à acheter un terrain pour l'installation. On le choisit. On stipula les conditions de la vente et aussi des constructions. A plusieurs reprises, on dit le nombre des haches, des couteaux, des chemises, des sticks de tabac qui seront donnés en échange. On écrit solennellement les noms du vendeur, des acheteurs, des entre-
preneurs et des chefs témoins de l'affaire. « C'est écrit : la marere », se disent les sauvages les uns aux autres. Ce qui signifie qu'il n'y a plus à revenir sur la parole donnée et que leurs engagements sont sacrés. L'avenir apprendra aux Missionnaires ce que valent les serments d'un Papou. Pour le présent, ils n'ont qu'à bénir le Cœur de Jésus de cette bonne journée.
« Nous restâmes quelques instants encore, raconte le P. Couppé, avec ces braves gens, qui ne pouvaient se rassasier de contempler les objets que nous leur montrions. Notre parapluie, d'abord, absorba leur attention : en le voyant s'ouvrir, puis se fermer en un clin d'œil, ils poussèrent de longs cris d'étonnement; tous voulurent apprendre comment s'opérait ce prodige et demandèrent à faire l'épreuve. La montre aussi les émerveillait et les effrayait à la fois; j'en ai vu trembler, quand on tentait de l'approcher de leur oreille. Lorsqu'on faisait jouer le ressort qui ouvre le boîtier, les femmes et les enfants, craignant sans doute quelque explosion, prenaient instinctivement la fuite; puis, aux éclats de rire des hommes, elles revenaient timidement regarder le mouvement. Nous aurions pu, sans les fatiguer, les amuser ainsi toute une journée, mais nous avions hâte de revenir au Pie-IX avant la nuit. Presque- tous les hommes voulurent nous accompagner jusqu'à la rivière. » Chemin faisant, ils disaient: « Tu reviendras bientôt, Missionnaire. Nous allons faire ta maison et tu resteras avec nous. » Les Pères étaient en barque; déjà ils disparaissaient dans les sinuosités de Poïmo, et les sauvages criaient de loin : « Tomoao, Mitsinari. Allez! allez, Missionnaires! » Et les Missionnaires répondaient : « Au revoir, enfants! » A la sortie de la lagune, une lame furieuse se précipita dans le canot et faillit l'engloutir. On arriva au Pie-IX sans autre incident.
Le programme du troisième jour était la visite du village de Râpa. Le souvenir d'une aventure trapique, de date
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assez récente, au lieu de détourner les Pères de leur excursion, les attirait. Voici l'histoire. Un entomologiste anglais, le docteur James, s'était installé à Râpa, qu'il croyait favorable à ses recherches; et, de là, il rayonnait aux environs. 11 travaillait à sa collection depuis plusieurs mois quand, un jour, il fut assassiné par des naturels, avec le capitaine de son bateau, à l'entrée de Hall-Sound. Tous les efforts que firent les Anglais pour découvrir les meurtriers, furent vains. Cependant, on soupçonnait les habitants de Râpa. On avait même, plus ou moins, abandonné toute idée de vengeance, quand le bruit du crime arriva à un point situé au nord de Yule, à un gros village de plusieurs milliers d'habitants, nommé Motou-Motou. Les indigènes de Molou- Motou sont plus grands, plus vigoureux et plus hardis que ceux de Hall-Sound. Peut-être même appartiennent-ils à une autre race. Quoi qu'il en soit, quand ils apprirent le double meurtre, ils résolurent de le venger. Au dire de Lavao, un des chefs de Déléna, de qui le P. Gouppé le tient, les sauvages n'auraient pris leur parti qu'à l'instigation de certaines gens mêlées à cette affaire et sur qui pèserait une responsabilité terrible. Cependant, ils ont préparé leur coup dans le plus grand secret. Un jour, ils montent, tout en armes, sur leurs pirogues, franchissent les soixante-douze kilomètres qui les séparent de Hall- Sound, de façon à y arriver nuitamment. A la faveur des ténèbres, ils entrent dans la baie, silencieux, sans être vus de personne. Les voilà qui remontent la lagune de Râpa. Ils s'enfoncent dans la forêt par des sentiers détournés. Ils y marchent pendant une heure avec d'infinies précautions. Ils arrivent au village, qu'ils ont bientôt enveloppé d'un cercle de lances. Vers minuit, à un signai donné, ils se précipitent sur les cabanes, en poussant des cris affreux , Ils égorgent les habitants et mettent le feu aux maisons. Ce n'est que le lendemain que la nouvelle du carnage parvint aux alentours; mais les sauvages de Motou-Motou avaient regagné la haute mer. Cependant, quelques familles . de Râpa étaient absentes dans la nuit du massacre et de
l'incendie, soit qu'elles fussent en voyage dans les villages voisins, soit à leurs plantations. Peu à peu, elles reconstruisirent le village. C'est là que se rendent nos Missionnaires.
La nuit avait été pluvieuse. La matinée n'était point belle. Il fut convenu que le frère Salvatore resterait à bord du Pie-lX.
Dès sept heures, les trois naturels, requis la veille, attendaient les Pères sur le rivage. La barque vogue à l'est de Pinoupaka, au fond de Hall-Sound. L'embouchure du Parou, dont l'un des affluents conduit à Râpa, ne tarde pas à paraître. Malgré la pluie battante, le P. Verjus et le P. Couppé ne peuvent retenir un cri d'admiration à l'entrée du bras de mer. « L'embouchure, dissimulée par trois îlots, a une largeur de trois kilomètres. A une demi-lieue en amont, un autre îlot semble fermer le passage et donne au fleuve l'aspect d'un beau lac encadré de la verdure de la forêt, qui se déteint dans la profondeur de ses eaux. Lorsqu'on a contourné cet îlot, le fleuve apparaît dans toute sa majesté : on est en présence de quatre bras ou affluents, qui ressemblent à autant de fleuves dont le cours se dérobe au loin dans la forêt. Nous trouvâmes aussi cette solitude tout animée. Deux fois, nous vîmes assez près de nous des crocodiles, qui se tenaient immobiles à la surface de l'eau, attendant une proie. Un énorme tronc d'arbre, charrié par le courant, était entièrement couvert d'oiseaux aquatiques. Nous laissâmes sur notre gauche les quatre grands affluents, pour nous engager dans une petite rivière d'une centaine de mètres d'embouchure. Après trois quarts d'heure de marche, elle devint très étroite, et si encombrée par des arbres tombés en travers que nous ne pûmes aller plus loin. Une pirogue, montée par toute une famille de Papous, nous fît voir que nous étions au débarcadère. Hélas ! ce débarcadère était bien loin du village ! Nous commençâmes à pied une marche d'une heure, toujours dans la forêt, quelquefois sur la rive de la rivière, souvent dans la boue et dans l'eau, voire même sur le dos de nos
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gens. Une fois entre autres, nous avions à traverser ainsi un bras de la rivière : bien que hissés sur les épaules de nos porteurs, nous prîmes un bain jusqu'à la ceinture. C'est ainsi que, harassés de fatigue, trempés de sueur et d'eau, nous arrivâmes à Râpa.
« C'est aujourd'hui un bien pauvre village, qui porte encore et portera longtemps les traces de son désastre. Il ne compte plus que six ou sept maisons, relevées de ses ruines et habitées par autant de familles échappées au massacre. Ces pauvres gens eux-mêmes semblent être encore sous l'impression de la terreur, car, à notre arrivée soudaine, ce fut comme un sauve-qui-peut général : les femmes et les enfants surtout paraissaient terrifiés. Mais le chef, que nous avions vu à Yule, nous reconnut et rassura les siens en venant à notre rencontre. Alors se produisirent à peu près les mêmes démonstrations et les mêmes incidents qu'à Mohou. Nous remarquâmes cependant chez ces naturels un reste de défiance. Nous vîmes que la Mission devait remettre à plus tard l'évangélisation de ce village, en commençant par de plus importants et d'un accès plus facile.
« La pluie avait cessé; nous voulûmes repartir au plus vite. Mais nos guides ne l'entendaient pas ainsi : ils avaient là des amis; c'était une occasion pour prendre du bon temps et faire bombance avec les fruits que nous avions achetés. Persuadés que nous ne pouvions nous engager sans eux dans le sentier de la forêt, encore moins traverser les bras de la rivière qui barrent le chemin et ramer jusqu'au Pie-lX, ils voulurent nous faire la loi. Comme nous les pressions, l'un d'eux répondit au P. Verjus : « Missionnaire, tu partiras quand je te le dirai. » Si nous laissions voir que nous étions à leur discrétion, nous étions sûrs de passer la nuit à Râpa. Nous nous consultâmes et nous résolûmes de partir sur-le-champ et sans eux, convaincus qu'ils nous suivraient bientôt. Le P. Verjus leur dit : « C'est bien ! Nous nous passerons de vous. Nous « partons. » Nous prenons nos valises, et nous voilà dans
le sentier de la foret. . . Ils nous regardent faire sans remuer, persuadés que nous jouons la comédie. Nous marchâmes pendant une demi-heure à pas comptés, pour leur laisser le temps de nous rejoindre. Un moment, nous crûmes avoir perdu le sentier. Enfin, nos gaillards arrivèrent à la course, chargés, comme des mulets, de nos fruits, et tout en nage. Ne nous voyant plus revenir, ils avaient craint de rester eux-mêmes à Râpa. Tels sont nos Guinéens : audacieux devant la faiblesse des blancs, et faibles devant leur audace. Grâce à l'activité qu'ils déployèrent pour réparer leur faute, nous fûmes au Pie-lX vers quatre heures.
« Nous avions besoin de nourriture et de repos pour nous remettre de nos fatigues: mais, nos provisions n'étant pas de nature à exciter notre appétit, je voulus tenter un peu de chasse. J'allai avec le Frère à un petit ilôt voisin, et, en moins d'une heure, nous en rapportions dix-huit beaux pigeons blancs. Avec notre petit festin, une bonne nuit acheva de réparer nos forces. »
Le programme d'excursion était rempli. Au matin du quatrième jour, avec un chargement de bois acheté à Pinoupaka, on fit voile vers Port-Léon. Le soir, on racontait au R. P. Navarre les divers épisodes du voyage apostolique, et l'on bénissait Dieu.
Quand les sauvages de Roro virent que les Missionnaires faisaient au dehors d'abondantes largesses, ils s'ingénièrent à les détourner de toute excursion nouvelle. Aux interrogations sur les villages de l'intérieur, ils répondaient par des fables aussi invraisemblables que contradictoires. « Pourquoi donc, Missionnaire, dit au P. Verjus, un Canaque1, veux-tu aller là-haut? Es-tu mal ici? — Non, mais je suis venu pour les gens de la montagne comme pour vous. Le P. Navarre, le grand chef, a parlé : il faut que je connaisse tous les villages. — Mais, ne sais-lu pas,