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Lettre du P. Verjus au P. Jouet, 7 janvier

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Missionnaire, qu'il y a là de vilaines gens, et qu'ils ont juré de te tuer ? — J'ai entendu dire que les hommes sont meilleurs là-bas qu'ici. Au reste, je n'ai pas plus peur d'eux que de toi. » Blessé dans son amour-propre, le sauvage reprend : « A quel village veux-tu aller, Missionnaire ? — Je veux voir, te dis-je, tous les villages : d'abord Inawaboui, ensuite Inawaia, puis Inaopokoa, Eboa, et tous les autres jusqu'au Kobio. J'irai ensuite jusqu'à Ouni-Ouni que je tiens à visiter. » C'est un éclat de rire. « Comment Missionnaire, tu veux aller si loin? — Que dis-tu, loin? Ouni-Ouni n'est pas loin pour moi. Ne sais-tu pas que mon pays est à trois lunes d'ici en marchant nuit et jour? — Hé ! Tu n'as pas peur, Missionnaire?... — Non, le disje; je sais que tous les habitants de ces villages sont meilleurs que toi. Eh bien, est-ce que j'ai peur de toi ?» A ce coup de massue, le pauvre sauvage s'efface et se retire.

Le lendemain un autre s'approche. On avait parlé le soir au village, et l'on avait décidé que personne n'accompagnerait le Missionnaire, malgré le couteau et le tabac offerts aux guides qui se présenteraient. Après les formules d'usage : « Missionnaire, fît-il d'un air embarrassé, on dit que tu prépares un voyage? — Justement. — Où donc vas-tu? — Dans l'intérieur, aux montagnes. — Qui t'accompagnera ? Qui ramera si loin? Qui portera ton gros sac ? — Toi, si tu veux, à moins que tu n'aies peur comme les autres. Au reste, je n'ai pas besoin de toi. J'irai tout seul, si personne ne veut venir. Le grand chef a parlé, il faut marcher. Tu sais d'ailleurs que je donnerai un couteau et du tabac à ceux qui viendront. » Ces dernières paroles, dites avec indifférence, firent un effet magique sur le pauvre sauvage; et, en dépit de la résolution d'hier prise en commun, il se proposa, lui et son fils, pour aller partout où irait le Missionnaire. A la fin du jour, les sauvages qui s'étaient proposés pour accompagner les explorateurs furent si nombreux qu'on eut grand embarras à choisir. C'était le 29 novembre.

Au matin du 30, à sept heures et demie, le P. Verjus et le P. Couppé, accompagnés de Raouma, de Béra, d'Ororo, et de Baré d'InaAvaboui, quittaient Port-Léon sur une petite baleinière, Y Ange-Gardien. Une heure plus tard, on était à l'embouchure de l'Ethel. Les rameurs fatigués font halte ; puis, sans rien dire, sautent à l'eau et procèdent à leur toilette. On déjeune. On reprend les rames. A neuf heures, on laisse à gauche la lagune de Bioto,la rivière de Hilda, que le P. Verjus connaissait déjà, et l'on continue dans l'Ethel. Les rives sont couvertes de hautes palmes d'un aspect splendide. A chaque détour de la rivière, le P. Couppé s'extasie ; mais bientôt tomba l'extase quand, au sortir de l'Hilda, il fallut s'engager dans une espèce de gros ruisseau du nom d'Oroï. Il y avait assez de fond pour la barque ; mais des troncs énormes barraient le passage et les palmes entre-croisées formaient une voûte aussi curieuse à voir que difficile à traverser. A onze heures, on stoppe. C'est le débarcadère d'Inawaboui ; le débarcadère, mais non le village. En un clin d'œil, tout le monde est sur la rive. Les rameurs se font porteurs et, laissant la barque à la garde des bons anges, on s'enfonce dans la forêt.

Us marchaient depuis deux heures à travers les lianes et les hautes herbes, lorsque leurs guides s'arrêtèrent tout à coup. « Père Couppé, dit Raouma, prends ton fusil et tire en l'air. — Pourquoi faire ? — Parce que c'est le signal convenu avec les gens d'Inawaboui qui doivent venir à notre rencontre. » Le P. Couppé tire. Aussitôt s'élève à quelque cent pas une clameur immense. En même temps une troupe de sauvages bondit du milieu des herbes, la flèche sur la corde de l'arc. Quelle avait donc été l'idée de Raouma? Tout simplement de faire peur aux femmes d'Inawaboui réunies en cet endroit pour le marché. Tout fier de son succès, le grand enfant riait aux éclats ; mais une verte réprimande lui ferma bientôt la bouche. Un malheur, en effet, aurait pu arriver si les sauvages qui s'étaient portés sur le sentier avaient tiré, avant tout examen, à

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travers les herbes. Kéaké, le chef, heureusement, était en tête. Il reconnut les Pères. Une bonne poignée de main, avec une pincée de tabac, le rassura, lui et les siens, et, aux cris épouvantés de tout à l'heure succédèrent des clameurs de joie. Le marché, naturellement fut interrompu. On fit halte pour permettre à tout le monde de voir les Missionnaires.

Après un peu de repos, on se remit en marche : car on n'était encore qu'à moitié route. Cette fois, il fallut traverser des marais. Les sauvages prêtèrent aux Missionnaires leurs robustes épaules. On rencontra aussi des rivières avec, en guise de ponts, des trons d'arbres jetés d'un bord à l'autre. Les deux Pères crurent prudent de descendre à terre. Mal en prit au P. Gouppé. Son pied glissa sur un tronc boueux. Il prit un bain. Le baigneur, dit la chronique, riait plus fort que les autres.

L'arrivée à Inawaboui fut, comme bien l'on pense, un événement. A peine les étrangers sont-ils introduits dans la maison du chef que les curieux arrivent. On échange avec les premières paroles les petits présents d'usage. Puis les Missionnaires déclarent à Kéaké qu'ils étaient venus pour voir son village sans doute, mais aussi pour aller plus loin, aussi loin que possible. A ces mots la ligure du chef s'assombrit. 11 sort pour aller consulter le premier chef, son père, lequel lui répond : « Va dire au Missionnaire que s'il vient pour visiter mon village et y demeurer, il sera le bienvenu; mais, que s'il veut aller plus loin, je me fâcherai et je défendrai à mes hommes de l'accompagner. » Le pauvre Kéaké revint tout triste et embarrassé. 11 n'ose rapporter aux Missionnaires eux-mêmes les paroles de son père. C'est aux sauvages qu'il fait la confidence, mais de manière à être entendu. Il n'avait pas fini sa phrase que le P. Verjus l'interrompt : « Va dire à ton père que le Missionnaire est venu pour tous et qu'il prétend être libre d'aller où il veut. » Raouma qui savait d'expérience que le Missionnaire ne plaisantait jamais en pareille occurrence, donne un coup de coude à Kéaké, lui fait signe de se taire

et de retourner vite prévenir le vieux chef qu'il n'y a pas à reculer. Kéaké s'en va. Les négociations furent longues. A la fin, il revint joyeux : « Mon père, dit-il, est enchanté de vous savoir sous son toit et il permet à tous les jeunes gens du village d'aller avec vous jusqu'où vous voudrez aller. »

Ce sera pour le lendemain ; car la nuit est tombée. Pour le moment on soupe ; puis l'on prie ; puis l'on se couche. A dormir, malgré le besoin et l'envie qu'ils en ont, les Pères ne sauraient songer. Plus de quarante sauvages sont là, rôdant, curieux de voir comment dorment les Missionnaires. Tous les deux s'étendent. « Je. pensais en moimême, raconte le P. Verjus, que s'il passait en la tête des Canaques la fantaisie de nous croquer, ils pourraient parfaitement se payer, sans se compromettre, ce plaisir. » Et, plein de confiance en la bonne Providence, il allait fermer l'œil quand le P. Couppé l'interpella : « Père Verjus, qu'est-ce que vous voulez? — Je ne veux rien, mon cher Père. » C'était un rat qui venait de frôler la figure du Père à demi sommeillant. D'autres rongeurs se* livrèrent au même exercice plusieurs fois dans la nuit. Et les vieillards toussaient, et les enfants criaient, et les chiens hurlaient, et les rats trottaient, et les moustiques piquaient, et les sauvages bavardaient, de sorte qu'il fut impossible de s'assoupir.

Au lendemain, — nous ne disons pas au réveil, — Béra se déclare malade. Ses compagnons insistent pour ne pas continuer l'expédition. « Nous soignons le malade, écrit le P. Verjus, et donnons quand même l'ordre du départ, laissant Béra dans la maison du chef. En route, la gaîté reprit bientôt le dessus; nos hommes se mirent à rire de leur poltronnerie et, en cinq heures, nous fîmes plus de quatre lieues : ce qui est beaucoup dans ce pays. » Cependant, vers midi, le soleil brillait. Pas d'air au milieu de ces hautes herbes et point d'eau : les porteurs avaient oublié la provision. Oubli sans doute volontaire. La gourde eût été lourde et embarrassante dans un si long voyage.

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Une sorte de vertige s'empare du P. Verjus, et, malgré l'énergie de sa volonté, il s'affaisse et tombe. On fait halte quelques instants pour reprendre haleine, puis l'intrépide explorateur se relève et l'on se remet en marche. Les Canaques, pour encourager les Pères peut-être ou arrêter leurs gronderies, essaient de leur faire accroire que l'eau est proche. « Regarde, Missionnaire : derrière ce grand arbre, il y a une rivière. » On arrive au grand arbre ; mais de rivière, point. Ainsi pendant de longues heures. Enfin, voici le cours d'eau. On s'abreuve. On se lave. On se restaure. Chacun fait un bout de toilette, car le village d'Inaopokoa, où l'on se rendait, est à deux pas sur l'autre rive. Les Pères remettent leurs vestes, les sauvages replantent leurs plumes et leurs cornes dans leurs cheveux, et silencieusement cette fois, l'on entre au village.

Le chef d'Inaopokoa est un jeune homme : vingt-cinq à trente ans; grand, robuste, très sympathique.il comprend bien et parle la langue de Roro. Les Missionnaires purent ainsi converser avec lui sans interprète. Dans leur projet ils ne devaient que traverser ce village et gagner Inawaia avant la nuit. Mais ils n'en pouvaient plus. Ils demandent donc au chef s'il les garderait volontiers chez lui jusqu'au lendemain. A cette demande, le visage un peu mélancolique du jeune homme s'épanouit : « Certainement, Missionnaire, tu dois dormir ici. Tes pieds sont malades, lis guériront cette nuit. Demain tu marcheras mieux. J'attacherai un cochon en ton honneur et je te le donnerai à ton départ. » Et, ce disant, il saute en bas de sa véranda et appelle sa femme pour la consulter sur la meilleure manière de régaler à leur souper les Missionnaires. Le conseil se prolongeait. Tout d'un coup le chef frappe sur sa cuisse : il a trouvé. Vite il prend sa hache de pierre, saisit son meilleur chien, et, d'un seul coup, l'assomme. Les fils le préparent. La femme le fait cuire. 11 est servi d'un air radieux et triomphant. « Je vous laisse à pense, écrit le P. Verjus, la mine que nous finies. La pauvre bête était tellement dure qu'avec la meilleure volonté du monde on

ne pouvait rien en tirer. La queue, morceau de choix, me fut offerte. Je fus très touché de la politesse ; mais, en dépit de mes bonnes dents, je ne pus l'entamer. » Après un moment, les Pères firent signe à leurs porteurs que le reste est pour eux: en un quart d'heure tout le chien avait disparu.

On se sépare. On s'endort. Nuit excellente. On était, au réveil, frais et dispos.

D'Inaopokoa à Inawaia, par un sentier très praticable, ce fut une heure de marche, une promenade. Le chef était absent. On fut reçu dans la maison des étrangers par les chefs de second ordre, de braves et bons noirs, très hospitaliers. Inawaia est un grand village de cent vingt cabanes assez régulièrement bâties sur deux lignes, avec, au milieu, une large rue, bien recouverte de sable blanc. Inawaia a sur Inawaboui l'avantage d'être à proximité d'un fleuve, le plus important, semble-t-il, des cours d'eau qui descendent vers Port-Léon. Ce fleuve, à la date où nous sommes, est encore inexploré. On se promet de le visiter plus tard. Les sauvages l'appellent Païmoumou1. Il est navigable. Il pourrait être un jour la route de l'intérieur. Cette voie d'eau qui remonte jusqu'au pied du Kobio ou Mont Yule, paraît au P. Verjus bien préférable a celle d'Inawaboui signalée par Louis d'Albertis. On verra plus tard. Pour l'instant, trois nouveaux villages où l'accueil a été bon, sont connus. Le but de l'expédition est atteint. Remercions le divin Maître et rentrons à Yule.

1. Le nom de Païmoumou ne s'applique en réalité qu'à l'embouchure.

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