L'EXPLORATEUR
Goûte que coûte, les Missionnaires doivent pénétrer
dans l'intérieur de la Nouvelle-Guinée, dans la grande terre, comme ils disent, là où sont les âmes. Mais, comment, sans routes, aller de l'avant? Comment, une fois la station choisie, y transporter les matériaux d'installation ; les provisions — car il faut vivre? — Gomment aller et venir? car il faut entretenir des relations avec Yule, la stationmère. Or, il n'y a point de route de terre. Quelques mauvais sentiers à travers les brousses inextricables et les forets, à travers des marais souvent profonds, toujours fangeux, pestilentiels. Que faire? Essayer la voie des fleuves, « ces chemins qui marchent ».
Le P. Verjus avait cru d'abord que la vraie route de l'intérieur était la lagune de l'Ethel, laquelle se prolonge dans l'Oroï. La visite au village d'Inawaia lui révéla et révéla au P. Gouppé un autre cours d'eau qui pénétrait beaucoup plus avant dans les terres. Ce fleuve inexploré, que les Missionnaires appelaient tout à l'heure Paimoumou, du nom de son embouchure, s'appelle de son nom canaque Arabouré ou, en langue de Mékéo, Angabounghé. Ils l'appelleront le Saint-Joseph. L'heure est venue de le remonter.
Le 23 mars 1887, le P. Verjus, le P. Couppé et le frère Mariano vont tenter l'entreprise. Le R. P. Navarre est de l'expédition. Un petit canot, VAnge-Gardie//, dirigé par quelques sauvages, emporte les explorateurs. Ils sont bientôt de l'autre côté de la baie d'Ilall-Sound. Ils entrent dans un grand fleuve; mais si profondes en sont les eaux
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NOUVELLE GUINEE
Réoioiis explorées et évanoélisées
les MISSIONNAIRES du SACRK-CGEVR
Cette carie a ete drcjsee par loJÎJ?. -Indre. AilUen, missionnaire en - Youoelle Guinée, .
Echelle
i'*€iteuf, Paris .
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qu'à cinq mètres du bord, on ne peut, avec les rames, toucher le fond, et si rapide est le courant que les rameurs ne peuvent avancer. Désolés de celte impuissance, les Missionnaires essaient, en s'accrochant des deux mains aux larges lianes de la rive et en tirant de toutes leurs forces, de braver et de fendre l'impétuosité du fleuve. « A nous voir, écrit le P. Couppé, on nous eût pris pour des soldats qui font assaut et montent à l'escalade pour forcer l'entrée d'une place ennemie. » C'était bien en effet l'un des camps retranchés du démon que ces intrépides apôtres voulaient forcer. Ils remontèrent ainsi, sous les feux d'un soleil cuisant, près de cinq kilomètres. Mais les lianes vinrent à manquer et aussi les forces, sinon le courage. Il fallut redescendre.
Les voilà convaincus qu'un bateau à raines et insuffisant pour remonter le Saint-Joseph. Il faudrait un bateau à vapeur.
En attendant, l'idée leur vient que, peut-être, ils réussiraient avec une «réba-réba». On appelle ainsi en Papouasie deux pirogues, deux troncs d'arbres creusés, reliés, côte à côte, par des traverses surmontées d'un plancher. La réba-réba est. insubmersible. A l'aide de harpons fixés à de longues perches, ils s'accrocheront aux herbes et aux branchages, et de la "sorte ils avanceront; lentement sans doute et péniblement; mais ils avanceront. La difficulté pour l'instant est d'en trouver une : elles sont rares à Yule et dans les environs; de plus, il est fort douteux que les sauvages consentent à la prêter. Mieux vaut s'en aller à Motou-Motou. Là on en vend. C'est tout un voyage en mer, environ 80 kilomètres. N'importe, on ira à Motou-Motou.
Le 29 avril, le P. Verjus, le P. Couppé et le frère Mariano s'embarquent sur le Pie-IX avec sept naturels dont quatre ramèneront la réba-réba.
Le soir tombant les surprit, par une mer agitée et une pluie battante, en face de Motou-Motou. Le village esta l'embouchure d'un fleuve, le Lakékamou. Lapasse, étroite et tortueuse, qui donne entrée dans le fleuve, traverse
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un banc de sable. Ce soir-là, les lames de la mer luttaient contre les eaux du fleuve furieusement, recouvraient le banc el cachaient la passe. On ne distinguait dans la nuit, dans la pluie tourbillonnante et les vagues, que les feux incertains du village. Où est la passe? Les sauvages décontenancés ne s'entendent point. Celui-ci veut diriger dans un sens, celui-là dans un autre. Le P. Couppé, qui tient le gouvernail, ne sait auquel obéir. L'effroyable bruit des flots et les bonds du Pie- IX disent assez la proximité du Lakékainou. Le bateau touche le banc. L'ouragan le dégage. On se croit dans la passe. On retombe sur le banc sans pouvoir en sortir. « Alors, écrit le P. Couppé, notre situation devient indescriptible^ et, jusque vers minuit, nous nous sommes trouvés aux portes de l'éternité. Les vagues qui nous annonçaient de très loin leur arrivée par d'horribles mugissements, se précipitaient comme des montagnes sur notre pauvre petit bateau, le chassant de plus en plus sur le banc, le soulevant et le rejetant de tout son poids sur le sable, le tournant bout pour bout ou le renversant d'un même choc d'un côté sur l'autre. En même temps, ces vagues, qui semblaient s'acharner contre nous, passaient comme l'éclair sur le pont, renversant tout ce qui s'y trouvait et menaçant de nous entraînera la mer. Nous passâmes de longues heures dans cette terrible situation, sans savoir par quel moyen en sortir. Nous n'avions de chance de salut que dans noire petit canot, V Ange-Gardien, attaché à l'arrière : la mer l'avait englouti.., et il flottait entre deux eaux autour du Pie-JX qu'il frappait avec violence. Nos naturels, atterrés par la peur, étaient comme paralysés et hébétés. Nous leur demandons de descendre à l'eau, d'interroger le fond et surtout d'essayer de mettre le canot à flot; ils refusent. Voilà qu'il se détache et qu'il s'éloigne!... Si nous ne l'arrêtons, plus d'espérance de salut! En me penchant sur la chaîne qui pend à l'avant, je réussis à le saisir. Nous nous jetons tous les trois à l'eau, quelques naturels nous y suivent, et nous tentons de mettre l'Ange-
Gardien à flot. A chaque seconde la vague venait l'engloutir... Nous le tirons plus avant sur le banc, et la marée basse nous permet de l'échouer sur le sable et de le vider. A deux pas de l'autre côté de ce banc était le lit du fleuve : nous allions être sauvés.
« Nous traînons le canot dans le lit, nous y portons une partie de nos bagages et le P. Verjus y monte avec six des naturels : c'était tout ce qu'il pouvait porter. Les voici partis au hasard vers la côte qu'on ne distinguait que confusément. En chemin ils ont failli plusieurs fois être engloutis par les lames. Tout à coup ils aperçoivent un tison qu'on agitait sur le rivage; ils s'approchent... C'étaient deux naturels qui étaient dans une hutte isolée, servant d'abri aux pécheurs surpris par la nuit et la tempête : ils avaient entendu le bruit des voix, et étaient venus voir ce qui se passait. Le P. Verjus leur demande d'allumer un grand feu sur la plage pour nous servir de phare, il remonte dans le canot avec deux des nôtres et court à notre secours. Il craignait d'arriver trop tard; pendant son absence, en effet, nous avions eu le temps de périr vingt fois, car la tempête augmentait... »
Quand le P. Verjus revient au Pie-IX, le Père et le Frère chantaient à gorge déployée le cantique de la détresse :
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours!
Servez-moi de défense ; Prenez soin de mes jours...
On enlève du bateau tout ce que l'on peut sauver; puis on l'abandonne « à la garde des bons anges ». Guidés par le feu, les naufragés de Motou-Motou font hâte vers le rivage. Le vent fait rage. La pluie redouble. Le P. Verjus perd sa montre et sa chaussure. On passe la nuit, sous un toit écroulé, dans du linge et des couvertures mouillées, en proie aux moustiques. Quelle nuit! Les sauvages, à peine hors du péril, se mettent à manger. De temps en temps le P. Couppé s'approche du rivage et cherche à découvrir, à travers les ténèbres, le Pie-lX. Le fracas des
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flots lui faisait craindre de n'en retrouver au matin que les épaves. Aux premières lueurs, il le vit flottant à marée haute, bien gardé par les bons anges, intact. Bientôt on entra dans le fleuve. On aborda au village. Les deux seuls blancs de Motou-Motou, M. et Mme Edclfelt, hospitalisèrent les trois religieux. On visita le village : 2000 habitants environ. Le chef, qui n'a sur la conscience que dix-neuf meurtres et qui conserve, comme des trophées, les oreilles de ses victimes, leur fit les honneurs de sa cabane. On acheta la réba-réba, et, sans encombre, l'on revint à Yule.
La réba-réba est prête pour l'expédition projetée. Les deux principaux chefs de Rabao, Béra et Raouma seront les guides. Originaires l'un et l'autre de l'intérieur qu'ils ont abandonné dès leur bas cage, sans doute pour échapper à la vengeance de quelque ennemi, — car le père de Raouma a été tué dans un combat et celui de Béra n'a dû son salut qu'à la fuite, — ils reverront volontiers, après un si long temps, le village natal et les parents qui sont demeurés là-bas. Six autres sauvages sont à leurs ordres et au service des Missionnaires. Une hache pour chacun sera le prix du travail.
Au jour fixé, à l'heure convenue, le P. Verjus, le P. Couppé et un nouveau venu, le frère Georges, sont à l'embarcadère. De guides, point. Le P. Verjus court au village. Il les trouve assis en rond autour de marmites bouillantes. On a tué un porc : il est naturel qu'on le mange. Tous, ce soir, seront au rivage. Nuil tombée, personne. Les Pères allument un bon feu pour éclairer leur marche, car ils comptent toujours les voir arriver. Ils attendent une heure. Ils attendent deux heures. Point de guides. On remonte à Yule. On y passera la nuil. D'ailleurs la pluie tombe. C'était le 17 mai.
Le lendemain, Béra, Raouma et les autres arrivent et s'excusent en disant qu'ils avaient prévu le mauvais temps. Les Missionnaires ont besoin d'eux, et ils font semblant de les croire.
La réba-réba a 13 mètres de long sur lm,50 de large. A l'arrière, que les Pères se sont réservé, on a installé une tente. Les sauvages occupent le reste de la pirogue où ils entretiendront le feu destiné à allumer leur pipe, à cuire le riz et le sagou, à éloigner les moustiques. Vers neuf heures on part. Huit pagaies fendent les belles eaux. Les Missionnaires sont contents. On s'en va à la recherche d'un peuple inconnu, et déjà l'on rêve d'une moisson d'âmes.
De Port-Léon aux bouches du fleuve la baie mesure environ deux lieues. A mesure que l'on approche du vaste delta formé par les cinq ou six bouches du Saint- Joseph, on voit sur ces bancs vaseux, se promenant ou péchant, des oiseaux aquatiques : canards, échassiers de toute sorte, ibis blancs. C'était marée basse. Il fallut stationner sur les bancs. Avec le flot on entre dans le Kémélou, une des bouches. Le spectacle est charmant. Les eaux du fleuve, en ces parages, se divisent et se subdivisent à plaisir, décrivant les plus capricieux détours et formant des îlots qui sont des bosquets de verdure. Là s'ébattent et chantent les oiseaux les plus divers et les plus harmonieux. Ordinairement, les oiseaux, en Nouvelle-Guinée, crient plutôt qu'ils ne chantent. Quelquesuns cependant rivaliseraient avec nos bouvreuils de France, la fauvette et le rossignol '.
L'objectif de ce premier jour a été l'embouchure du Saint-Joseph. On ne veut pas s'engager dans le fleuve pendant la nuit, à cause des crocodiles. On s'abrite, pour dormir, derrière un îlot. Les sauvages coupent des branches sur la rive et se construisent, à l'avant de l'embarcation, une hutte de feuillage pour protéger leur sommeil. Les Missionnaires déploient leur tente.
« Nous nous réveillons, écrit le P. Gouppé, dans les