‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 160 sur 226 · Le P. Couppé, loco citato · texte numérisé non relu

Le P. Couppé, loco citato

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allégresses de l'Ascension. Tout en regrettant d'être privés de célébrer le saint sacrifice en cetle belle fête, c'était pour nous une grande consolation de commencer la montée du Saint-Joseph au jour du triomphe de Noire-Seigneur sur le démon. Nous aimions à trouver dans cette coïncidence le présage du nouveau triomphe qu'il se préparait à remporter, dans ces contrées, sur ce cruel ennemi des âmes. »

De la bouche du Kémélou on entre dans une autre nommée Owapoua. Une demi-heure plus tard, c'est le large lit du Saint-Joseph. Les rameurs reprennent haleine quelques instants, et fument. Puis les Pères commandent l'assaut.

Sans trop de peine la réba-réba domine le courant. On laisse à gauche la bouche nommée Ibéaouriri, et à droite celle de Baoutsou. On côtoie le rivage le plus qu'on peut, du côté où le courant est le plus faible; mais, le cours du Saint-Joseph étant fort capricieux, il faut souvent passer d'un bord à l'autre. Impossible d'affronter le milieu sans rétrograder. A 6 h. 25 du soir, après avoir fait sur le fleuve plus de seize kilomètres, on aborde à Akabara.

Sous ce nom sont compris deux villages. Sur la rive gauche, Akabara Pohé. Rien de plus misérable. Dans la boue du fleuve, douze cabanes sur pilotis; une seule famille de cinq membres. Sur la rive droite, à trois cents mètres, Akabara Kaïpou. Une vingtaine de cases; une cinquantaine d'habitants1. Les Missionnaires loo-ent chez le chefAitsi. Les rameurs, faute de place, s'en vont à un village voisin, Pôta. Ils éclairent leur route dans la foret nocturne en tenant à la main, comme des torches, des feuilles de cocotier enflammées.

Le 20 mai, seconde étape. Cinq jeunes gens d'Akabara accompagnent les explorateurs. Les engagés de llabao en profitent pour manger, fumer et dormir toute la journée. Aux pagaies on substitue des iàoa, perches droites, et des kâka, perches recourbées. On va moins vite. Des croco-

1. Les deux villages n'existent plus. Ils se sont joints au village de Râpa.

diles dorment sur les bords du fleuve. On traverse la contrée nommée Napaïrou et plus tard celle de Béiaoboa. On examine le sable. On y trouve du quartz. Sur les deux rives, on admire de belles plantations. De distance en distance des sentiers conduisent à des villages plus ou moins proches : à gauche Mohou, Oukoukoko, Babiko et ses jardins; adroite, Inawaia.

C'est à Inawaia que Ton a décidé de passer la nuit. Depuis l'excursion par voie de terre, on a gardé l'espoir d'y établir une station, si la voie d'eau est praticable. Or, du rivage aux cabanes, il fallut une heure de marche en plein marais et dans la boue. On cherchera donc une station d'accès plus facile.

La réception, dans ce pays de connaissance, fut empressée et cordiale. « Dès qu'on nous aperçoit, écrit le P. Couppé, les noms de Mitsinari (le P. Verjus, le Missionnaire par excellence) et de Pé Couppé, qui leur étaient familiers, éclatèrent dans tout le village. Nous n'étions pas encore assis sur la maréa du chef, qu'une foule joyeuse et babillarde nous entourait. En cinq minutes, les noix d'arec, présent de la paix, et les noix de cocos, présent de l'amitié, nous arrivèrent en telle quantité que nous dûmes déclarer à plusieurs reprises, que nous refuserions les nouveaux présents. Certainement le tabac, que nous donnions en retour, ne fut pas pour rien dans cet élan de générosité.

« Je passe tous les détails de la soirée et de la nuit; je vous assure qu'il faut être bien fatigué pour dormir au milieu d'un vacarme pareil à celui qui se faisait autour de nous ; car, aux allées et venues de tous ceux qui logeaient dans la maréa se joignaient les cris des marmots que les moustiques harcelaient, les grognements des porcs qui rôdaient sous la maison, et les hurlements lamentables des chiens qui abondent dans le village. Les chiens hurlent en Nouvelle-Guinée; ils n'aboient pas. »

Le chef essaie de retenir les Missionnaires. Les rameurs font chorus. Plus haut, dit-on, le fleuve n'est point navi-

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gable. Pour atteindre le prochain village, il faudra plusieurs jours. Les naturels sont féroces. On court le risque d'être massacré. Le P. Verjus répond au chef et aux guides : « Le P. Navarre, notre grand chef à nous, entend que tout le fleuve soit exploré. Nous lui obéirons. Si vous, gens de Rabao, vous ne voulez pas nous suivre, nous partirons sans vous. » Les cinq d'Akabara s'en retournent chez eux. Un seul homme d'Inawaia monte sur le bateau. Les engagés maugréent et reprennent les rames. Le fleuve est magnifique. Opulentes sont les rives. Les cocotiers et les aréquiers abondent. On aperçoit dans les jardins des bananes, des taros, le chou palmiste, l'artocarpus, le piment, le gingembre. On n'avait pas fait peut-être deux kilomètres que le lointain village, Inawaé, district de Mékéo, était en vue.

Inawaé compte une trentaine de cases. A l'apparition soudaine des blancs, les naturels furent pris d'épouvante. Les femmes se cachèrent, les enfants s'enfuirent, les hommes se saisirent de leurs arcs. Mais, la panique ne fut pas de longue durée. On sut tout de suite quels étaient ces nouveaux venus. On alla chercher le chef dans ses plantations. C'était Iaou, le frère de Béra. Il eut bientôt mis, par sa jovialité, entre son peuple et les Missionnaires, de l'aisance et même de l'entrain. Le P. Couppé l'a défini « un sans-souci qui rit de tout, même de ses méfaits ». Effectivement, comme on lui demandait avec compassion qui était, près de lui, cette pauvre infirme pouvant à peine se tenir debout, il répondit en riant que c'était sa femme. « Un jour, en la battant, je lui ai cassé les reins... J'en ai pris une autre. »

Le 22, la scène de la veille recommence. Béra que le seul désir de revoir son frère avait déterminé au voyage, complote avec ses compagnons pour arrêter là l'exploration du Saint-Joseph. Le chef s'en mêle. « Nous rentrerons à Yule sans vous », déclarent les Pères.

Cependant un festin se prépare en l'honneur des Missionnaires. S'y dérober serait mécontenter tout le village.

Il faut se résigner à perdre une bonne partie de la journée. On apporte un chien encore palpitant, puis un second, puis un troisième. Jamais chef n'a été reçu avec plus de magnificence. Les Missionnaires assistent aux préparatifs du banquet. On fait passer les chiens dans le feu qui flambe, pour leur enlever le poil ; puis, sans les dépouiller de la peau, les hommes les coupent en morceaux. Cependant les femmes épluchent des bananes, des patates, des taros. On les jette en de larges marmites de terre. On entasse le bois. On active le feu. On surveille la cuisson avec le plus grand soin. On dispose les écuelles sur la plateforme de la maréa. On sert le tout, bouillant et fumant, et les appétits se déchaînent.

A 9 h. 1/2, la digestion commence. Les Pères ordonnent le départ. Personne ne remue. Ils insistent. On murmure. Ils crient plus fort. Les rameurs déclarent qu'ils ne bougeront pas. Les Pères saisissent leurs valises et, d'un pas rapide et ferme, s'en vont vers le rivage. Iaou, le frère de Béra, saute de l'estrade. Les jeunes gens le suivent. On court après les Pères. On prend leurs paquets! Les rameurs murmurent de plus belle, et en font autant. On monte sur la réba-réba. Sept hommes d'Inawaé veulent accompagner les Missionnaires. On les accepte. Quatre de Rabao descendent et désertent. On vogue vers Inawi. Bientôt cinq naturels de la rive gauche demandent à monter. L'un d'eux, Kôra, est le frère du chef d'Inawi. Il a le visage tout barbouillé de noir. A 4 h. 25, on est au débarcadère. En quinze minutes, on est au village : cent dix cabanes; quatre cents habitants. Beau champ de labeur pour un Missionnaire. Inawi sera la première station de la grande terre. On rappellera Saint-Joseph, comme le fleuve qui en baigne les rives.

Au risque d'allonger encore ces chapitres d'exploration, nous ne résistons pas au plaisir de citer à pleines pages la narration du P. Gouppé : sans phrase et sans emphase, elle évoque à nos yeux de civilisés, peut-être même de décadents, un inonde primitif, un monde inconnu.

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a Soit que nous ...yons été annoncés ou que la confiance régnai toujours dans ces grands centres de population qui ont conscience de leur force, une foule d'hommes, ayant le chef en tête, vinrent à notre rencontre et nous conduisirent, en nous tenant par les mains, sur la plateforme de la principale maréa. On nous y fait asseoir et on y range nos bagages. Les hommes, autant que l'estrade et la maréa en peuvent contenir, se groupent à nos côtés, tandis que la foule des femmes et des enfants se presse autour de la maison en faisant éclater sa surprise et sa joie.

« Le chef est un bon vieillard à cheveux blancs, nommé Maïno; mais, en réalité, c'est son fils Oboùgnou qui lient le sceptre: un petit homme d'une cinquantaine d'années, à figure fine, à manières douces et affables. Il ne peut se rassasier de nous serrer la main et de nous toucher sur l'épaule en signe d'amitié. Il nous fit voir avec une certaine fierté sa chère moitié et ses cinq enfants dont l'aîné a de vingt-cinq à trente ans.

« Par bonheur pour nous, ce chef et plusieurs hommes du village, ayant des relations avec la province de M aï va qui appartient à la tribu de Roro, entendent et parlent un peu la langue de Yule.

« Nous vîmes que nous étions chez nous au milieu de ce bon peuple. Il nous fallut échanger des poignées de main avec la plupart des hommes, et leur répéter nos noms. En peu de temps, toutes les bouches les redisaient tant bien que mal : « Mitsinari, Sehiotchio (George), Pé Gouppé, » nous revenaient aux oreilles comme un perpétuel refrain.

« Un présent en tabac fait au chef, et quelques sticks remis entre ses mains, pour être distribués aux principaux habitants, nous gagnèrent au plus haut point la confiance de tous. On commence alors à nous apporter des présents : nous recevons par douzaines les cocos frais et les grappes de noix d'arec. Des femmes déposent à nos pieds une quinzaine d'écuelles énormes remplies de ba-

nanes et de taros cuits destinés à faire notre souper et celui de nos hommes. Nous dûmes encore, comme à Inawaïa, arrêter cette procession de présents sous peine d'en être accablés : nous en avions déjà de quoi charger une voiture.

« Vous vous ferez difficilement l'idée d'une scène semblable, bien étourdissante, sans doute, et bien fatigante pour les oreilles, surtout lorsqu'on est déjà harassé par le voyage et la chaleur, mais infiniment consolante pour des apôtres. Les hommes, assis sur la plate-forme, mangeaient en chœur le bétel, tout en braquant leurs yeux sur nous et en faisant, entre eux, à tue-tête, des conversations dont nos personnes et nos objets faisaient la matière. Lorsque nos regards rencontraient ceux de l'un d'entre eux, il nous répondait par un bon gros sourire de bienveillance. Les enfants, poussés par la curiosité, envahissaient les bords de la plate-forme, pour nous contempler de plus près, mais, de temps en temps, les hommes, importunés de leur présence, faisaient entendre, tous ensemble, un vrai tonnerre de menaces, et les enfants sautaient à bas, comme une troupe de rats, pour remonter un moment après. Tout ce peuple, bien propre, bien portant et plein de vie, présentait un excellent aspect. Les types, en général, ne nous semblent guère différer de ceux des Européens. Changez un peu la couleur du visage, plus bronzé que celui de nos méridionaux, sans être noir; donnez des habits à tout ce monde, et vous vous croirez dans un gros village de France, un jour de fête. Vous y trouverez le même entrain, le même enjouement, les mêmes espiègleries.

« Ce peuple regorge littéralement des fruits de la terre, et, sous ce rapport, il n'a rien à envier à nos plus riches cultivateurs. Malgré cela, le tabac, qui est chez eux ce que l'or est chez nous, produit sur eux un tel charme que, au moment où nous entr'ouvrons la caisse qui le contenait, il se produisait instantanément dans toute l'assemblée comme une explosion d'admiration et de stupeur.

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« Toi » s'écriaient-ils, comme mus par un môme courant électrique; puis suivait un brouhaha général d'où se détachait sur tous les tons le mol: « Toutou! Toutou! Toutou! Tabac l. »

« C'était pour eux comme l'apparition soudaine d'une richesse dont leur imagination n'avait encore pu se faire une idée. Nous étant ainsi prodigués, pendant près d'une heure, en frais de politesse et à la curiosité de ce bon peuple, nous pensâmes à prendre noire repos.

« Oboùgnou comprenant qu'il nous sérail impossible de dormir dans la maréa, où des visiteurs importuns nous auraient assiégés toute la nuit, nous invita à coucher dans la maison de son frère Kôra. Cela n'empêcha pas tous les membres de la famille et bon nombre d'amis de nous suivre dans cette demeure privée et d'assister, avec un intérêt extrême, manifesté par d'innombrables toi exclamalifs, à tous les préparatifs et toutes les circonstances de notre coucher.

« Les maisons consistent en un toit très élevé, tombant à un demi-mètre d'un plancher ou plate-forme à claire-voie établie elle-même sur des pilotis de lra,50 à 2 mètres. Sous cette plate-forme, on entretient toute la nuit un grand feu destiné à chasser les moustiques. L'air circule librement entre le toit et cette plate-forme; ce qui n'est pas un inconvénient dans ces chaudes régions, sauf durant la saison des pluies et des grands vents. Pour ce cas, il existe sous le même toit d'autres plates-formes superposées dont les parois du toit servent alors de murailles.

« Quand nous fûmes étendus sous nos moustiquaires, nous éteignîmes notre bougie et fîmes les morts pour mettre fin à la conversation que les naturels auraient volontiers poursuivie avec nous durant toute la nuit. Malgré cela, plusieurs s'assirent à nos côtés dans les ténèbres, et se crevaient les yeux pour nous voir au travers de nos moustiquaires. Quelques-uns, plus indiscrets, allaient

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