VOYAGE AD LIM1NA. — RETOUR DANS LA MISSION
Tandis que les Missionnaires agrandissaient, par de courageuses explorations, leur champ d'apostolat, le Souverain Pontife Léon XIII, dans un consistoire secret tenu au Vatican le 26 mai de cette même année 1887, préconisait le P. Navarre évèque titulaire de Pentacomie '. Quelques jours auparavant, il l'avait nommé vicaire apostolique de la Mélanésie et administrateur du vicariat de Micronésie. Le Pape, qui venait d'organiser la hiérarchie dans les Indes et de jeter la pourpre sur l'Australasie dans la personne de Mgr Moran, archevêque de Sydney, avait les yeux fixés sur la Mission de Nouvelle-Guinée, à peine sortie des langes, et c'est pour lui donner, avec un centre d'impulsion, de direction et de surveillance, les éléments essentiels d'une vie grandissante, plus vigoureuse et plus complète, qu'il met à sa tête un évoque.
Le 30 novembre, en la fête de Saint-André, son patron, des mains de Mgr Marchai, archevêque de Bourges, assisté de Mgr Coullié, évêque d'Orléans, et de Mgr Laborde, évêque de Blois, en présence de. Mgr Boyer, évêque de Clermont, qui sera l'orateur bienveillant et retentissant de la fêle; de Mgr Dénéchau, évêque de Tulle; de Mgr Fulbert Petit, évêque du Puy, et du Révérendissime P. Dom Albéric, abbé mitre de la Trappe de Fontgombault, le T. R. P. Navarre recevait, dans l'église paroissiale d'Issoud'un, la basilique du Sacré-Cœur étant, depuis Ta! (entai du 5 novembre 1881, sous les scellés sacrilèges, l'onction
1. C'est le nom d'une ville de Syrie, sur le bord de l'Euphratc, catholique autrefois et florissante, déchue aujourd'hui sous le joug îles Turcs.
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qui f;.it les pontifes. Plus de deux cents prêtres lui faisaient une escorte d'honneur, de louange, d'affection et de prière.
Quand, à la fin de la fonction sacrée, le nouveau prélat, revêtu des ornements pontificaux, crosse en main, mitre en tête, descendit, entre les deux évéques assistants, des marches de l'autel, pour parcourir l'assemblée et la bénir, il y eut dans les rangs comme une émotion sainte et un pieux murmure. Avec sa barbe de patriarche déjà blanchissant, sa barbe longue et drue, son maintien grave, sa figure bistrée par le soleil des tropiques, son regard très doux et, néanmoins, étincelant de foi surnaturelle et d'humaine énergie, il était vraiment beau à voir, cet évêque. Il fut touchant, lorsqu'il s'en alla droit vers le T. R. P. Chevalier, fondateur de la petite Société apostolique, son père, à genoux dans un coin du chœur, et qu'il le couvrit de ses premières bénédictions, cependant que le Te Deum, semblable à la voix des grandes eaux, les eaux lointaines, éclatait sous les voûtes de la vieille église. Le P. Chevalier se rappelait peut-être, en ce moment, qu'à pareil jour, il y avait trente-trois ans, il faisait à Issoudun une neuvaine préparatoire à la solennité de l'Immaculée-Conception de la Très Sainte Vierge, et qu'il demandait au Cœur de Notre- Seigneur, par l'entremise de Notre-Dame, la grâce de fonder, en dépit de tous les obstacles, un Institut de Missionnaires dont cette devise : « Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus ! » serait le cri de ralliement.
Ce cri, le vicaire apostolique de la Nouvelle-Guinée l'a fait sien; il l'a poussé sur les rivages d'un monde inconnu et que, le premier, par lui ou par ses frères, il explorait : en syllabes d'or, il l'a gravé dans ses armes.
Des armes parlantes : le Cœur de Jésus avec la croix, les flammes, les épines, la blessure ; le chiffre de Notre-Dame et celui de saint Joseph. La Mission est représentée par trois cocotiers symboliques et une barque chargée de Missionnaires qui s'en vont, sur la parole du Pape, conduits et gardés par Dieu, à la conquête d'un nouveau monde.
Le lendemain du sacre, — c'était un jeudi, le jour de l'Archiconfrérie de Notre-Dame du Sacré-Cœur, — Mgr Navarre voulut célébrer la messe, sa seconde messe épiscopale, à l'autel de la chère Madone.
L'après-midi, la Petite-Œuvre était en fête. Elle avait désiré recevoir « chez elle » le nouvel évêque. Monseigneur ne dédaigna pas de répondre à l'aimable invitation. Le voici, escorté par le T. R. P. Chevalier, par M. le chanoine Caseneuve, du clergé de Marseille, un ami des- Missionnaires, par le P. Jouet et par la communauté des Pères du Sacré-Cœur.
Au fond de la salle flotte la bannière des enfants. La mitre d'or est posée sur une table, en face de Mgr Navarre; un écolier tient en main la crosse pontificale. Nous saurons pourquoi tout à l'heure.
Un élève s'avance et lit un compliment des plus délicats. La Petite-Œuvre, dit-il en substance, était heureuse hier, à l'auguste cérémonie. Ce n'était pas sans raison. Son cœur n'a-t-il pas une fibre de reconnaissance pour ceux qui lui ont prodigué leurs soins affectueux? El il évoque, en gracieuse prose, les souvenirs du passé. Vous souvient-il, Monseigneur, de cette paisible retraite qui, comme un nid d'oiseau, est entourée des forêts épaisses de Chezal-Benoîl? Durant cette ère bénie que nos aînés ont justement appelée l'âge d'or de la Petite-Œuvre, la Providence vous plaça à deux reprises au milieu de la petite phalange... Aussi la Petite-Œuvre avait-elle sa bannière au sacre, parmi ces oriflammes qui ombrageaient de leurs plis l'autel du sacrifice. L'humble étendard, autrefois témoin des travaux du R. P. Navarre au milieu des enfants de l'Ecole, devait être à l'honneur, « comme le drapeau fleurdelisé de Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII ». Il y a plus. Cette mitre d'or, d'un travail exquis1, que le consécratcur déposa sur la tête du nouveau pontife, c'est la Petite-Œuvre qui l'a offerte, comme un gage de sa re-
1. Elle fut l'œuvre désintéressée des pieuses Clarisses de Nantes.
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connaissance et de son amour. Et le cher enfant qui a la parole au nom de ses condisciples, fait, à l'occasion de la mitre, une citation de nos saints livres pleine d'à-propos : « Corona senum, gloria flliorum : La couronne des pères est la gloire des fils. » La séance a continué, toute pleine de cette double idée : Mgr Navarre et les Missions d'Océanie; avec ce trait d'union : le Cœur de Jésus et Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Le programme de la Petite-Œuvre une fois rempli, l'enfant qui tient la crosse, se lève. Il se place devant le T. R. P. Chevalier, et le P. Jouet, qui se lève à son tour, s'exprime en ces termes :
« Vous souvient-il, vénéré Père supérieur, et vous, bien-aimés confrères, et vous, enfants, Benjamins chéris de notre famille religieuse, de la joie de Jacob en revoyant, après de longues années d'absence, son fils Joseph devenu premier ministre du roi? L'Ecriture résume toute la joie de ce vénérable patriarche dans une parole pleine de mystère et qui semble avoir, en ce jour, la plus heureuse application. « Jacob, dit le texte sacré, adora l'extrémité «du sceptre de Joseph ». L'heureux père n'est ébloui ni par le diadème d'or de son fils, ni par son manteau royal, ni par l'éclat de son trône. Il ne voit, il n'admire, il ne vénère que l'extrémité, que le faîte du bâton de commandement. « Fide Jacob adoravit fastigium virgœ Joseph : Jacob, plein « de foi, s'inclina pour adorer l'extrémité du sceptre de « Joseph. » Quelle symbolique figure y était donc sculptée? Je n'en sais rien. Mais, hier, lorsque le premier évêque de nos Missions, notre vaillant et généreux apôtre, revêtu de ses ornements pontificaux, la mitre d'or en tète, l'anneau au doigt, la crosse1 en main, s'apprêtait à parcourir la vaste nef de Saint-Cyr, pour y répandre ses premières bénédictions sur la foule tremblante d'émotion, le pontife s'est arrêté, cherchant du regard, autour de lui, son père
1. Cette crosse, surmontée d'une admirable statuette de Notre-Dame du Sacré-Cœur, est un véritable objet d'art; elle a été offerte à Mgr Navarre par les Dames d'Issoudun.
et le nôtre : il s'est dirigé vers lui, et, levant sa main pleine de grâces divines, il l'a étendue avec des paroles de bénédiction, d'amour et de reconnaissance, vers vous, vénéré fondateur; et vous, Père, comme l'ancien Jacob, vous avez aperçu, au sommet de la crosse d'or, une figure bien connue... C'était la ravissante image de Notre-Dame du Sacré- Cœur. C'était Marie vous présentant le Cœur de Jésus d'où est sortie, vivante et toute de feu, notre petite Société du Sacré-Cœur, le Cœur de Jésus, notre force, notre espérance dans l'avenir et l'unique explication de tous les succès du passé et de toutes les joies du présent... Et vous vous êtes incliné, et vous avez adoré avec la foi des patriarches et des prophètes. Ficle Jacob adoravit fastigium virgœ Joseph. Avec vous, Père bien-aimé, avec vous, Monseigneur, avec tous les membres de notre Société, tous les associés de l'Archiconfrérie, toutes les peuplades sauvages de la Mélanésie et de la Micronésie, nous remercions Notre-Dame du Sacré-Cœur, qui est venue se poser, comme une apparition céleste, sur le sommet de cette crosse pontificale, se déclarant ainsi la Reine de notre Société et la Patronne de nos Missions. A la vue du divin Cœur qu'elle nous présente, nous n'avons, comme vous, Père, qu'à nous incliner dans l'adoration, en disant : Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus ! »
Après cet éloquent commentaire du texte biblique et l'application aussi imprévue que touchante que le P. Jouet en a faite à la crosse épiscopale, Mgr Navarre, qui avait goûté le matin, à la messe, toute la saveur de la parole méridionale, se tourne vers M. l'abbé Caseneuve et lui dit : « A votre tour, monsieur le chanoine. » Et, sans plus d'apprêts, M. le curé de Saint-Pierre-Saint-Paul1 se livre à une spirituelle improvisation : « Monseigneur, puisque vous commandez, j'obéis... Enfants, quelle joie d'obéir! Obéissez toujours. — Cette fête a été un charme. Mélange de joies graves et douces. Nous avons vu, Mon-