Journal, 24 avril
va de mieux et mieux. Elle ne nous approche plus que les mains jointes et la figure rayonnante de joie1. »
Son ascendant sur les sauvages grandit. Non seulement il réconcilie les familles, mais il pacifie les villages, si bien que les indigènes l'ont surnommé Baïboua Ovia, « le grand chef de la paix ». Un jour, les gens de Chiria et d'Eri-Erina, les deux villages de Rabao, étaient en guerre. Bâtons, boucliers, flèches et lanCes, rien ne manquait. Du plus loin qu'il aperçut les combattants, le Père cria de sa voix sonore : « Je suis le chef de la paix. Cessez le combat. Je vous l'ordonne. » Plusieurs déjà étaient blessés et voulaient se venger. Le Père, au risque d'être atteint dix fois, se jette entre les deux camps. Les flèches passaient sur sa tête. « Personne, dit-il, n'osait tirer sur moi. » Alors avisant les plus acharnés, il les frappe à coups de canne et les entraîne hors de la bataille. « La paix! la paix! Je veux la paix. » Il eut bientôt calmé tous ces furieux, et les villages rentrèrent dans l'ordre2.
Une autre fois, nous le trouvons aux prises avec un sorcier. A son arrivée dans Yule, il n'y avait point de sorcier ni de « temple du diable », comme il dit. Mais, jaloux de tous ces baptêmes et en quelque sorte hors de lui d'être pourchassé jusqu'au fond d'un repaire où, depuis tant de siècles, il dominait sans rival, le démon se choisit un suppôt dans la personne d'un Canaque nommé Kaïra. Ce Kaïra était affreux, « borgne, bossu, bancal, aussi laid que le diable son maitre ». Il veut être sorcier. Il s'en va dans un autre village, à Inawaboui, se fait initier par un compère, achète un népou, une idole, sans doute un serpent, et rentre à Rabao. Là il réquisitionne impérieusement nombre d'indigènes pour la construction d'un édifice où il déposera son népou. Le P. Verjus recueille les noms de tous ceux qui ont travaillé pour le sorcier, et, en pleine église, le dimanche suivant, il déclare
1. Lettre au P. Jouet, 14 avril 1887. La lettre a paru tout entière dans les Annales de la Propagation de la foi, janvier 1888.
2. Journal, 4-7 mars. Cf. sur tout une lettre à sa belle-sœur, 7 août 1887.
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qu'entre eux et lui, dorénavant, toute relation était impossible, comme toute relation est impossible entre Dieu et le diable. Et, comme après la parole il faut des actes, tout le village sera en pénitence, c'est-à-dire qu'il n'y aura plus de distribution de tabac jusqu'à ce qu'on ait apporté au Père le népou. A cette annonce, les naturels sont consternés. Kaïra, d'une part, est la terreur du pays. D'autre part, le Missionnaire est le grand chef. Que faire? C'est Kaïra qui se met en mouvement le premier. Il imagine d'apaiser le P. Verjus par des présents. Le Père le renvoie brutalement. « Alors, riposte Kaïra, on te tuera, comme on a tuéTaouraki », — un teacher noir protestant, doux et bon, que le P. Verjus espérait convertir.
Cependant les indigènes refusent de travailler pour le sorcier, et le sorcier lui-même a suspendu les travaux de son « temple ». Quelques mois après cette aventure, Kaïra tombe malade. Le P. Verjus va le voir tous les jours. Il demande le baptême; mais, avant tout, le Père exige la livraison de l'idole. Kaïra assure et soutient qu'il l'a jeté dans la mer; mais, le Père n'est dupe ni de ses audaces ni de ses mensonges : il sait que le népou est en lieu sûr. Kaïra est un hypocrite. Il est percé à jour, et vaincu; car « sa pagode » ne se bâtira pas.
Le soir du jour qù il avait entendu les menaces de mort de Kaïra, le P. Verjus écrivait dans son Journal : « On te tuera, comme on a tué Taouraki. Plaise au bon Jésus! Mais non, hélas! ils sont trop poltrons. Ce serait cependant si bien de mourir en combattant contre le démon , en voulant détruire son temple ». Quoi qu'il puisse advenir, un Missionnaire ne peut tolérer ce triomphe du diable. « Donc, ô mon Dieu, s'il faut mon sang pour leur ouvrir les yeux, vous le savez, il y a longtemps que je vous l'ai consacré 2. »
1. Cf. le Journal, 25 et 26 juin 1887. Cf. surtout deux lettres à la sœur Aimée de Jésus, religieuse de Saint-Joseph d'Annecy; l'une du 15 juillet 1887 et l'autre du 20 janvier 1888, toutes les deux datées de Port-Léon.