‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 180 sur 226 · Lettre au R. P. Piperon, 2i février · texte numérisé non relu

Lettre au R. P. Piperon, 2i février

Pendant ce temps-là, ceux qui étaient restés à Rabao, mangeaient, non seulement des herbes et des racines, mais les longs fuseaux amers du palétuvier qu'ils faisaient cuire et recuire pour les rendre digestibles. Les Missionnaires vinrent de leur mieux au secours de ces pauvres gens. La provision de riz qu'ils avaient fut bientôt épuisée.

Enfin, un premier groupe de vingt à trente sauvages arriva de Motou-Motou ; mais, au moment où la pirogue, chargée de sagou, allait aborder, une vague la renversa et toute la cargaison est à l'eau. A peine en put-on sauver quelques sacs. La mer emporta les autres sur les côtes de la tribu de M aï va. Les indigènes les ramassèrent. On les réclama; mais les habitants de Maïva, en alléguant la coutume, ne voulurent point les rendre, de sorte que les pauvres gens de Rabao rentrèrent à Port-Léon, on peut dire les mains vides.

Sur ces entrefaites, le P. Verjus arrive de Thursday avec le P. Vitale et deux Filles de Notre-Dame du Sacré- Cœur, nouvelles recrues pour la Mission. '.

1. Le voyage, cette fois encore, avait été long et dur. On dut louvoyer jour et nuit. Le 19 décembre 1888, selon les calculs du capitaine, on devait être bien près de Yule. « Cependant, raconte le P. Verjus, vers huit heures du soir, le vent tombe complètement, et, après notre prière, nous nous étendons sur le pont, bien persuadés que le lendemain nous serions encore à la même place; mais le soleil s'était couché bien ;uidessus de l'horizon dans une brume très dense et comme une boule de feu. Je le fis remarquer au capitaine. « Mauvais signe, Père », me ditil en branlant la tête, et il ne se coucha pas. Vers onze heures, en effet, nous sommes réveillés en sursaut, un terrible ouragan fondait sur nous. En un clin d'œil, tous les matelots sont sur le pont. Le capitaine, calme, se tient à la barre. Sur son ordre, on baisse une voile, puis deux, puis trois... ïa'Annonciade s'inclinait encore trop et gémissait terriblement. Elle filait comme un steamer à quelques degrés seulement sous le venl où deux matelots la retenaient par force. Les vagues envahissaient tout, depuis la proue jusqu'à la poupe, et nos pauvres chevaux faisaient un tapage d'enfer à fond de cale, tandis que nos moutons, restés en plein air, étaient jetés d'un bastingage à l'autre, sans que nous puissions leur porter secours. Vers une heure après minuit, l'ouragan redoublait de

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Depuis longtemps, par suite de ces douloureuses circonstances, les instructions religieuses avaient cessé. D'autre part, le P. Couppé avait été envoyé à la Mission de Nouvelle-Poméranie, en qualité de supérieur1. Le P. Toublanc, qui avait remplacé le P. Verjus à Rabao, était tombé malade à son tour et avait pris le chemin de Thursday. Le plus tôt possible, et de tout cœur, on va se remettre au travail de l'évangélisation.

Mais le P. Verjus s'aperçut bientôt qu'entre les chefs du village et les Missionnaires il y avait du froid. Le Père apprend, en effet, que l'un d'entre eux, ayant un jour volé plusieurs haches au débarcadère de Port-Léon, le P. Tou-

fureur. « Père, me dit le capitaine, l'orage est trop fort, le bateau est vieux, nous ne pouvons pas résister. Du reste, la pluie aveugle les hommes, impossible de rien faire, il faut mettre en panne.» On mit donc en panne, et YAnnonciade se calma peu à peu, malgré les énormes vagues qui l'assaillaient par devant. Elle cessa de rouler, et se contenta de tanguer terriblement sans avancer, Le capitaine amarra la barre à l'angle voulu, et, sans plus de soucis, descendit pour s'occuper des bœufs et des chevaux, tandis que, par la porte de la cabine entrouverte, je cherchais à calmer nos pauvres Sœurs qui, cette fois, se croyaient à leur dernièr(e heure.

« Nos braves Manillois furent héroïques. Alors que je pouvais àgrand'peine me tenir debout sur le pont, eux, volaient au sommet des mâts, et leur seule préoccupation était de savoir si les « Padres » et surtout les « Madrés » avaient besoin de quelque chose. Ils devinaient nos inquiétudes et se montraient gais pour nous rassurer.

« Vers sept heures du matin, le vent tourna et l'orage finit; ou put se voir, se parler, se concerter. Nos pauvres Sœurs m'inquiétaient surtout : quand nous les revîmes, elles n'avaient plus ni forme ni couleur. Quelques vagues entrées dans la cabine avaient donné à leur guimpe une singulière tournure. On finit par remercier le bon Dieu et par rire; nous en étions quittes pour la perle d'un mouton.

« L'Annonciade, cependant, s'était bravement conduite. Maintenant, doucement inclinée sous une fraîche brise de nord-ouest, elle cingle droit sur la terre, et, vers neuf heures du matin, le Manillois de guet annonce Yule-Island.

« C'était bien, en effet, Port-Léon que nous avions devant nous. Vers quatre heures du soir, nous étions dans les bras de Mgr Navarre ; et nous étions, enfin, en Nouvelle-Guinée, à notre grande joie et à la grande joie de nos cbers sauvages et sauvagesses, qui étaient venus en grand nombre recevoir nos nouvelles Sœurs et le bon P. Vitale, qui allait être nommé leur curé. » (Extrait d'une lettre au T. JR. P. Chevalier, datée de Porl- Léon, 26 juin 1889.)

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