‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 181 sur 226 · Il en est devenu le vicaire apostolique · texte numérisé non relu

Il en est devenu le vicaire apostolique

blanc, seul à Yule en ce moment, avait dû, pour se les faire rendre, user de rigueur. Ce fait équivalait à une déclaration de guerre. Depuis lors, le Père avait quitté l'île. Sans doute, il leur avait pardonné, mais non pas publiquement, officiellement. De là, en présence du P. Verjus, les figures allongées et embarrassées des pauvres chefs. 11 faut, avant tout, mettre fin à cette situation. Les coupables, d'ailleurs, s'étaient enfuis. Le P. Verjus, à l'occasion d'une de leurs fêles, annonce aux gens de Rabao une assemblée où il y aura « force discours et du tabac ».

Au jour fixé, le P. Verjus arrive à cheval, escorté du P. Vitale. C'est, devant la maréa, une foule curieuse tout à la fois et anxieuse. Passons la plume au cher Missionnaire : « Nous montons, écrit-il, gravement, selon l'étiquette, sur la plate-forme des chefs. Tout le menu peuple reste en bas, bouche béante et les yeux fixés sur nous. « Enfants de Roro, leur dis-je sur un ton très haut, après « avoir nommé tous les chefs par leurs noms et prénoms, « sur un ton plus bas, enfants de Roro, vous n'avez pas « suivi la ligne droite. Vous avez volé des haches. Les vo- « leurs avaient tort, et, vous tous aussi, vous avez eu tort, « car vous vouliez les défendre. Ignorez-vous que je n'ai « qu'une parole à dire, et les hommes de guerre qui sont « à Port-Moresby, viendront vous punir? Votre esprit est « donc encore ténébreux? N'avez-vous pas encore compris « que si nous sommes bons, d'autres sont terribles? Que, « si nous pardonnons, d'autres savent et peuvent punir? « Mais, je le vois, vous êtes effrayés; votre courage est « tombé par terre. Je n'ai donc pas peur de vous, et, ce- « pendant, je viens vous apporter la paix. Il y a longtemps « que je vous le dis, mais vos oreilles sont bouchées. Je « vous apporte la paix avec Dieu, avec Mgr Navarre, avec « nous tous. Pour vous le prouver, depuis longtemps je « visite vos malades. Mgr Navarre vous aime; il vous « envoie le P. Vitale, son fils, pour demeurer avec vous. « Quand vous rirez, il rira: quand vous danserez, il dan-

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« sera; quand vous pleurerez, il pleurera. Il est votre « Père. Pour lui prouver votre repentir, coupez du bois, « faites-lui une maison chez vous. Votre église tombe, « faites-en une autre. Envoj^ez vos enfants à l'école... »

Et ainsi, de cette couleur et dans ce style, pendant une demi-heure. Les chefs étaient abasourdis. Les têtes, tout à l'heure si fières, se baissaient. Personne ne semblait désireux de prendre la parole. Il y eut un long silence.

Enfin, l'un des chefs, Béra, se lève. « Il a mis ce jour-là, pour se donner de L'air, de belles plumes dans ses cheveux et deux paquets d'herbes odoriférantes à ses bras. Il parait un peu embarrassé, mais il se remet, et, pour dompter son émotion, il hurle, littéralement, malgré sa bouche pleine de bétel, le discours suivant : « Missionnaire, tu « nous as quittés, il y a six lunes. La renommée a dit que « là-bas, sous la mer, tu as été bien malade. Tu es revenu, « c'est bien ! Autrefois, tu voulais connaître le sommet « des montagnes, je t'y ai conduit. Quand tu es parti, j'au- « rais voulu voir le dessous de la mer, tu ne m'as pas « emmené... C'est vrai, nos enfants ont volé des haches. « Je me suis fâché, quand je l'ai su. Les haches sont revête nues. Mais, considère donc que tous nous n'avons pas « volé. Je suis allé le lendemain demander la paix avec « des présents; le P. Toublanc m'a donné la paix. Mais, « ici, les femmes ont peur, elles ne croient pas; le P. Tou- « blanc n'a pas brisé sa lance. Que veux-tu pour conclure « la paix? Veux-tu un porc? Je l'attacherai. Maintenant, je m n'ai plus qu'un mot. J'ai entendu dire que les étrangers « allaient affluer dans notre île et nous chasser. Toi, chasse- « les le premier; dis-leur que nous sommes tes enfants. « Je n'ai plus rien à dire; car que dirais-je encore? Que « Raouma parle. »

Le Père répondit brièvement, assurant Béra de son amitié. Que s'il n'a pas jugé bon de l'emmener à Thursday, c'est qu'il craignait qu'il n'eût le mal de mer. Les Missionnaires savent bien quels étaient les voleurs; mais les chefs répondent de leurs sujets. Le P. Toublanc n'a pas

brisé sa lance pour la bonne raison qu'il n'en avait point, etc., elc. A toutes ces réponses, Béra souriait, et, tout en mâchant son bétel, il promenait un regard circulaire sur tout son peuple, comme pour dire : « Voyez-vous comme les grands chefs me parlent ! »

Le vieux Raouma se leva à son tour. Il avait l'air plus embarrassé que Béra. Il cria: «.Mitsinaril Missionnaire! » Puis sa grande et large bouche resta béante, tandis que sa main gesticulait. Enfin, il s'écrie : « Missionnaire, quand tu es venu ici pour la première fois, tu n'avais qu'un petit bateau et seulement quelques caisses. Les hommes de l'autre côté (les protestants) m'ont dit : « Raouma, ne fais « pas asseoir le Missionnaire à Roro. » Et moi j'ai répondu : « 11 s'assoira chez moi. » Tu es parti, puis revenu avec beaucoup de caisses. Tu es reparti; tu as été malade, la renommée nous l'a dit; notre ventre nous en a fait mal. Tu es revenu et notre ventre saute de joie... » Et tant bien que mal, le vieux Raouma termina son discours.

Le P. Verjus lui répondit que jamais il n'oublierait qu'en effet c'est lui qu'il avait rencontré le premier sur la terre de Roro et qu'il lui avait vendu un lopin de terre pour y bâtir sa cabane et y construire la maison de prière. Raouma parut enchanté.

Le vieux chef avait cédé la parole à Obara, un autre vieux qui déclina l'honneur, pour l'instant, n'étant pas prêt, et céda son tour à Abaou-Ebara.

Abaou ne se fait pas prier. Il a préparé son discours. Son œil pétille et, sournoisement, il commence : « Missionnaire, c'est vrai, nos enfants ont volé; mais, remarque donc, ce sont des enfants et non des chefs. Et puis, comment peux-tu être étonné que nos enfants soient voleurs? Tu sais bien que, depuis ici jusqu'à Motou-Motou par là, jusqu'après Port-Moresby par ici, nous sommes assis dans les ténèbres; nous sommes ignorants; loi, tu es dans la lumière. Ils ont volé, et toi lu ne voles pas. Voici comment cela s'explique. Quand tu viens chez nous, tu vois nos plumes, nos ornements, nos bracelets, nos dents de chien

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et de crocodile, et ton ventre reste tranquille, tu ne désires rien. Nos enfants, au contraire, vont chez toi, ils voient des habits chez les femmes saintes (les Sœurs), des couteaux, des haches, des couteaux chez toi, du tabac chez tous, et leur ventre saute en l'air et ils désirent ce qu'ils voient, et ils le prennent. Cache donc tous tes trésors, nous gronderons beaucoup les enfants, et tout ira droit. » Celte nouvelle théorie amusa les Missionnaires. Entre deux phrases, le P. Verjus fit remarquer à l'orateur qu'il n'était pas facile de cacher une lessive qu'il faut sécher au soleil... Et Abaou continua : « Tu vois donc qu'ils ont volé sans savoir. Au reste, tu dis tous les jours que tu es venu pour nous enseigner; parle donc, enseigne, crie tous les jours qu'ils ne doivent pas voler. Et maintenant, faisons la paix; tu as refusé le porc de Béra : je comprends, tu n'en as pas besoin. Eh bien, brise la lance et empêche l'étranger d'inonder notre île. Tu nous dis que le P. Vitale est notre Père, qu'il restera avec nous. C'est bien parlé ; mais toi, pourquoi partir, pourquoi parler de Mohou? N'en parle plus, le ventre nous fait mal. »

Pendant ce discours, le vieil Obara recueillait ses idées. Tout à coup il se lève, redit à peu près ce qu'avaient déclamé les précédents orateurs; puis, cette idée éclate : « Missionnaire, d'abord donne-nous des livres, comme on fait de l'autre côté (chez les protestants), et nos enfants seront contents. » Le Père répond qu'il est inutile de donner des livres à qui ne sait pas lire. « Donne un peu ton arc à ton petit-fils de deux mois, qu'en fera-t-il?» Le vieil Obara comprit qu'il s'était fourvoyé, et il continua, comme si c'était la suite de son discours : « Les hommes de Waïma ont pillé, il y a quelques jours, nos grandes pirogues, que la mer avait fait échouer sur leur côte. Ils ont volé tout notre sagou. Si donc ils viennent te vendre des cocos, disleur que nos ennemis sont tes ennemis, et qu'ils n'auront ton tabac qu'après avoir fait la paix avec nous. Maintenant ne te fâche pas, fais la paix avec Roro. Une de nos pirogues a échappé au naufrage de Waïma, elle est ici, pleine

de sagou; viens le goûter avec nous. Maintenant, tu le sais, un de nos chefs est mort, durant cette lune, laissela passer; car, jusque-là, nous sommes en deuil. Après, on coupera le bois pour la maison du P. Vitale. Donne beaucoup de livres aux enfants; pour nous, notre tête est trop dure. Que dirai-je encore?... Rien... Tout le monde a fini. » Et Obara de s'asseoir, et tous de regarder les Missionnaires pour voir quels seraient les fruits de cette éloquence.

La paix était faite, restait à la signer, et voici comme on s'y prit.

Béra, le chef principal, descend de la maréa, court chez lui, saisit une lance, revient, et s'écrie : « Missionnaire, chez nous, la paix, c'est la rupture de la guerre. Or, la guerre, c'est la lance. Si donc nous sommes en paix désormais, je vais briser cette lance. J'en fixerai la moitié au poteau principal de cette maréa. Tu emporteras l'autre et la fixeras au-dessus de la porte de ton Père (Mgr Navarre). En voyant ce morceau, nos enfants diront : « C'est la paix « des Missionnaires. Envoyant l'autre morceau, tes enfants « diront : « La paix soit avec Roro! » Et ce disant, il brise la lance, en fixe une partie dans la maréa, tend l'autre au P. Verjus et s'assoit. Le Père se lève alors et, élevant le bout de lance brisée, il dit solennellement : « Que la paix soit avec les enfants de Roro! Béra, chez toi, en signe de paix, on brise la lance, c'est bien ; chez nous, on tend la main droite à son adversaire. Si donc, chefs de Roro, vous voulez ma paix, comme je veux la vôtre, mettez ici votre main. » El les sauvages mettent leur main dans la main du Missionnaire. On détermine la place de la maison du P. Vitale, la place de l'église, et Rabao reprend son air de gaieté.

Au commencement de l'année 1889, les derniers indigènes qui étaient allés à Motou-Motou, durant la famine, revinrent. « Trois sont morts en route, écrit dans son Journal le P. Verjus1. Entre autres, le pauvre Aitsi-Abaou,

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