Lettre datée de Mohou même, le 8 avril
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leur demander un porc, nous le mangerons en revenant.» Le P. Hartzer fut peu flatté, il ignorait que le porc est le présent des chefs et la plus haute monnaie du pays. Après explication, on convint que l'on demanderait un porc. « Nous approchions, écrit le P. Verjus, des bouches du Poïmo, petite crique ou rivière d'eau salée qui conduit jusqu'à Mohou. Là, chacun devient sérieux; car, la mer est grosse, le vent contraire, et la marée descend ; ce qui forme sur la barre du Poïmo des vagues monstrueuses pour notre petite embarcation. Toute conversation cesse, et l'on entre dans la passe. Les rameurs font plier les rames, la sueur perle sur tout leur corps, et cependant, le bateau, repoussé par le courant contraire, n'avance plus. Le moment était mauvais.. Il fallait avancer ou sombrer, car virer de bord et chavirer étaient synonymes en ce moment, et sombrer alors était, sans compter le danger des vies, compromettre la nouvelle station pour longtemps. Je jetai un coup d'œil au P. Hartzer, il égrenait des Ave Maria, j'en fis autant, tout en criant contre les rameurs pour leur faire employer toutes leurs forces. Une lame arriva, grondant comme le tonnerre; nous fûmes soulevés comme une paille et jetés de l'autre côté de la barre. Nous étions sauvés encore une fois. »
Dans une autre lettre adressée aux novices de la Congrégation du Sacré-Cœur, le P. Verjus donne un détail touchant:
« Nos rameurs, qui travaillaient depuis quatre heures, laissaient tomber les rames de fatigue. D'autre part, nous avions là avec nous tout l'avenir de la nouvelle station, personnel, provisions et instruments. Un naufrage en pareille occurrence eût été un véritable malheur. Tout cela me vint à l'idée au moment de virer de bord pour entrer dans la passe ; mais alors votre souvenir, bien-aimés frères, me revint en mémoire ; je me figurai tous mes Pères et Frères d'Europe priant pour nous et je m'écriai intérieurement: «Mon Dieu, au nom de toutes ces prières, sauce vez-nous, sauvez la nouvelle station! » Et je tournai le
gouvernail. Les vagues étaient là trois fois plus hautes que nous. Nous montions et descendions sans avancer à cause du vent contraire, mais personne ne perdit courage. Pas une goutte d'eau n'entra dans le Saint-Michel qui, quelques minutes après, voguait tranquillement dans les sinuosités du Poïmo. »
A un détour de la crique, deux pirogues de Mohou, chargées déjeunes gens, accostent la barque des Pères; mais personne ne parle. On arriva au débarcadère. Ecoutons le P. Verjus: « Le vieux Màtsou est là, assis sur un tronc d'arbre ; mais, il ne dit rien. Nous faisons comme lui et, en silence nous débarquons nos effets. Màtsou, voyant que nous ne tenions pas compte de lui, s'en vin! vers moi, et, de son ton nasillard: « Mitsinari, te voilà « donc aujourd'hui? — Oui, Màtsou. » Le vieux rusé aurait bien voulu dire tout de suite : « Et que viens-lu « faire?... » Mais, quoique sauvage, il jugea sur notre mine qu'il ne pouvait hasarder une telle question sans s'exposer à une explosion de reproches, et il se promena en silence pendant quelques instants. Puis, revenant à la charge: « Ton bateau est plein aujourd'hui, Missionnaire, « est-ce que,.. » Je ne lui laissai pas le temps de finir. — « Màtsou, lui criai-je, je viens te rappeler la parole de « l'autre jour : aurais-tu changé avec la lune? Eh bien! tu « sauras que nous n'avons qu'une parole. Je viens bâtir « une maison. — C'est bien, c'est bien, fit Màtsou d'un « air narquois; mais les enfants de Mohou ne sont pas « conlents. » Je ne pris pas garde à ses paroles et, après avoir averti le P. Hartzer, en deux bonds je fus au village chercher des porteurs. Personne. J'avise la maison du grand diable, le sorcier du pays, qui se trouvait chez lui avec son fils et sa vieille moitié. « Te voilà donc, Missionnaire? — Oui, Wani, mon ami; me voici! Mais, ci mon cousin, dis-moi donc, d'où vient que Mohou n'est pas « ici ?... Et d'où vient que tous ceux que je rencontre me « font une figure dure comme un coco sec ?... » Le grand diable se mit à rire jaune, suivant son habitude. 11 fit une
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grimace pour reprendre son sérieux; puis, d'une voix qui ne souffrait pas de réplique, il envoya au débarcadère tous les hommes, femmes et enfants qui se trouvaient à sa portée. Grâce à lui, en un quart d'heure tout fut débarqué, et à midi nos deux tentes étaient dressées et nos affaires à l'abri. On dîna enfin, et nous eûmes jusqu'au soir pour établir solidement notre camp, préparer les hamacs et fixer notre cuisine ambulante. A la nuit, nous étions prêts.
« Dès que tout fut arrangé, je demandai Rakani, mon ami de longue date. Rakani n'est pas le premier chef de Mohou, mais sans contredit l'un des plus influents. Il est grand, fort, le front large, la mine éveillée et presque européenne. Il comprend vite ce que nous voulons expliquer. Il a du tact, des délicatesses, ce qui est très rare chez nos sauvages, et, à une franchise remarquable il joint un savoir-faire si agréable qu'il se fait remarquer de prime abord. Rakani, donc, était mon ami depuis bientôt trois ans; je le fis demander. Raïroukou, sa fille, me dit qu'il était à la plantation et qu'il ne reviendrait que le soir.
« En l'attendant, le P. Hartzer, notre supérieur, se trouvait fort embarrassé. Ils ne veulent pas de nous; mais nous, nous voulons d'eux quand môme ; donc, nous resterons. Et nous attendîmes la nuit.
« Rakani arriva enfin, il avait l'air gêné. Ecoute, Rakani, lui dis-je tout de suite, ce n'est pas la permission de rester ici que nous te demandons ; nous n'avons que faire de ta permission; mais dis-nous pourquoi vous faites tous une si triste mine? — Moi ? répondit-il, mais je ne suis pas fâché, ce sont les autres chefs qui crient, les femmes et les enfants qui pleurent... On dit que tu viens pour nous battre, que les blancs font du mal partout. — Tu plaisantes, Rakani, tu sais bien ce que nous sommes : qui donc pense à vous frapper? Du reste, va-t'en chez tous les chefs et dis-leur que ce soir il y aura grand iroro (discours). Je monterai sur l'estrade; que tout le monde y soit! » Tout le monde y fut.
En attendant l'heure de l'assemblée, les Pères s'enquièrent habilement, à travers les cases, des sujets de mécontentement de ce bon peuple qui, depuis longtemps, avait désiré et demandé les Missionnaires. Voici ce qu'ils recueillirent. Les chercheurs d'or du Saint-Joseph avaient abusé de quelques femmes de la tribu de Pokao. Le brait de ce scandale s'était vite répandu dans toute la région. Or, la plupart de ces blancs avaient séjourné à Port-Léon. Les Pères les avaient même hospitalisés dans l'abri où ils mettent les agrès de leur bateau. Les indigènes deMohou et d'ailleurs ont cru que ces hommes étaient les serviteurs des Missionnaires. De fait, ils s'autorisaient partout du nom du P. Verjus, lequel est connu jusqu'aux montagnes. Les chefs craignent donc que ces blancs corrompus ne suivent partout les Missionnaires. Voilà une des raisons pour lesquelles ils ne veulent ni des uns ni des autres. En voici une seconde. Le P. Toublanc a puni Rabao pour un vol de haches. Il n'est pas impossible qu'à Mohou il y ait des voleurs. Mohou sera puni comme Rabao. Troisièmement, enfin, Mgr Navarre est rentré avec des animaux aussi voraces que nombreux: chevaux, vaches, chèvres et moutons. Les collines, naguère si vertes, ont depuis ce temps-là un aspect râpé, désolé. Nul doute que les Missionnaires n'amènent avec eux, un jour où l'autre, à Mohou, des bêtes pareilles, et toute verdure disparaîtra.
Les Pères sont suffisamment renseignés. A huit heures du soir, ils montent à la maréa. Les chefs étaient déjà sur l'estrade, et la plupart des habitants en bas. En quelques traits pittoresques le P. Verjus a dessiné la physionomie de la scène. « Éréré, le chef du terrain sur lequel nous devions nous établir, était là. Le grand diable était couché ; mais, il avait envoyé son fils Aitsi. Maison, le maigre Màlsou, était derrière moi, caché dans sa couverture rouge. A droite, Rohi, le plus jeune et le plus ardent de la bande. Arouré, le rusé, surnommé par nous V Avocat, était près de lui. Rakani demeurait sur un échelon; je lui demandai où était son père Houhouri, qui est aussi chef.
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Rakani ne répondit pas; mais, indiquant une maison proche de l'estrade, il me fit signe qu'Houhouri, le plus furieux de tous, ne daignait pas venir et qu'il se tenait accroupi devant sa porte. Ce vieil Houhouri, que nous nommâmes « le bouc » à cause de l'odeur sui gêner is qu'il exhalait, plus expéditif qu'un chacun, ne proposait rien moins que de nous fendre la tête, tout simplement. »
Le P. Verjus savait d'expérience qu'avec ces grands enfants, qui parle le plus fort et le plus longtemps parle le mieux. Imbu de ce principe, hanté de l'idée que si le poste de Mohou échappait aux Missionnaires, c'en était fait peut-être des autres stations de l'intérieur, il dit à part soi un bon Ave Maria; puis, « gesticulant, grimaçant, menaçant, criant comme un vrai Papou », il débite un long iroro, entremêlé des réflexions du P. Hartzer, lesquelles, traduites aussitôt, entraient dans le corps du discours et pleuvaient, dru comme grêle, sur les pauvres sauvages ahuris. « Fils de Mohou, disait le Père, vous n'êtes pas droits. Hier, vous disiez oui; aujourd'hui, vous dites non. Votre face est double. Votre langue est fourchue. Tous vos chefs sont comme des femmes sans courage. Voyez donc combien vous êtes sots! Nous venons vous défendre contre ceux qui veulent vous faire du mal et vous nous refusez! Les blancs" qui ont mal agi à Pokao, ne sont pas des nôtres; nous les condamnons, et tous ne sont pas comme eux. Du reste, si nous eussions été à Pokao, jamais les mineurs n'auraient violé vos filles. D'autre, part, vous craignez, je le sais, les punitions infligées aux voleurs. Etes-vous fous ? Ne voyez-vous pas le moyen de les éviter? Aiguisez donc vos esprits et considérez! Ne voyez-vous pas qu'en ne volant jamais, jamais vous ne serez punis? Que vos chefs soient plus courageux; qu'ils menacent les voleurs, et la paix sera aux enfants de Mohou. N'avez-vous pas entendu parler de la paix de Rabao ? Rabao a volé. On l'a puni. Mohou ne volera pas, la paix sera dans Mohou. »
Et ainsi longtemps.
L'orateur leur fit aussi comprendre que si Rabao était
desséché, il fallait s'en prendre au soleil et non pas aux bestiaux.
Que vont répondre les chefs à ce Missionnaire qui les rudoie comme des enfants et les malmène comme le menu peuple ? La foule attend avec impatience.
Le vieux Màtsou, le premier, comme doyen d'âge, desserra les dents, prit du bétel et, par un accès de toux formidable, mais de toux artificielle, annonça qu'il allait parler. « Missionnaire, balbutia-t-il, ce que tu dis, est vrai; pas de vol, pas de punition... » Puis, après avoir hésité longtemps : « Au fond, ce n'est pas nous qui avons peur, ce sont les femmes..., les enfants. Du reste, le voilà maintenant... Tu peux bien rester... C'est vrai... C'est sur... Par conséquent..., c'est évident... En fin de compte, puisqu'il en est ainsi, demain tous mes jeunes gens iront couper du bois et nous bâtirons la maison. »
La conclusion, quoique ne découlant pas des prémices, était bonne. Le P. Verjus le félicita d'avoir si bien parlé.
Les autres chefs, chacun à leur tour, haranguèrent les Missionnaires et conclurent à la façon du vieux Màtsou.
La cause était gagnée, quand « le bouc » se leva. « Il cria si fort, trépigna si terriblement et menaça si brutalement que toutes les figures, déjà souriantes, redevinrent sérieuses. » Le P. Verjus bondit et, contre tous les usages, interrompit Houhouri. « Que dit cette bouche noire? Que dit cet égaré ? » Et, pour couvrir sa voix, il lui lance coup sur coup, sans respirer, mille autres épilhètes aussi flatteuses, et fait semblant d'être en violente colère. Alors toute l'attention se reporte sur lui. « Ne l'écoute pas, Missionnaire, crie Rakani ; c'est un vieux qui radote. » Et les derniers hoquets de fureur de Houhouri se perdent dans les rires de la foule. On vote, et les Missionnaires sont acclamés.
Il fallait profiter de ces bonnes dispositions. Le lendemain, on réunit de nouveau tout le village et les chefs. Puis, gravement, des haches, des cotonnades, du tabac à la main, les Pères se dirigent vers remplacement choisi
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d'avance pour y procéder à une adjudication régulière. On reconnaît, à travers les broussailles et les herbes de deux à trois mètres de hauteur, les limites, tant bien que mal, puis on appelle le propriétaire. C'est Eréré-Taïabou; ce qui veut dire : Fente, fils de Jointure. Et un dialogue s'engage : « Eréré, veux-tu nous céder ce terrain ? — Oui, Missionnaire. — Ce terrain, de qui le tiens-tu ? — De mon père Taïabou. — Personne autre n'est copropriétaire avec toi? — Non, Missionnaire. — Que demandes-tu? (Il y a à peu près cinq acres.) — Je demande... (Ici, il est embarrassé, il regarde sa femme, qui lui souffle : Une chemise.)
— Eréré reprend : Je demande deux haches, un couteau, une chemise et du tabac. — C'est un peu trop, Eréré, et je crois qu'une hache et le reste sont suffisants. — C'est vrai, Missionnaire ; arrange cela toi-même. » Le P. Verjus lui remet solennellement ces objets. Le bon Canaque tressautait de joie. Séance tenante, on dresse le procès-verbal. Le P. Hartzer signe magistralement; un Frère aussi. Les chefs, près de leurs noms respectifs, tracèrent, d'une main triomphante, une croix peu artistique. On distribue du tabac aux témoins, et, pour la vente, tout fut dit. Aussitôt, les hommes s'en vont couper du bois et les femmes déblaient l'emplacement.
Cependant, le soleil brûlait. Le P. Hartzer pâlit. « La fièvre est là, dit-il; je vois double et ne me tiens plus.
— Au lit, mon cher Père, répond le P. Verjus, et vive le bon Dieu quand même ! » La température de la tente dépassait 40 degrés Réaumur. Il parait que ce bain de vapeur fut salutaire au malade, car, le soir, la fièvre avait disparu.
Les jours suivants, nous voyons les bois s'amoncelant devant la tente où campent les Missionnaires. Chacun se crée un métier. Un Frère équarrit les poutres. Le P. Verjus fait les mortaises. Un autre Frère fait les tenons et il agence tout, et insensiblement, se dessine et peu à peu monte « la première maison bâtie pour le bon Dieu en la grande Nouvelle-Guinée ».
A propos de cette fondation de Mohou, le P. Verjus a écrit des pages qui nous paraissent de tout point charmanies. Nous les avons lues, les lèvres souriantes et, en môme temps, les yeux humides. C'est comme un croquis de la vie du Missionnaire sous la lente. Citons-les :
« De bon matin, au chant des oiseaux, le Père se lève le premier et réveille tout son petit monde au nom béni du Cœur de Jésus, comme dans toutes nos maisons. Vite on se secoue, malgré les mains ou les pieds qui font bien mal, et, tant par économie de temps qu'à cause des moustiques, on fait toilette en toute hâte sous les grands arbres.
« Puis, vient la prière, la méditation qui se fait en marchant à cause des moustiques, qui ne vous permettent pas de rester assis. La sainte messe, sous la tente, suit cet exercice. Dès le lever, le Frère cuisinier a déjà pensé à sa charge, et, durant la méditation et la messe, le déjeuner se fait. On le prend à la hâte, et vite à la besogne ! car il faut se loger. Celui-ci, avec une bande de sauvages, retourne à la forêt chercher de nouveau bois; celui-là scie chaque pièce à longueur; cet autre les polit et les agence. Enfin, l'activité renaît sur tout le chantier. Pour compléter le tableau de ce chantier, je ne dois pas oublier la marmite de riz qui mijote dans un coin. C'est la pièce importante pour nos braves sauvages, qui viennent nous aider.
« De temps en temps, une vieille femme attise le feu, et les jeunes gens de lui crier : « Mère Taïta, qu'y a-t-il dans « la marmite ? — Du riz, mes enfants, et du sagou. Je vais « y mettre du coco râpé, la sauce sera excellente. — Très « bien, la mère Taïta ! Très bien ! La sauce sera meil- « leure. » Pauvres enfants, Peau leur en vient à la bouche, et la besogne marche bon train.
« Vers midi, le soleil devient insupportable, nous les faisons reposer. Nous-mêmes, nous nous accordons deux bonnes heures de répit. Notre cuisinier est un excellent chasseur. Pour épargner nos conserves, il s'en va, d'un arbre à l'autre, dès le matin, cherchant le diner des enfants
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du bon Dieu, et, tous les jours, ou à peu près, il en prend assez pour tous. Des perroquets, des poules sauvages, des pigeons, voilà le menu, et chacun y fait honneur de son mieux.
« Après un court repos, que les moustiques ne permettent pas toujours, on retourne à la besogne. Le soir, on est bien fatigué, mais le bon Dieu a encore pourvu au nécessaire, et l'on va se coucher.
« Mais autre chose est se coucher et autre chose dormir. Les moustiques, vers sept heures, doublent, triplent, quadruplent leur nombre. Ils vous poursuivent jusque dans le moustiquaire, malgré une fumée de feuilles sèches à vous étouffer. Que de mauvaises nuits nous avons dû passer ainsi en cette saison des pluies ! Cela me faisait beaucoup de peine, surtout pour nos pauvres Frères, exténués de fatigue. Après avoir scié, à la main, des planches et encore des planches pendant toute une journée, passer sa nuit à chasser les moustiques, être agacé par leurs douloureuses piqûres, se lever le lendemain la figure et les mains enflées, et cela, une nuit, deux nuits, une semaine durant ! Cela finit par devenir un vrai supplice, et il fallait à nos chers Frères tout leur esprit de foi pour ne pas murmurer. Chacun vit bien que notre extrême pauvreté en était la causé; on offrit ensemble tout cela au bon Maître, et le travail continuait quand même.
« Cependant, tous les soirs, les moustiques n'étaient pas aussi détestables. Quelques jours, même, il y en avait relativement peu. Alors, nos sauvages venaient passer leur soirée autour de notre tente; les deux Manillois, qui sont ici comme catéchistes, jouaient de l'accordéon, nous chantions un peu, nous causions de leurs usages, de notre but évangélique, et le bien commençait à se faire.
« Ainsi se passaient les jours, ainsi se passaient les semaines, et la maison montait, et les sauvages admiraient... Mais, tout à coup, le P. Hartzer retomba malade. Il dut retourner à Port-Léon pour y chercher des soins que notre affection était incapable de lui prodiguer sous la tente. Le
bon frère Stanislas, notre plus rude bûcheron, tomba aussi malade au moment où, ayant terminé la monture et la couverture de la maison, nous commencions à débiter le plancher.
« Après deux semaines, le P. Hartzer nous revint; mais les provisions baissaient et ne pouvaient se renouveler; on dut diminuer les rations, car la chasse ne fournissait plus : notre chasseur s'était fait une grande plaie à la jambe. D'autre part, la sécheresse avait détruit les jardins des sauvages. Plus de marché, plus de légumes.
« Cependant, les épreuves étaient loin d'être terminées. Les pluies redoublèrent, les moustiques aussi, et nous devions rester les jours et les nuits exposés à l'eau et entièrement mouillés. Enfin, le 5 mars, le toit fut achevé et nous pûmes nous loger. Notre maison était terminée, au moins extérieurement. En peu de temps, les divisions intérieures furent élevées en feuilles de sagoutier; puis, portes et fenêtres, à la mode du pays, étant placées, nous fûmes complètement chez nous. Nous ne devions pas en jouir longtemps. Le P. Hartzer, à cause de sa santé, fut désigné pour le poste de Thursday, et je ne devais pas tarder à laisser aussi cette station nouvelle. Le dimanche de la Passion, la chapelle était un peu arrangée. J'eus le bonheur d'y offrir au bon Maitre un nouveau tabernacle en Nouvelle-Guinée. A partir de ce moment, Noire-Seigneur demeura sous notre toit. Nous lui avions cédé notre meilleure chambre. La station de Mohou était fondée. »
Pendant que les Missionnaires bâtissaient leur maison, une querelle s'éleva entre les indigènes divisés en deux partis, à peu près moitié par moitié. Ceux d'un camp avaient tué et mangé un chien de l'autre camp. Les autres ripostèrent en tuant et en mangeant un porc du parti adverse. On en vint aux armes. Au bruit des lances en bois de fer frappant contre les lances, à des clameurs inaccoutumées, le P. Verjus sort de sa tente, court sur la place et se jette au milieu des combattants. Les chefs,
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honteux d'être pris en flagrant délit par le Missionnaire, s'arrêtent. Le Père leur montre combien il est insensé de se battre ainsi entre gens de même village. Rakoni à son tour parle en faveur de la paix. Mais, voici qu'un jeune homme, un ibitoé, de l'autre parti, s'écrie : « Tu veux cesser le combat parce que ta main est faible et maladroite ; tu as peur d'être battu. » A ces mots, Rakoni bondit sur place : « Moi, lâche! » dit-il. Et se tournant vers le P. Verjus : « Tu vois, Missionnaire, la paix n'est plus possible maintenant. 11 faut que le sang coule. Je suis insulté par un ibitoé : il faut qu'il le paie! » Et le combat recommence avec plus de frénésie. Les chefs en tête avec tous leurs jeunes gens. Derrière eux, les femmes avec de longues perches, cherchant à atteindre les adversaires par-dessus la tête des hommes. Le combat ne doit cesser que lorsque le sang aura coulé dans les deux camps. C'est fait. Le lendemain, les Missionnaires pansaient les blessés. Aux chefs qui allèrent s'excuser près du P. Verjus de ne lui avoir pas obéi, le Père répondit par une vigoureuse mercuriale contre leurs mœurs barbares. « Nous voyons, Missionnaire, dirent les chefs en manière de conclusion, que lu es venu chez nous pour notre bien. Sans rien craindre, tu t'es jeté au milieu de la bataille. Un autre que toi, au lieu de nous séparer, se serait enfui. » Ces sauvages, — le P. Verjus l'observait tous les jours davantage, — si terribles quand ils sont en colère, au repos sont les plus tranquilles des hommes. Ils sont même capables d'attendrissement et de délicatesse. Témoin le fait suivant.
Les provisions des Pères diminuaient à vue d'œil. On était réduit au sagou et au coco; encore la portion étaitelle congrue, les sauvages eux-mêmes, par suite de la sécheresse, étant dans la misère. Au travail, les bras des pauvres Frères tombaient. « C'est qu'il n'est pas facile, remarque justement le P. Verjus, de faire à jeun les métiers de bûcheron, et de scieur de long surtout. » Un jour, un grand vieillard, maigre et grisonnant, l'aborde,
trois pommes de terre à la main : « Tiens, mon fils, lui dit-il, tu n'as pas de pommes de terre, je t'en apporte. » C'était le vieil llouhouri, celui-là même qui, dès le premier jour, voulait lui casser la tète. Il était devenu son ami. Assurément, de se priver de ces trois patates, en temps de disette, c'était pour lui un sacrifice. Le P. Verjus, en témoignage de reconnaissance, voulut lui faire un présent : « Non, répondit le grand chef, je ne veux rien; je t'apporte ces fruits, parce que ça me fait plaisir. Si lu me les payais, ce ne serait plus un cadeau, et je ne serais pas content. Tu es mon fils. Tu vois, je suis bien vieux. Or, tu es mon fils. Quand j'aurai besoin d'un peu de tabac pour fumer, je viendrai te dire : Mon fils, j'ai besoin d'un peu de tabac pour fumer, donne-m'en. Et toi, quand lu auras besoin de quelque chose que j'ai, viens, et dis-moi : Mon père, j'ai besoin de ceci, donne-le-moi. »
Ce n'était pas seulement à Mohou que la famine se faisait sentir. A Rabao, toutes les provisions étaient épuisées, y compris la farine. Plus de pain. Plus de riz. Là aussi, on mangeait du sagou. Il arriva que les Frères durent se mettre au lit, n'ayant rien pour diner, étant trop affaiblis pour essayer de la chasse. Mgr Navarre était maigre à faire peur. Le P. Verjus monte à bord du Pie-lX et part pour Port-Moresby où il espère trouver des vivres. Le gouverneur le reçoit courtoisement; mais de provision, point. Le gouverneur lui-môme se disposait à aller crier misère chez les Pères de Port-Léon. Cependant, comme M. Goldie, un marchand, attend d'heure en heure un de ses bateaux de Coocklown, le P. Verjus attend avec lui. Le malin du troisième jour, le bateau tant désiré arrive. On transborde farine et riz, l'on rentre à Yule (c'était le Vendredi saint), l'on partagea avec Mohou, et alors prit fin ce que le P. Verjus appelle « un terrible carême ».
Deux semaines après, le P. Toublanc revenait de Thursday et Mgr Navarre lui-même allait l'installer à Mohou.
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De cette première station à l'intérieur, au milieu même de ses écrasants travaux, en pleine fatigue, le P. Verjus trouvait le temps et le courage de répondre aux lettres qu'il recevait d'Europe. Nous allons extraire de sa correspondance deux passages où, une fois encore et non pas la dernière, le vaillant Missionnaire a laissé, toute vive, l'empreinte de sa grande àme.
A l'un de ses confrères de France qui aspirait à le rejoindre, il écrit le 29 mars 1889 :
« ... Vous êtes donc aussi, mon bien cher Frère, de ceux que la Mission enchante, je veux dire de ceux que la croix, l'oubli, la souffrance, la faim n'effraient pas. Tant mieux! Puissiez-vous persévérer et augmenter encore, si c'est possible, en ces généreuses dispositions!
« Préparez-vous à souffrir tout... Je ne dis pas la mort même : la mort n'est rien, c'est un bonheur, c'est le commencement du bonheur pour le Missionnaire; mais préparez-vous à souffrir le mépris venant sur vous de la part de sauvages bien au-dessous de vous, et que vous voudriez sauver; à souffrir l'ingratitude : vous reconnaîtrez souvent ceux qui vous doivent le plus, à leur plus grande malice; à souffrir l'humiliation, l'insuccès, les coups peut-être, les naufrages, les voyages périlleux à travers le pays, à souffrir le tourment continuel des moustiques, l'agacement des sauvages, la faim souvent, la soif quelquefois!
« Voilà un tableau qui n'est guère attrayant, n'est-ce pas? Je n'hésite cependant pas à vous le présenter, premièrement parce qu'il est vrai, et secondement parce qu'il vaut mieux que vous sachiez ce que vous désirez; et ensuite, je sais que les vrais Missionnaires, au lieu de se décourager à la perspective de tels tableaux, y puisent au contraire un zèle plus ardent et plus pur. »
Aux novices de la petite Société d'Issoudun, il écrit le 8 avril suivant :
« Merci de tout cœur, bien chers Frères, de vos ferventes prières. C'est la plus grande charité que vous puissiez nous faire. Plus que personne, je vous l'assure, nous sentons le besoin et l'effet de la prière; car enfin, que pouvons-nous sur le cœur de ces pauvres sauvages pour leur faire adopter notre sainte religion dont ils ne soupçonnent pas plus les charmes qu'ils n'en sentent le besoin? C'est bien là l'affaire du bon Dieu! Nous pouvons souffrir, voyager, fonder de belles stations, mais le bon Maître seul peut convertir; et c'est beaucoup sur vous, mes bien chers Frères, que nous comptons pour obtenir ce miracle!
« Et puis, quelle consolation pour les pauvres Missionnaires de penser qu'en Europe de bons Frères, unis à nous par la plus sainte des amitiés, pensent à nous et prient pour nous! Cela décuple les forces. Les croix viennent les unes après les autres, péril après péril, épreuve après épreuve... Aujourd'hui un naufrage qui retarde nos travaux de plusieurs mois et met notre vie en danger; demain la famine à cause des bateaux qui coulent ou ne viennent plus; après-demain la fièvre qui vous brise pour une semaine; puis, un peu de repos; mais alors vient l'insuccès, le mépris des sauvages, l'ingratitude... et puis la fièvre recommence, puis un autre naufrage... et ainsi de dimanche à dimanche, de mois à mois, d'année en année... Ajoutez à cela l'agacement continuel, le jour et la nuit, de petits insectes cependant faits par le bon Dieu, qui se nomment les moustiques, et vous aurez un petit à peu près de la vie du Missionnaire en Nouvelle-Guinée. Voyez donc, bien chers Frères, combien nous avons besoin de vos ferventes prières, et jugez si elles nous profitent, car, malgré le petit tableau radouci que je viens de vous peindre, nous sommes tous heureux, gais et joyeux comme les oiseaux de paradis qui volent sur nos têtes. »
SON SACRE A RABAO
A peine rentré à Rabao, le P. Verjus est « relancé »,
comme il s'exprime lui-même, dans les forêts. Les pauvres maisons de chaume, debout depuis trois à quatre ans, ne tiennent plus et s'affaissent. Les huit Frères couchent en dortoir commun dans la vieille cabine des Pères dont on a enlevé les cloisons; mais, outre qu'ils sont dans la poussière, puisqu'il n'y a pas de parquet, tous les poteaux sont pourris; de même les attaches du toit; à la prochaine saison des pluies, où le vent souffle avec violence, la maison croulera. Il en faut une autre. Celle des Sœurs, qui n'a que deux ans et qui a coûté près de huit mois de travail à tous les Missionnaires, Pères et Frères, n'est guère plus solide. Voici donc deux maisons à construire avant novembre ou décembre, et l'on est en juin.
Cet état de choses inspire à Mgr Navarre des réflexions aussi justes que douloureuses : « Jusqu'à présent, dit-il1, nous n'avons été que dans les constructions ou les réparations, faute d'argent pour acheter des planches et du bois de charpente et aussi faute de temps et de forces pour faire ou préparer les matériaux. Ajoutez que les Pères et les Frères sont la moitié du temps malades; et, quand ils sont valides, ils ont à peine le quart des forces qu'ils auraient en Europe. Oh! qu'il nous faut un grand esprit de foi pour travailler en de pareilles conditions et sous un climat si meurtrier, obligés de faire des efforts au-dessus de nos forces! Les indigènes nous aident peu; mais ils sont à chercher leur nourriture dans les autres villages, car la disette continue avec la sécheresse. Un