Lettre du 19 juin 1889, datée de Port-Léon
Frère, occupé aux travaux intérieurs de la communauté, est lui-même épuisé. Un autre, quand les enfants ne viennent pas, passe son temps à aller chercher à dos de cheval l'eau nécessaire à la cuisine, au lavage et pour l'usage des maisons. Un autre est occupé à faire le pain, à aller chercher assez loin le bois pour la cuisine et pour la cuisson du pain, à le scier, à le fendre, sans compter le temps passé à courir après les bestiaux, à les soigner, à les ramener. Avec les malades, vous le voyez, il en reste peu de disponibles.
« Or, c'est avec ce personnel que nous devons bâtir en cinq mois deux maisons assez convenables pour loger les deux communautés. Quel épouvantable travail, quand le calcul des détails est fait !
« Nous avons cherché les moyens de réduire ce travail, soit en bâtissant en pierre ou en pisé ; mais, comme il nous faut toujours commencer ab ovo , c'est-à-dire préparer nous-mêmes nos matériaux, nous avons trouvé qu'abattre des arbres, les transporter, les scier, était encore le plus rapide. Il nous faut de 15 000 à 20 000 pieds carrés de planches pour maison, véranda et leurs parquets, pour la chapelle, sans compter la charpente pour soutenir tout cela; or, le bois est à trois lieues! Il faut écorcer les arbres, les couper de longueur, les traîner à la mer, les conduire en traîneaux jusqu'au pied de notre scierie, scier de long, à la main, les plus gros en deux ou trois plateaux, afin qu'ils soient plus transportables. Les chevaux nous aideront seulement pour sortir les bois de la mer. Je suppose que les chevaux se prêteront au manège, que la scierie fonctionnera bien. .Mors, quand planches, montants, solives, chevrons, poutres, etc., seront débités, nous pourrons commencer les maisons. Quel travail préliminaire ! »
Laissons le P. Verjus compléter le tableau. Il campe pour l'instant dans les bois de Nabouapaka.
« Même vie qu'à Mohou, sauf que les moustiques sont moins abondants, la saison étant bonne.
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« Nous visitons d'abord la forêt, marquant les arbres droits et de bon bois. Cela parait simple; cependant, quand nous rentrons, nos figures et nos mains trouvent que c'est très compliqué. Les Frères passent ensuite avec quelques sauvages et abattent les géants désignés. Ils ont souvent 20 et 30 mètres de long et sont droits comme des cierges. On coupe ainsi durant deux et trois semaines, mais la besogne n'est qu'ébauchée. Il faut alors tracer des routes de deux kilomètres et plus, pour aller librement et transporter le tout de la forêt à la mer. Quand tout le bois est à l'eau, il faut le mettre en radeau de quinze à vingt arbres, et pousser ces masses énormes jusqu'à notre débarcadère, c'est-à-dire à quatre kilomètres, où la scie mécanique (nouveau perfectionnement) attend nos blocs pour les réduire en planches.
« Nos bons Frères, dans tous ces travaux, sont admirables de dévouement. Mais je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion. Gomme nous aurions plus vite fait, si nous étions moins pauvres! Nous achèterions nos planches en Australie, au lieu de les extraire ainsi de ces énormes blocs au prix de travaux qui seraient déjà excessifs en Europe et qui deviennent cent fois excessifs dans notre climat, notre condition, et avec les petits moyens que nous permet seulement notre pauvreté. »
Mgr Navarre reprend :
« Le plus déplorable, c'est que, tout en se donnant tant de peine, et ces travaux matériels absorbant toutes nos forces et nos santés, la Mission proprement dite souffre des retards. Les ministres protestants nous poussent à Nabouapaka même où nos Pères coupent le bois. Le chef nous demandait avec instance. Mais, comme nous tardions à lui envoyer un Missionnaire, les protestants en ont placé un, et le pauvre chef a laissé faire. Quelle désolation! Il en est de même à Bah ara dans la baie, où les gens nous demandaient depuis longtemps; voilà encore un hérétique où nous devrions être ! Et penser que dix mille francs eussent suffi pour nous éviter toutes ces peines cruelles et le
temps perdu à faire des planches!... En quelle détresse nous sommes! Est-ce qu'on n'aura pas pitié de nous? Est-ce que personne ne viendra à notre secours? Je ne puis que dire et redire : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite! »
Sur les lèvres du P. Verjus, c'est le même cri avec un autre accent :
« Voilà quatre ans que nous sommes ici. Eh bien, si, avec un peu plus d'aumônes, nous eussions pu dépenser tout ce temps et surtout toute cette énergie au vrai travail de la Mission, à l'instruction de nos enfants, quel bien nous aurions fait! Et nous en sommes encore à essayer de nous loger dans de pauvres huttes, comme les sauvages! Les aumônes que nous recevons, suffisent à peine pour nous faire vivre. La preuve en est dans ces trois famines que nous venons d'éprouver.
« Comment, après cela, penser à une petite baleinière à vapeur? Et, cependant, je ne dis pas qu'elle serait nécessaire, je dis qu'elle est urgente pour occuper le Saint- Joseph et les autres fleuves; car les protestants occupent toute la côte... Des hommes! des secours!... Nous avons souffert la faim et beaucoup d'autres choses encore pour fonder Mohou. D'autres fondations s'imposent. Nous souffrirons encore les mêmes douleurs, s'il le faut, et cent fois plus, s'il est nécessaire. »
Un jour, le 19 juin 1889, en celle forêt de Nabouapaka, où il abattait des arbres, sciait des planches, traçait des routes, le P. Verjus reçoit son courrier. Il le lit, tout tremblant, elles yeux troubles : Est-ce possible? On songerait à lui pour le vicariat de la Nouvelle-Bretagne! Le lendemain, il écrit dans son Journal : « Mon étonnement est grand, lorsque je pense que l'on a pu se tromper si singulièrement à mon sujet et prendre une mesure si contraire aux vrais intérêts d'une Mission qui a grand besoin
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d'une forte tête, si contraire à l'honneur de notre sainte mère l'Église. Elle a besoin d'être honorée dans ses dignitaires et je suis tout autre qu'honorable. Je suis bouffi d'orgueil et de vanité; mais pas encore assez pour m'aveugler au point de croire que je puis accepter une telle charge et de tels honneurs. Au reste, des honneurs je ne me préoccupe pas : j'ai appris à les mépriser dans ma courte vie de Missionnaire; mais la responsabilité! mais d'avoir à commander, à diriger des hommes plus éclairés que moi, plus âgés, plus dignes, et qui ont fait leurs preuves ! d'avoir à guider des religieux..., en Mission..., alors que de les guider ailleurs, cela dépasserait déjà mes facultés! Je suis persuadé que la plus terrible des charges est d'être supérieur en Mission. Mon Dieu, ayez pitié de ma faiblesse! et de votre œuvre en Océanie! Ayez pitié de la sainte Eglise et de notre Société! Laissez-moi encore longtemps sous la tutelle de mon vénéré père et archevêque. »
Et, comme si rien de nouveau n'avait sonné dans sa vie, le P. Verjus se remet au travail : tracé des routes, transport des arbres, arrangement d'un radeau. Au bout du compte, dit-il, tout ce bruit ne sera sans doute qu'un vol de canard dans la presse australienne, et il se réjouit de lui couper les deux ailes1.
Malgré lui, cependant, la pensée l'obsède de cet éventualité possible et il multiplie, tout à la fois, les examens de conscience et les actes d'humilité. Il n'est bon à rien; il est incapable même de répondre à un compliment. On lui a souhaité sa fête : Mgr Navarre, les Pères et les Frères, les Sœurs, de façon sans doute plus expressive qu'à l'ordinaire. Il écrit : « J'ai été touché de ces paroles affectueuses. J'en suis encore à me demander sérieusement s'il peut entrer dans le cœur de mes supérieurs et de mes confrères une bribe d'affection pour la pauvre caricature que je suis.» Et, à propos de la réponse qu'il a du faire à ces compliments, il s'apostrophe en ces termes pittoresques : « Pauvre Henry, je ne puis mieux te comparer qu'au vieux chien