Journal, 8 septembre
tout à tait le violet épiscopal ; mais peu importe en pays de Mission. Les fournitures de deux soutanes raccompagnent ; il y a juste assez de soie violette pour le dessus des piqûres ; le dessous sera en fil noir. C'est bien. 11 faut une soutane noire bordée de rouge et avec boutons rouges, nous pouvons nous en tirer. Reste à trouver un camail violet doublé de soie rouge : nous le trouverons dans le reste de la soutane ; quant à la doublure, elle sera prise dans une robe envoyée pour les sauvages et qui avait servi jusqu'à présent (hélas ! nous ne sommes pas riches) de devant l'autel. Il faut maintenant une ceinture violette. Mgr Navarre a de quoi en faire une exactement pareille à la sienne ; mais où prendre les glands verts ? Eh bien, nous les trouverons parmi la soie que nous avons emportée à notre premier départ. Il en faut aussi pour les glands du chapeau. Mais ce chapeau lui-même, où le prendre ? Le R. P. Verjus n'a qu'un vieux chapeau de feutre gris, qui est plutôt pour un maçon que pour un évêque. Le P. Thomas, ne pouvant plus loger sa tête dans le sien, le laisse en héritage au Père. Il faut encore un cordon vert et or pour la croix ; nous le prenons dans la même soie, et, en défilant une vieille frange d'or, nous faisons une torsade double qui n'est vraiment pas trop mal. Mais, outre le cordon, il faut une chaîne d'or : voilà qui est plus embarrassant. Nous cherchons, nous fouillons dans les caisses que l'on a envoyées pour les sauvages, et nous trouvons justement une chaîne en je ne sais quelle espèce de cuivre ; nous la frottons bien et elle fait assez bon effet; figurez-vous qu'elle a précisément la longueur voulue. Mais où prendre la croix ? Nous avons beau chercher, beau examiner, rien ! Alors Mgr Navarre prend la parole : « J'en ai bien deux, dit-il ; mais la seconde « est si belle que je n'ose la porter journellement. — « N'est-ce que cette raison qui vous retient, Monsei- « gneur, dit le Père ? Oh ! j'accepte avec bonheur et recon- « naissance celle que vous avez portée jusqu'ici; et vous. « sans scrupule, portez l'autre tous les jours. » Voilà
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donc la croix trouvée. Vous pensez bien qu'à chaque découverte partait un cri de joie. Pourtant, il manque un petit crochet pour accrocher la croix à la soutane : une paire de boucles d'oreille en doublé, je crois, que l'on avait envoyée pour les sauvages, nous le fournit. Restent les pieds et la tête. Quoi donc ! Il nous faut des sandales blanches brodées en or, des bas de soie blanche avec une croix d'or, des gants pareils, un anneau, une barrette noire et une autre violette, toutes les deux bordées de rouge, et enfin... deux mitres, une blanche simple, puis une précieuse. Vous devinez quel embarras !... Deux jours durant, nous nous creusons la tête pour trouver de quoi faire cette dernière mitre, celle qu'on appelle précieuse. Nous avions bien quelques vieux bouts de drap d'or ; mais ils demandaient trop de rapiècements, et encore n'auraientils rien fourni de bon. Après avoir achevé la mitre blanche, que nous trouvâmes dans un voile d'ornement que nous sacrifiâmes, ayant cherché la doublure au milieu de nos chiffons de soie, nous résolûmes défaire l'autre également fond blanc, et, prenant pour cela un voile de satin tout neuf que nous avions destiné pour un conopée, nous y trouvâmes la mitre. J'avais vu broder en or autrefois, et je me rappelais assez bien... Mais les fournitures ?... On cherche encore dans les chiffons, dans les bannières, et l'on trouve des broderies en or, les unes assez bien conservées, d'autres inserviables, mais qui, étant défaites, pouvaient nous donner les paillettes d'or, les fils d'or et les cannetilles d'or nécessaires pour broder. Un pélican assez bien conservé pourra être appliqué d'un côté, et, de l'autre, nous ferons un cœur... Nous avons bien un peu de drap d'or pour couvrir le cœur, mais il n'est pas joli. Voilà sœur Marthe, la marchande de bric-à-brac, qui nous apporte une épaulelte de sapeur-pompier ou de pompier-sapeur, comme dit mère Liguori, à notre grande hilarité. La frange est jolie, elle pourra servir. Ce n'est pas la frange qui servira, mais bien le beau drap d'or qui recouvre l'épaulette, et en voilà juste assez pour deux cœurs ; c'était ce qu'il
fallait, car on avait décidé, d'après le désir du R. P. Verjus, de mettre le chiffre de Notre-Dame à la place du pélican. « Manquait un galon d'or pour le tour de la mitre. J'étais bien embarrassée, quand j'aperçois un beau petit galon d'or qui sortait d'une vieille bannière, faite en 1873 pour le grand pèlerinage d'Issoudun; c'était un peu étroit; nos chers fouillis nous procurèrent de quoi l'élargir ; il y avait tout juste de quoi faire quatre fois le tour de la mitre ; nous trouvâmes des perles soufflées, enfilées par chapelets, et nous les plaçâmes au milieu, ce qui fil un effet charmant. Puis, quand on fut sur le point défaire le chiffre de Notre- Dame, on en trouva de plus petites, et juste ce qu'il en fallait. Dans la vieille bannière, envoyée par les Sœurs de la Charité de Rome au début de la Mission, nous trouvâmes quelques perles précieuses que nous plaçâmes aux coins de la croix. Au-dessus du chiffre de Notre-Dame, trois hauts de boucles d'oreille en or forment un triangle; de l'autre côté, les quatre grands pendants de ces mêmes boucles d'oreille , données au R. P. Toublanc par sa sœur, forment une croix bleue et or, au milieu de laquelle est une perle blanche, trouvée autrefois dans les chiffons, à Issoudun, et que j'avais toujours conservée dans le fond d'une boite. Dans les bonnets et les ceintures destinés aux sauvages, nous trouvons quantité d'épingles à chàle, avec des pierres de diverses couleurs. Nous coupons le cuivre et nous extrayons les perles que nous plaçons çà et là. Puis, de petites perles bleues, rouges et or, comme en enfilent les enfants, viennent se placer dans la petite couronne et, pour achever le bouquet, nous trouvons quatre petites feuilles de vigne avec une grappe de raisin à chaque feuille, en cuivre doré, et qui sont placées aux quatre coins de la mitre. Là encore, nous admirâmes la Providence: de chaque chose, il y avait toujours juste ce qu'il fallait. Nous disions que la sainte Vierge avait préparé cela de loin pour le sacre de son cher Missionnaire. « Un ornement blanc, hors d'usage, nous fournit les bas. Un reste de satin nous donna des gants; mais là, il y
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eut insuccès. On y suppléa avec les gants de Mgr Navarre qui s'en priva. La barrette violette fut prise dans une étole usée, et le côté blanc de l'étole en satin fut destiné pour les chaussures. Par le bateau précédent, nous avions reçu une paire de pantoufles qui venait, je crois, de Botany- Bay; on les recouvrit de blanc, on les borda en or, avec des raisins et des feuilles de vigne, et voilà qui est fait. Il ne nous fut pas trop difficile de fabriquer la barrette noire. Donc, tout est prêt. Tout..., excepté... la crosse. Le frère Henri, notre menuisier, la façonna d'un morceau de bois. Puis, un peu de poudre d'or lui a donné les apparences convenables. Oui, cette crosse est d'or, à nos yeux, mais surtout aux yeux de Mgr Verjus! Et il en est plus fier que de la plus belle et de la plus riche du monde.
« A présent, argentons et dorons les deux petits tonneaux et les deux petits pains, qui sont indispensables à la cérémonie du sacre, et que le frère Simon a confectionnés ; gravons-y en entier les chiffres des deux évêques. C'est fait, et les préparatifs les plus importants sont terminés juste pour le moment de la fête.
« Voici le tour de la chapelle. Elle fut tapissée de verdure et d'oriflammes. Avec le coton du pays, on rembourra deux prie-Dieu, un fauteuil; quelques habits de sauvages servirent de housses". La véranda, l'escalier qui fait face à la chapelle, furent aussi décorés. Les Manillois et les sauvages plantèrent une centaine de pieux, qui bordaient une grande route, parlant de la maison de Sa Grandeur, que nous appelons l'archevêché, et aboutissant à notre chapelle.
« Des oriflammes et des drapeaux furent hissés au haut des mâts; des massifs de verdure, coupée dans les forêts, entourèrent la maison du Missionnaire. Le palais épiscopal et le réfectoire étaient aussi spécialement ornés. Chaque pilier de la route et de notre véranda était couvert et caché par une feuille de cocotier de trois mètres au moins. Le soir, suspendues entre chaque pilier, brillaient des lanternes vénitiennes au nombre d'environ cinquante.
Deux inscriptions en lettres d'or se lisaient, Tune à la porte du nouvel évoque, l'autre à la porte de la chapelle. Un petit arc de triomphe ouvrait ces deux entrées. Tarlatane, mousseline, papier d'or, tout fut mis en jeu. Il fallait à Mgr Verjus trois cierges en cire. Nous en avions précisément reçu quatre ou cinq petits en cire dorée, que le frère Joseph nous avait donnés et qui nous avaient déjà servi pour le renouvellement de nos vœux. Partout, n'estce pas, jusque dans les plus petits détails, vous voyez la Providence du Sacré Cœur.
« Le beau papier joint aux feuilles d'or, envoyées par notre bonne Mère supérieure générale, il y a deux ans, venait richement orner l'autel qui avait été consolidé et exhaussé. La statue de Notre-Dame était ornée avec quatre beaux lis, et celle de saint Joseph avec deux. Un devant d'autel rouge, avec une draperie blanche relevée par des glands d'or, une dentelle d'or entourant l'autel, vous donnent une petite idée de la chapelle du sacre. »
Tout allait donc bien ; mais, hélas ! huit ou dix jours avant lafète, Mgr Navarre retombe malade et s'alite. Il faut le veiller nuit et jour. Mgr Verjus est fort inquet. « Mon Dieu, écrit-il, je suis si abimé par mon néant d'un coté, les préoccupations que me donne la maladie de Mgr Navarre et la fièvre, de l'autre, que jamais je n'ai fait de méditations plus sèches, de retraite plus pauvre. De temps en temps, toutefois, j'éprouve l'impression de la grâce ; mais, quel marbre! Les Sœurs font des prodiges de dévouement '. »
Un moment, tout espoir pour le jour fixé est à peu près perdu. Mgr Verjus aperçoit dans Port-Léon un bateau qui se dirigeait vers Port-Moresby. Il rédige en toute liât e un télégramme que le procureur de Sydney devait expédier à Issoudun, et il le remet au capitaine. Ce télégramme disait l'état de Mgr Navarre, et demandait des instructions. Puis, il rentre dans sa retraite, et les religieuses multiplient les Souvenez-vons à Notre-Dame du Sacré-Cœur.