Journal, 15-22 septembre
À l'épiscopat 459
« Espérons, disaient-elles, à Mgr Navarre, espérons que samedi vous pourrez dire la messe. Si samedi vous le pouvez, dimanche vous le pourrez mieux encore. — Oui, répondait le vénéré malade, j'espère ; mais je crois que je retomberai aussitôt. »
« La chose s'est vérifiée à la lettre. Monseigneur dit, avec bien de la peine, sa messe le samedi; et, le dimanche matin, il se réveille en disant: « Je me sens mieux, je « veux faire les choses plus solennellement que nous « n'étions convenus. J'irai processionnellcmcnt à la cha- « pelle, mitre en tête et bénissant mon petit troupeau. »
« Donc, après une première messe, célébrée à quatre heures et demie, messe de communion, nous nous rendons à l'humble archevêché de paille. Là, les Frères en surplis se mettent en marche, suivant la croix, une croix au manche en papier doré; puis venaient les Pères, desquels deux, le P.Toublanc et le P. Vitale, revêtus des insignes de chanoine, devaient remplacer les évoques assistants. Mgr Verjus suivait en soutane violette, barrette violette, rochet et camail, sandales blanches. Enfin, Mgr Navarre, en chape, fermait la marche, en bénissant chacune des Filles de Notre-Dame qui venaient sur son passage. Ainsi, lentement, la procession arriva à notre chapelle, vraiment transformée par l'industrieuse piété de notre mère Liguori.
« La cérémonie fut bien touchante. Je n'essaierai pas de vous la décrire. Nous oublions durant ces belles heures nos rudes fatigues. Personnellement, j'avais passé trois nuits complètes. Toutes, depuis quinze jours, nous ne dormions que la moitié des nuits. Je suis heureuse de vous dire en passant qu'aucune de nous n'a été malade ni même un moment arrêtée après un tel excès de travail. Mgr Navarre n'a pas craint de dire qu'il y a en tout ceci du prodigieux, et nous y reconnaissons bien la douce main maternelle de Notre-Dame du Sacré-Cœur.
«Qu'il était beau et consolant de voir Mgr Navarre revêtir le nouvel élu, son fils, de la plénitude du sacerdoce !
460 PHOMOTION DU P. VERJUS
Le bonheur rayonnait sur les visages ; les cœurs étaient bien émus envoyant les deux Pontifes offrir ensemble la divine Victime, en les voyant boire au môme calice, en les entendant répéter ensemble les mêmes paroles bénies. Mais, le moment le plus solennel fut celui du baiser de paix : les deux apôtres, dans les bras l'un de l'autre, sous les yeux et près du Cœur de leur commun Maître, quel spectacle ! »
Le P. Toublanc va nous dire les impressions des Canaques et, sur quelques points, compléter la narration des religieuses :
«... Si vous aviez vu nos chers sauvages, quand ils entrèrent dans la chapelle préparée par les Filles de Notre- Dame du Sacré-Cœur, — les Femmes saintes, comme ils disent! Toutes les richesses de notre pauvreté étaient là... Les sauvages n'étaient pas seuls à admirer l'industrie et l'art avec lesquels les bonnes religieuses avaient transformé le sanctuaire. Les plumes de nos oiseaux les plus rares formaient des fleurs ravissantes, et les coquillages de diverses couleurs en formaient d'autres non moins jolies. Les jeunes sauvagesses avaient aidé à faire des guirlandes et des arcs de triomphe. Il y avait dans tout l'ensemble comme une ombre de richesse qui se mêlait à tout ce que vous pouvez imaginer de plus pauvre, et cela portait à la piété.
« Parmi les assistants, on remarquait une quarantaine d'étrangers catholiques de passage, et de presque toutes les nations : français, italiens, espagnols, anglais, irlandais, belges, hollandais, allemands.
« L'émotion était profonde. Sans doute les sauvages ne comprirent pas grand'chose au sens des cérémonies; ils savaient seulement que P. Verjus allait devenir « grand chef » comme Mgr Navarre. Mais nous, Missionnaires éclairés des lumières de la foi, nous pénétrions dans cette divine liturgie. Oh! quelles pensées assiégeaient nos âmes! — Qu'a donc fait cet homme, pour mériter, à un
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âge si jeune, une si haute distinction qui n'est ordinairement accordée qu'aux vieillards, après bien des années de labeur? A-t-il remué les foules ? A-t-il opéré beaucoup de conversions ? Non. Le sacrifice et le dévouement ne sont pas toujours suivis du succès. Ce jeune Missionnaire a seulement été épris de l'amour du Sacré Cœur de Jésus; mais il l'a été d'un désir si véhément que pour communiquer cet amour à tous les hommes, il a exposé sa vie cent et cent fois sur terre et sur mer. Sur terre, combien de fois ne l'a-t-on pas vu s'engager à travers des forêts impraticables, pénétrer dans les villages de l'intérieur de la Nouvelle-Guinée, réputés comme anthropophages, où jamais blanc n'était allé et où les noirs eux-mêmes refusaient de l'accompagner? Combien de querelles et de batailles n'at-il point apaisées entre les sauvages, en s'élançant luimême au milieu des flèches pour les convier à la paix? Et. tout cela uniquement pour faire connaître le nom de Jésus-Christ. Et sur mer, à combien de naufrages n'a-t-il pas échappé? On a qualifié de folie l'acte de s'être embarqué sur une frêle chaloupe, à travers une mer furieuse, et pour un trajet de 300 milles, et cela, sans calculer si, au terme du voyage, il trouverait une terre hospitalière, ou la lance de l'anthropophage. Oui, folie ! folie de l'amour de Notre-Seigneur, folie "qui a fait bien des saints ! folie qui nous a ouvert la Mission dans cette grande contrée et qui, aujourd'hui, fait de notre héros un pontife, un parfait apôtre du Sacré Cœur! »
On ne saurait mieux dire ni d'un accent plus pénétrant.
Au Te Deum, les deux évoques se prirent à pleurer, et, lorsque le nouvel élu, la mitre en tête et la crosse de bois en main, fit le tour de la chapelle, pour bénir la foule, les cœurs se gonflèrent et, de tous les yeux, jaillirent des larmes.
C'était le 22 septembre 1889, en la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
Mgr Verjus n'avait pas trente ans.
MGR VERJUS COADJUTEUR DE MGn NAVARRE