LE PACIFICATEUR. — NOUVELLES FONDATIONS
Pour Mgr Verjus la fête eût été incomplète si les chers
sauvages n'avaient pas été conviés à un festin. Il obtint
donc de Mgr Navarre que, malgré l'état de pauvreté dans
lequel se trouvait la Mission, tous les habitants de Rabao
et des environs seraient convoqués à un grand tatsou.
Le lendemain du sacre, on vit arriver, de Koko, de Ghiria, d'Eri-Erina, de Pinoupaka, près de quatre cents personnes, sans compter les chefs de Mohou et d'autres étrangers. Ces braves gens s'empressèrent au banque! d'autant plus volontiers que, depuis deux ans, par suite de la sécheresse, ils souffraient réellement de la faim. On fit une consommation prodigieuse de riz, de bananes, de pommes de terre, de sagou. Pour les chefs on tua un porc. On ne dansa pas, parce que la femme d'un des chefs de l'île était morte depuis peu. En revanche on parla beaucoup. Mgr Verjus fit deux discours et les sauvages trois ou quatre '. Ces bons noirs aimaient tant le missionnaire! Ils se réjouissaient de le voir « grand chef », comme Mgr Navarre, et, comme lui, vêtu de violet. En même temps, ils s'attristaient à la pensée qu'il s'en irait dans un autre, pays noir loin d'eux, bientôt.
Ils n'étaient pas seuls à s'attrister. Dans les moments libres de sa retraite préparatoire au sacre, Mgr Verjus s'informait de Mgr Navarre et s'assurait que rien ne lui manquait. Un jour qu'il prenait congé du cher malade, en lui disant : « Monseigneur, je m'en vais méditer sur l'En-
1. Ce furent Raourna, ^Yaroupi et Màlsou qui prirent la parole.
fant prodigue », Mgr Navarre lui répondit : « C'est bien. Faites une bonne méditation sur ce beau sujet », et il ajouta en souriant : « Il n'a pas à aller chercher loin sa résolution; qu'il reste près de moi! »
C'étaient bien là le fond de la pensée et le désir sincère du vénérable archevêque. Le 19 juin précédent, il avait écrit au T. R. P. Chevalier :
« La nouvelle de la séparation du P. Verjus est pour moi une grande peine, d'autant plus grande que je vous le demandais comme coadjuteur... Si vous l'enlevez, c'est la mort de la Mission; car, je ne tiendrai pas longtemps...
« Nous sommes pressés parles prolestants qui amènent des catéchistes noirs en grand nombre; ils vont nous fermer les portes de la Nouvelle-Guinée. Nous avions projeté, le P. Verjus et moi, de placer, dans les villages les plus rapprochés et qui commandent l'entrée du Saint-Joseph, trois ou quatre Frères des plus sûrs. Le P. Verjus les eût visités fréquemment pour les soutenir, les confesser, leur dire la sainte messe. Lui parti, il m'est impossible de réaliser le projet, et il s'impose.
« D'un autre côté, le P. Verjus est l'honneur de la Mission. Ce n'est qu'à lui que les indigènes donnent le nom de Missionnaire. Il est connu de tous et il les connaît tous. Il parle leur langue mieux qu'eux-mêmes. Il sait en partie déjà la langue d'une autre tribu, celle de Mékéo. Il a la confiance de tous. Son nom est inséparable de la Nouvelle- Guinée. »
Et l'humble archevêque ajoutait :
« Moi, je pourrais disparaître sans que la Mission en souffrit beaucoup; mais encore une fois la disparition du P. Verjus, c'est la ruine... Néanmoins, quoi qu'il advienne, je me résigne aux desseins de la Providence. »
Cependant la fin de Tannée approchait et avec elle la saison des pluies. Depuis trois mois, point de lettre d'Is-
soudun. Point de réponse au télégramme qui demandait, vu l'état presque désespéré de Mgr Navarre, ce que devait faire Mgr Verjus. Sur ces entrefaites, le gouverneur de la Nouvelle-Guinée, le docteur Mac Gregor vint faire visite aux Missionnaires. L'archevêque en profita pour se faire ausculter. Le docteur l'assura que, s'il restait à Yule, il irait déclinant jusqu'à une extinction de forces complète et qui ne saurait tarder. Il conseilla Sydney et lui offrit une place à bord de son steamer jusqu'à Goocktown où il trouverait un bateau côtier. Dans l'état où il était, Mgr Navarre ne pouvait voyager seul. Il fut décidé que Mgr Verjus l'accompagnerait. L'évêque de Limyre trouvera sans doute à Sydney une réponse à son télégramme. S'il doit ensuite se rendre en Nouvelle-Bretagne, il sera sur le chemin.
Deux jours avant leur départ de Port-Léon, un vent violent, le barourou des sauvages, se met à soufller. Durant la nuit, un craquement se fit entendre dans toute la maison des Missionnaires, et des cris retentirent. Le barourou avait renversé la chaumière. On se réfugia, comme on put, dans la maison de l'archevêque. La chapelle fut transformée en dortoir. Le bon Maître se relira pour donner un abri à ses Missionnaires.
La maison des Sœurs, plus récemment bâtie, résista un peu mieux. Le barourou l'agitait comme un roseau. La nuit, les pauvres religieuses étaient dans des transes mortelles. Aux premières secousses, elles se levaient et fuyaient dans l'obscurité; mais, comme ce vent est presque toujours accompagné de pluies torrentielles, on imagine la situation. Toutefois, mieux vaut, disaient-elles, la pluie que la maison sur le dos.
C'est dans ces circonstances que les deux évêques prirent le chemin de Sydney.
Le 30 décembre, on fit escale à Port-Moresby. Là Mgr Verjus trouva la réponse à son télégramme, tant et depuis si longtemps désirée : « Verjus remplacera Navarre. » C'est par accident qu'elle n'était pas arrivée
plus tôt : le procureur de Sydney l'avait reçue vingt-quatre heures après l'envoi de la dépêche.
Encore bien que celte réponse ne fut pas d'une clarté décisive, puisqu'elle ne disait pas si Mgr Verjus remplaçait Mgr Navarre pour un temps ou s'il lui était donné comme coadjuteur, elle fut néanmoins accueillie avec enthousiasme. « Impossible, écrit Mgr Verjus dans son Journal, de dire la joie de Mgr Navarre et la mienne. »
A Sydney, on apprendra que le P. Gouppé, déjà supérieur de la Mission de Nouvelle-Bretagne, en a été nommé, avec le titre d'évêque de Léro, le vicaire apostolique, au lieu et place de Mgr Verjus, nommé coadjuteur du vicaire apostolique de Nouvelle-Guinée avec future succession. L'appel de Mgr Navarre avait été entendu à Rome et à Issoudun.
Quelques mois plus tard, revenant sur des émotions encore palpitantes, Mgr Verjus écrira : « Voir, d'un côté, Mgr Navarre mourant ; d'un autre, mille difficultés de toutes sortes qui déconcerteraient et décourageraient, si nous n'avions avec nous la force même de Dieu ; et, avec cela, me voir obligé de quitter, pour la Nouvelle-Bretagne, l'œuvre de cinq années d'incroyables sacrifices, quelles épreuves! Heureusement les cœurs et les âmes qui nous sont dévoués, ont tant prié pour nous que le bon Maitre est intervenu. » Et il ajoutera : « Ma pauvre vieille mère m'attend pour chanter son Nunc dimittis. Je ne sais si jamais j'aurai le bonheur de l'embrasser encore l. »
A Sydney, l'idée dominante de Mgr Verjus fut d'acheter un petit vapeur pour remonter le Saint-Joseph et, à cet effet, de solliciter la charité des catholiques. Une circonstance solennelle où quinze évêques d'Australie et les notables de la ville étaient réunis, lui parut favorable. Il exposa son idée nettement et la développa chaleureusement. Aussitôt quelques calholiques enthousiasmes lui promirent le bateau, et, sur-le-champ, ils en visitèrent plusieurs,
1. Lettre au P. directeur de la Petite-Œuvre, datc'e de Thursday, le 19 mars 1890.
mais, ne les trouvèrent pas à leur gré. Ils allaient en commander un, le constructeur était déjà choisi, quand ils apprirent qu'un vaisseau de plaisance, en acier, long de cinquante pieds, et pourvu d'une machine excellente, Ylris, était à vendre au prix 650 livres sterling, soit 16 250 francs. Les Missionnaires trouvaient le bateau un peu long et surtout, au cas où ils devraient participer à l'achat, d'un prix beaucoup trop élevé. Leurs « bienfaiteurs » les assurèrent qu'ils entendaient le payer euxmêmes et tout entier. Cependant, aucun d'eux ne voulait l'acheter en son nom. Les Missionnaires l'achetèrent, et, comme il fallait payer comptant, ils durent emprunter. Mgr Verjus accompagna l'un de ces messieurs, membre du Parlement, ancien ministre de la Justice, chez un bon nombre de catholiques, lesquels, tous, promirent d'assez fortes sommes. Puis, après quelques semaines, l'évêque de Limyre s'embarqua sur le vapeur pour retourner en Nouvelle-Guinée.
Dès que Mgr Navarre fut entré en convalescence, il s'employa, avec l'aide du procureur, à faire rentrer les sommes promises. A grand'peine put-il réaliser 100 livres sterling : 2 500 francs. Or, le bateau, rendu à Port- Léon, revenait à 19 500 francs. Les pauvres Missionnaires ont donc déboursé, pour un vapeur qui devait leur être gracieusement offert, l'énorme somme de 17 000 francs. « Encore un cadeau semblable, écrivait un jour Mgr Navarre1, et la Mission de Nouvelle-Guinée n'existera plus ! «
Dans un arrêt qu'il fît à Thursday, avant de rentrer à Port-Léon, Mgr Verjus écrivit aux enfants de la Petite- Œuvre d'Issoudun : « J'ai reçu, à Sydney, la belle offrande que vous avez bien voulu me faire, en prélevant sur votre pauvreté pour un plus pauvre que vous. Elle est bien précieuse pour moi, je vous assure, et pour que votre souvenir soit toujours sur mon cœur, comme il est depuis long-
1. Lettre de Mgr Navarre à Mgr Deraimuid, directeur général de l'Œuvre de la Saiute-Enfauce, datée de Thursday, 19 décembre 1890.
temps au fond de mon âme, j'ai acheté avec votre présent une belle croix pastorale qui, souvent, me parlera de vous, et me sera doublement chère. Soyez-en, tous et chacun, mille et mille fois remerciés !
« Souvenez-vous bien, mes chers petits frères, que je compte surtout sur vos prières, maintenant ; et, pour l'avenir, je compte sur vous!... D'après la volonté du bon Dieu, exprimée par un ordre de la Propagande, je suis fixé de nouveau dans cette chère Nouvelle-Guinée, où j'ai fait mes premières armes. C'est là que je vous donne rendezvous, sinon à tous, du moins à un bon nombre. Il y a tant de place ! Tant de beaux villages nous demandent ! Pensez-y souvent et préparez-vous *... »
Le 11 avril, Mgr Verjus abordait à Port-Léon. Tout son peuple l'attendait sur le rivage. Les enfants surtout jubilaient. Ils savaient que le Missionnaire était parti, sans doute pour ne plus revenir. Quand on apprit qu'il reviendrait au bout de trois mois, ils regardaient chaque soir si la troisième lune apparaissait. Quels cris de joie quand ils aperçurent leur Père! Ils agitèrent les oriflammes qu'ils tenaient en main, et ne savaient comment traduire leur bonheur 2.
On a préparé un cheval pour l'évêque. Il monte en selle. Les Frères l'escortent ou marchent un peu en arrière. On gravit la colline en chantant des cantiques. Et voici le P. Cramaille, le P. Toublanc et le P. Vitale, qui s'avancent, revêtus de la chape, à la rencontre du nouveau pasteur, l'antienne Ecce sacerdos magnus aux lèvres. Monseigneur descend de cheval, revêt ses ornements pontificaux, prend place sous un dais, et l'on se dirige vers la chapelle au chant du Benedictus . « Là, en termes émus, écrit un témoin3, Monseigneur, qui nous revoyait plus