mars
2. Lettre d'une religieuse de Notre-Dame du Sacré-Cœur, mars 1890.
3. Lettre du P. Toublanc à son frère. Port-Léon, 31 mars 1890.
468 MONSEIGNEUR VERJUS COÀDJUTEUR
pâles que jamais et bien amaigris, nous exhorta... à l'action de grâces. La souffrance, nous disait-il, les privations de toutes sortes, les angoisses, la croix en un mot, c'est le signe de Dieu, son cachet, et, par conséquent, le triomphe de la Mission. Ces paroles, si cordiales, si apostoliques, la chère présence de l'évêque, et, par-dessus tout, la bénédiction du Cœur eucharistique de Notre- Seigneur, nous firent oublier le passé et nous remplirent de joie. »
De quel passé parle le Père ? Hélas ! d'un passé qui n'était guère lointain et auquel ressemblait fort le présent. Détachons du Journal de Mgr Verjus une page, à la date du 13 mai. On y voit, comme en beaucoup d'autres, la trace des larmes qui tombaient de ses yeux, pendant qu'il écrivait: « Dans mes réflexions d'aujourd'hui, j'ai pensé à l'avenir. Nous en sommes à notre troisième famine... Si les Frères veulent partir, que dire? que faire?... Et notre chère et bien-aimée Société et Mère sait notre état!... Elle nous sait accablés !... Elle sait que plusieurs fois nous avons eu bien faim... Et elle (ma plume tremble; mais, c'est vrai!), elle qui entretient si bien ses autres maisons, ne nous aide pas!... Mon Dieu, je ne veux pas accuser ma mère... Je veux croire, je crois qu'elle ne sait pas notre situation... Sans doute, la Propagation de la Foi nous aide; mais les secours sont insuffisants... Nous sommes faits pour souffrir et mourir à la peine... J'accepte pour moi. J'en suis heureux. J'en remercie le bon Dieu, et, avec sa grâce, je resterai, quand môme je devrais rester seul. Mais je ne puis accepter pour les autres... »
On se souvient peut-être que Mgr Navarre avait laissé le P. Toublanc à la tête de la station de Mohou. Du mois de mai 1889 au mois de janvier 1890, le Père se porta assez bien, résistant à tout, même aux privations. Lorsque les vivres furent épuisés, le Frère qui travaillait avec lui s'en allait à la chasse et, assez souvent, revenait avec des oiseaux. Les jours où il n'apportait rien, les deux Missionnaires mangeaient des feuilles de pommes de terre. Octo-
bre, novembre, décembre passèrent ainsi. Aux premiers jours de janvier, le P. Toublanc tomba malade. Le Frère ne tarda pas à tomber lui-môme. Les voilà tous les deux alités et sans nourriture. Que devenir? mourir de faim ou s'en aller à Port-Léon. Ils se font jeter par les sauvages dans une barque, et... à la grâce de Dieu ! Grosse mer et vomissements; ils arrivèrent à demi morts. Les religieux de la résidence de Port-Léon durent porter le pauvre Frère du rivage à la maison. Le P. Toublancr en se traînant, appuyé sur un bras charitable, put arriver l.
Ainsi Mgr Verjus les retrouvait « plus pâles que jamais et bien amaigris ». Jugez si les provisions qu'il apportait avec lui furent bien accueillies! Peu à peu, les forces revinrent.
On va les employer à reprendre et à pousser activement l'évangélisation tant à Rabao que dans la grande terre. Les constructions ne sont pas finies, bien qu'on y ait travaillé durant dix- huit mois : à l'église, il manque des fenêtres; à la maison des religieuses, il manque des portes ; à la maison des Pères et des Frères, que ne manque-t-il pas? On s'abritera comme on pourra. Il est urgent de se donner aux âmes, d'autant plus que les protestants recrutent partout, en ce moment, à Tonga, à Fidji, dans toutes les îles, des catéchistes noirs.
Depuis longtemps, les deux petits villages de Rabao eux-mêmes, Chiria et Eri-Erina, par suite des travaux matériels nécessaires et des maladies en quelque sorte incessantes, ont été un peu négligés. Ils sont d'ailleurs éloignés de Port-Léon, de plus d'une demi-lieue.
Nous avons dit : maladies incessantes. Il faut justifier le mot. Mgr Navarre écrivait un jour: « Nous sommes tombés tous malades de la fièvre. A partir de ce moment, j'ai toujours eu la moitié de mes Missionnaires au lit. Ceux qui n'y étaient pas retenus, avaient constamment une fièvre qui n'était pas assez violente pour qu'ils gar-