Lettre du P. Toublanc, déjà citée
dassent la chambre, mais qui paralysait en grande partie leurs forces et leur causait un malaise continuel. Or, dans cet état, on sent toujours le besoin de se reposer. Le matin, quand on se lève, il semble qu'on vient de faire un long et pénible voyage. Nous vivons comme sous une atmosphère de peste, et, quand, dans nos lettres, nous disons que nous nous portons bien, il faut entendre que nous n'avons pas de ces crises aiguës de fièvre ou d'autres maladies, qui nous abattent et nous affaiblissent considérablement l. »
Cette année 1890 fut une grande année d'apostolat '-'. Les onze hameaux de la tribu de Roro entendirent et comprirent la parole sainte. Tous les jours, dans la nouvelle église, Mgr Verjus faisait le catéchisme. Tous les dimanches, il prêchait. A chaque instant, il visitait les malades. Son bonheur était de les consoler, de les encourager, de leur porter des remèdes, de les soulager, et, quand il le pouvait, de les guérir. Le succès répondit enfin à ses prières, à ses prédications, à ses larmes. Bientôt les baptêmes d'adultes cornmmencèrent.
Nous nous en voudrions de ne pas en signaler un qui remplit l'âme de Mgr Verjus d'une joie particulièrement douce: le baptême d'Angelo Naïmi.
C'était un orphelin d'une douzaine d'années, très éveillé, intelligent, cordial. Il s'était, de bonne heure, attaché aux Missionnaires et aux religieuses. Chaque matin, il descendait du village où il vivait sous la tutelle de son oncle, à Port-Léon, et se plaisait à rendre quelques services. C'est lui, qui s'en allait, tous les jours, monté sur un cheval qui portail le nom de l'île, Rabao, le cheval de la Mission, avec deux sacs de toile, chercher au puits de la vallée l'eau nécessaire aux deux communautés. Un jour Rabao prit
1. Lettre à Mgr Derufmuid, directeur général de l'Œuvre de la Sainte- Enfance. Tliursday, 19 décembre 1890.
2. Le P. Jullien, dans son bel Album : les Missions de la Nouvelle- Guinée, a reporté par erreur à l'année précédente tout ce travail apostolique.
peur, rua et blessa l'enfant à la jambe. Angelo se croit perdu et pousse des cris. Un Frère accourt et emporte le petit blessé chez les Sœurs. La blessure était longue de dix centimètres, et profonde jusqu'au tibia. Le soir, Angelo ne voulut pas retourner au village ni les jours suivants. Son oncle alla plusieurs fois le chercher. Du plus loin qu'il l'apercevait, Angelo se réfugiait près de la Mère supérieure: «Voici mon oncle ! Dis-lui que tu ne sais pas où je suis. Je vais me cacher. » Finalement, lorsque l'oncle vit l'attachement d'Angelo pour les Sœurs, il le leur abandonna.
La R. mère Liguori se chargea, sous le contrôle de Mgr Verjus, de l'instruction religieuse de l'orphelin. Angelo fui bientôt en état d'être baptisé. Un jour qu'il voyait les Sœurs se confesser, il interpelle la Mère: « Qu'est-ce que tu dis au Père, à travers ce rideau? — Je me confesse. — Qu'est-ce que c'est que cela, se confesser? — C'est dire tout ce que j'ai fait, depuis huit jours, qui a pu déplaire au bon Dieu. — Ah ! oui, tu dis tes péchés. Mais, pourquoi dis-tu tes péchés au Missionnaire? — Tu as bien appris, dans le catéchisme, que le prêtre a reçu de Dieu le pouvoir de remettre les péchés, et, quand il nous a donné l'absolution,-notre âme est toute belle aux yeux de Dieu. — Oh! alors je voudraisme confesser. — Tu te confesseras quand tu recevras le baptême. — Oh! je vais être bon et bien étudier, pour que je sois bientôt baptisé et que mon âme soit toute belle. » Cependant, la première fois qu'il s'approcha du tribunal de la pénitence, il tremblait comme une feuille. Il fallut l'exquise tendresse de Mgr Verjus pour le rassurer. Après sa confession, il était radieux.
Pendant que les Sœurs faisaient leur retraite annuelle, Angelo remarqua qu'elles ne parlaient pas en récréation, contrairement à leur habitude. 11 en demanda la raison à la Mère supérieure. « Pendant la retraite, lui répondit la Mère, on ne parle qu'au directeur et à Dieu. » Mais, voilà qu'un jour la mère Liguori eut besoin de parler. Bien qu'elle le fit à voix basse, Angelos'en aperçut, s'en étonna,
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et lui dit : « Comment, mère Liguori, tu ne dois pas parler pendant la retraite, et tout à l'heure je t'ai vue parler! C'est mal. » La Mère a dû lui expliquer que l'on pouvait avoir des motifs sérieux de rompre le silence, et que, dans ce cas, il n'y avait pas ombre de mal. Angelo parut comprendre.
Ce n'est pas à dire qu'Angelo fut parfail. Il n'échappait point à la légèreté inhérente à son âge. Une fois, un de ses camarades et lui voulurent se confesser. Alphonse passa le premier. 11 allait faire sa pénitence, quand des cris retentirent: « Un sanglier! un sanglier! » Alphonse laisse là sa pénitence et court après la bête. Angelo qui, dans un coin, préparait sa confession, saute en bas de la véranda, et, en deux bonds, le voilà sur la colline pour barrer le passage au sanglier. L'animal réussit à s'évader. Alphonse revint tranquillement achever sa pénitence, et Angelo reprit, où il l'avait laissé, son examen.
Quand le jour du baptême fut fixé, Angelo s'y prépara par une retraite qu'il voulut d'une semaine, comme celle des Sœurs. Pendant ce temps-là il ne jouait plus. Chaque jour il faisait le Chemin de la croix et récitait des chapelets. La veille, trouvant que Mgr Verjus tardait bien à lui faire passer l'examen de catéchisme, il alla le trouver de lui-même et lui rafraîchit la mémoire.
Le jour du baptême, 6 octobre 1889, on l'habilla de blanc comme pour une première communion. Mgr Navarre avait tenu, malgré son état de souffrance, à assister à la cérémonie. Le P. Vitale était parrain, et sœur Ange marraine. Il fallait un Ange, écrivait une autre religieuse, pour nommer un Angelo. C'est Mgr Verjus qui fit le baptême. « Je vous assure, lisons-nous dans une lettre, que si le diable ne s'est pas enfui à toutes jambes, ce n'est pas la faute du baptiseur, lequel priait et exorcisait avec tout son cœur. » Après la cérémonie, on chanta un cantique et la grand'messe commença. Angelo, revêtu de sa tunique blanche, fut, en sa qualité de chrétien, introduit dans le sanctuaire, solennellement. Mgr Verjus pontifia.
Le soir, avant le salut, le nouveau baptisé se consacra à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il était à genoux aux pieds de la Vierge, un cierge à la main. Son parrain, sa marraine et Mgr Verjus étaient à ses côtés.
Au Salut, pour la première fois de sa vie, Angelo présenta l'encensoir au prêtre. Son attitude recueillie et pieuse frappa tout le monde. Il faisait la génuflexion, dit un témoin, avec la gravité d'un religieux.
Mais, pour être baptisé, on n'en reste pas moins homme, faillible etpeccable. Quelques jours après son baptême, il se mit en colère. C'était son plus grand défaut, encore bien qu'il fit des efforts pour se dompter. Voyant, un jour, les religieuses se confesser, il dit à la mère Liguori : « Il faut aussi que je me confesse, parce que je me suis fâché. — Oui, répond la Mère, tu te confesseras; mais, il faut te préparer et dire combien de fois tu t'es mis en colère. » Il réfléchit alors et compta sur ses doigts : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Je me suis fâché six fois », dit-il. Il alla ensuite avec la R. Mère au Chemin de croix. La Mère lui dit : « Vois-tu, Angelo, quand tu te fâches, ce ne sont plus seulement les bourreaux qui font du mal à Jésus, c'est toi! » Alors, le cher petit se mit à sangloter. « Pourquoi pleures-tu, Angelo? — Je pleure Jésus!... » Et il alla se confesser, tout tremblant. Après la confession, il dit à Mgr Verjus, qui lui adressait quelques bonnes paroles pour l'engager à revenir, une autre fois, sans crainte : « Je n'ai plus peur, Missionnaire. Si. tu veux, je viendrai tous les jours1. »
Mgr Navarre l'emmena avec lui dans un de ses voyages à Thursday- Il fit à l'église, par sa bonne tenue, sa piété, la manière dont il servait la messe, l'édification de tous. « Non seulement, écrit le vénérable prélat, il répond correctement aux prières, mais il veille avec intelligence à ce que rien ne manque, et même il sait revêtir l'évêque
i. Cf., dans les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, de janvier et de mai 1890, les lettres d'une religieuse.
de ses ornements, sans omettre la moindre rubrique1. » Angelo n'était pas le seul enfant recueilli par les Pères ou par les Sœurs. Les Missionnaires rêvaient un groupement de petits noirs intelligents et malléables. C'était comme une sorte d'école apostolique ou de séminaire. Mgr Verjus déjà employait ces beaux vocables, et Mgr .Navarre écrivait : « De ces enfants, nous pensons faire des catéchistes, et jeter les germes d'une petite pépinière de prêtres indigènes. Nous rencontrerons sans doute de grandes difficultés dans cette première génération. Cependant nous ne croyons pas que notre peine soit entièrement perdue2. »
Non, la peine n'était point perdue; car, si plusieurs enfants quittaient l'Œuvre, du moins restaient-ils bons chrétiens et amis du Missionnaire.
De plus, par les enfants, on atteignait les parents, et ainsi, peu à peu, l'influence de tous, mais surtout de Mgr Verjus, croissait merveilleusement. En peu de temps il eut conquis le juste renom de grand pacificateur.
Les Canaques, nous l'avons déjà remarqué, pour un rien et souvent, sont en lutte les uns contre les autres. Non seulement les individus, mais les villages. Il est même rare que, dans une tribu, il n'y ait pas quelques villages en guerre.
Mgr Navarre a recherché l'origine et la cause de cet état belliqueux 3. Voici ce qu'il a recueilli de la bouche des sauvages :
Il y a beaucoup de lunes, Oa-Bové, un dieu, lit une révélation aux Canaques : « J'enverrai du ciel en terre un homme, non pas un esprit, un homme en chair et en os.