Journal, 17-27 août
comme un ouragan », disait-il plus tard. Dans tout le village, on faisait un vacarme d'enfer. On courait, on criait, on discutait, on s'exerçait à la lance, on s'exerçait à la flèche. Les jeunes gens se démenaient. Tous les guerriers de Pinoupaka sont là, farouches, formidables, le feu au visage, la menace à la bouche, la lance au poing. Mgr Verjus bondit sur l'estrade aux harangues. Sa haute taille, ses gestes, sa voix de tonnerre, stupéfient les sauvages. Ceux de Béréïna, qui n'étaient point chez eux, commencent à faiblir. L'orateur s'en aperçoit, et, d'un ton impérieux, il leur enjoint de s'en aller sur-le-champ. Puis, à ceux de Pinoupaka, il offre les noix d'arec, symbole de la paix, que justement deux députés de Râpa venaient d'apporter. On dépose les armes. On s'assoit. Les chefs et les députés fument ensemble et soupent, sans s'occuper des jeunes gens qui faisaient près d'eux du tapage, à seule fin de prouver à qui de droit que, s'ils acceptaient la paix, ils n'avaient peur de personne. Le soir même, les ambassadeurs de Râpa retournaient dire à leur village que le Missionnaire empêcherait la guerre et que, d'ailleurs, demain ils auraient sa visite.
Le lendemain, les quelques hommes auxquels Mgr Verjus avait permis de l'accompagner, l'abordèrent avec des provisions de lances et de flèches. Il paraît que les sauvages se connaissent entre eux et que la confiance mutuelle n'est pas grande. Mgr Verjus interdit les armes. Sur ce arrivent trois grosses pirogues de Déléna, qui portaient du renfort à Pinoupaka. Les compagnons du Missionnaire leur racontent l'histoire de la veille et du matin. Les pirogues virent de bord et s'en retournent.
L'évêque s'en va donc au-devant de l'ennemi, dans son propre retranchement, avec quelques hommes seulement et sans armes. Les sauvages n'en croyaient pas leurs yeux. Raouma disait que c'était de la folie. « Au fond, confessera plus tard Mgr Verjus, humainement parlant, j'étais tout juste rassuré; mais, le long du chemin, on pria avec ferveur, et je pensais en moi-même : Que vais-
je leur dire ?... Tout à coup, il me vint à l'idée que Notre Seigneur Jésus-Christ avait défendu à ses apôtres de se préoccuper de cette question : « Je vous inspirerai ce qu'il « faudra dire. » — Très bien, c'est convenu. Mais voilà que, tout à coup, Béra s'arrête... Au milieu du sentier, un pieu était planté, avec, en haut, un chiffon rouge.... Béra considère. Raouma rumine et rumine encore. « Cela ne sent « pas bon », dit-il. Puis il regarde le sable... Il y a des marques de pied toutes fraîches. « Nous sommes trahis, dit « Béra. C'est là un poste avancé... Ils ont fui devant nous « pour avertir le village... Et dire que nous n'avons pas « d'armes. Quel singulier homme que. ce Missionnaire! « Nous mener ici sans armes ! » Et leur ventre allait, comme ils disent, tomber.
Mgr Verjus se met alors en tête de la colonne, affectant un courage et une tranquillité d'âme qu'il n'avait point. Ses hommes le suivirent.
Après quelques minutes de marche, les voilà en pleine embuscade : des sauvages, dissimulés dans les arbres, les attendaient, la main sur l'arc. La flèche allait partir; mais, en apercevant le Missionnaire, seul, en avant, sans armes, personne ne tire... En un clin d'œil, on a tout compris et tout arrangé. On a même dépêché au prochain village un jeune homme, qui va dire à tous les intentions pacifiantes de Mgr Verjus et de ses compagnons.
Il s'agit, maintenant, d'entrer à Râpa. « Vous marcherez derrière moi, avait dit l'évêque, en silence, et nous entrerons dans le village. »
Mgr Verjus aperçoit sur la place le P. Toublanc. Il va droit à lui et le salue. N'ayant pu détourner les gens de Mohou du parti de l'offenseur, le Père avait voulu les suivre jusque sur le champ de bataille. A peine au village, le hardi prélat s'avance seul vers les guerriers de Râpa, de Mohou, d'Akabara, de Babiko et de Biobo. Ils étaient près de trois cents. Le Missionnaire fait signe qu'il veut parler. Pour empêcher ces forcenés de se battre, il se sert d'abord des principes de foi ; mais ces pauvres gens n'étaient
pas encore assez imprégnés de religion. Les vieillards, la tète penchée sur leurs genoux, gardaient le silence, — c'était le signe de la désapprobation, — et les jeunes gens recommençaient leurs cris de guerre. Alors, d'un ton qu'il s'efforce de rendre « aussi féroce que possible », Mgr Verjus s'écrie : « Chefs de guerre, je n'ai pas peur de vous. Nous êtes ici très nombreux, avec des armes, pour défendre une mauvaise cause; je suis tout seul, sans armes, pour en défendre une bonne. Ecoutez ! Je ne veux pas vous fatiguer par beaucoup de paroles. Je ne veux pas que vous vous battiez... Celui qui a volé la femme, a eu tort, et vous avez tort de le soutenir. Vous devriez, au contraire, le châtier, car il vous fait honte. J'ai eu pitié de vous. Roro tout entier s'était levé pour venger l'injure faite à son front. Il allait venir vous écraser. Je l'ai arrêté, et si quelques chefs sont venus, leurs mains sont vides, c'est moi qui les ai vidées. Et maintenant, je vous donne à choisir. Voulez-vous la guerre? Eh bien, dites-le, et je me retirerai, et Roro viendra et Roro vous écrasera; mais, après Roro, viendra aussi le gouverneur, et vous savez ce qu'il sait faire avec ses fusils! Voulez-vous, au contraire, la paix? Je vous l'apporte au nom de Roro. Vous avez à choisir entre le tabac de la paix, que je vous offre de fumer ensemble, et le fusil du gouverneur, qui montera certainement, si vous voulez vous obstinera vous battre... Apportez donc les cadeaux de la paix. Payez la femme que vous avez volée, et nous nous en retournerons en paix. »
Le silence était profond. Le vieux Boutsou, l'aveugle, s'avança et parla dans le sens de la paix. D'autres chefs en firent autant. Lorsque les discours furent achevés, il y eut une longue pause. Puis, Mgr Verjus, ses hommes, les chefs et tous les partisans de la paix, suivis par l'offensée et ses parents, allèrent s'installer devant la cabane de l'offenseur. Les cadeaux ne se firent pas attendre : un porc, un sac plein d'ornements, de bracelets, de plumages; un bon dîner ensuite sur la înaréacttoul fut dit. Le P. Ton-
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blanc remonta par le Saint-Joseph à Mohou, et, par le Parou, Mgr Verjus regagna la mer1.
Tandis que, du milieu de la place de Râpa, l'intrépide Missionnaire haranguait la foule, il entendit une vieille femme qui disait : « Quel homme ! On ne pourra jamais lui résister : il a une figure de bois. » « Cette parole, disait plus tard Mgr Verjus en souriant, m'encouragea, et j'en remerciai vivement le bon Dieu. Il avait promis un front d'airain au prophète contre les fils d'Israël. Il pouvait bien me donner une fisfure de bois 2. »
Encore bien que ce soit un peu anticiper sur les dates, nous allons placer ici, pour montrer que Mgr Verjus n'avait pas seulement atteint l'esprit des sauvages, mais leur cœur, un autre épisode.
Le « Missionnaire » est malade, gravement malade. Il va mourir, peut-être. Une petite fille du voisinage de la résidence, à Port-Léon, Marguerite Raouma, arrive chez les Filles de Notre-Dame. Sœur Jeanne lui dit : « Marguerite, va à la chapelle. Récite trois Ave Maria pour Mgr Verjus, qui est bien malade. » Marguerite va prier; puis, elle court au village. C'était au soir tombant, k l'heure où, dans les cases, les femmes préparent le souper. « Mgr Verjus vient de mourir », disait partout la petite fille. Elle avait mal compris la Sœur. C'était. aussi, peut-être, la faute de la langue de Roro, qui n'est pas absolument précise pour le mot « mourir », distinguant assez peu entre « mourir » et « être bien malade ». Aussitôt, tous se lèvent, hommes, femmes, enfants, laissent là leur cuisine et s'en vont à Port-Léon, courant et pleurant. « Est-ce vrai que le Mitsinari est mort ? » demandent ces pauvres gens, du bas de l'escalier. On leur répond : « Xon, mes enfants, le Missionnaire n'est pas mort, mais il est bien malade. Priez le bon Dieu qu'il le guérisse et nous le conserve. » Plusieurs restent au bas de
1. Cf. la lettre de Mgr Verjus à Mgr Navarre, de Port-Léon, 26 septembre 1890, et la lettre-circulaire de Mgr Navarre sur la mort de son coadjuteur.