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l'escalier, plongés dans une douleur morne ; le plus grand nombre se retire un peu plus loin, à l'écart, et se met en prière. Comme ils priaient à haute voix et tous ensemble, le bruit retentissait jusque dans la chambre du malade. On leur dit de baisser le ton. Ils préférèrent aller plus loin, dans la maison d'Alphonse Kéké. Plus ils priaient fort, pensaient-ils, mieux le bon Dieu les entendait. De la véranda un Père les observait et les écoutait. Ces Ave Maria, qui jaillissaient du fond de ces cœurs récemment convertis, pour la guérison du Père qui les avait régénérés, remuaient l'âme profondément. Ce qui est sûr, c'est que, pendant la récitation du chapelet, Mgr Verjus recouvra la santé. Le lendemain, « les pauvres brebis venaient féliciter le bien-aimé pasteur, lui baiser la main et recevoir sa bénédiction1 ».

Revenons sur nos pas. A la fin du mois de septembre de l'année 1890, Mgr Navarre rentre de Sydney à Port- Léon, l'àme angoissée. Non seulement toutes les allocations de la Propagation de la Foi sont épuisées; mais la Mission a des dettes. D'autre part, les vivres diminuent de jour en jour. Encore une fois, la famine est aux portes de la Nouvelle-Guinée. Que fera le vicaire apostolique ? Écoulons-le :

« L'allocation de la Sainte-Enfance et celle de la Propagation de la Foi, quand elles nous arrivent à Sydney, sont déjà écornées par l'escompte. La farine exceptée, les autres denrées sont le double, le triple et cinq fois plus chères qu'en Europe; le prix du transport des marchandises et des voyages est dans la même proportion. Ici, les compagnies étant sans concurrents, prennent ce qu'elles veulent. Une tonne de marchandises, par les messageries maritimes, de Marseille à Sydney, coûte 65 francs, tandis que

1. Cf. Mgr Navarre. Lettre-circulaire, déjà citée, et le P. Cramaille, lettre de Port-Léon, 6 avril 1892.

de Sydney à Thursday, elle coûte 75 francs, et de Thursday à Yule, 100 francs. Donc, de Sydney à Yule, 175 francs, pour ce qui ne coûte que 65 francs de Marseille à Sydney. Nous avons essayé de beaucoup de moyens de transport de Thursday à Yule; nous sommes presque toujours arrivés au môme résultat. Cette année, le contrat avec la Compagnie nous coûte 300 livres sterling, ou 7 500 francs, sans compter les autres voyages que nos malades sont obligés de faire pour aller se reposer à Thursday ou à Sydney, et ainsi la somme nette dont nous pouvons jouir en Mission est fort restreinte, et nous ne laissons pas d'être dans la misère au point que plusieurs Missionnaires ont dû quitter la Nouvelle-Guinée, ne pouvant supporter ni le régime ni le climat.

« Pour ce motif, je n'ai que deux Pères et six catéchistes, trois Frères et trois Manillois. L'un des deux Pères, bien qu'il ne soit en Nouvelle-Guinée que depuis trois ans, est déjà usé ; la fièvre, les maux d'entrailles et de reins le rendent à peu près inutile. L'autre, qui est jeune encore, est aussi atteint de ces maladies, ainsi que tous ceux qui sont en Nouvelle-Guinée, depuis plusieurs années ; les Sœurs elles-mêmes n'en sont pas exemptes.

« Mais voici que, pour comble de malheur, un déplorable malentendu nous a privés, cette année, de la moitié des ressources que nous étions en droit d'attendre d'Europe. Lorsque je l'appris, je me trouvai dans un grand embarras. Emprunter m'était impossible : je n'ai aucun revenu qui pût me donner quelque espoir de pouvoir rembourser. Puis, dans ces colonies, les emprunts sont à des taux ruineux. Je n'avais plus qu'à abandonner la Mission et à renvoyer mon monde en Europe ou à Sydney. Mais, pour cela même il me fallait de l'argent, et je n'ai que des dettes. Le prix de passage, pour chaque personne, de Yule à Sydney, est de 550 francs. Le seul moyen qui me restait, était d'exposer notre situation à nos Missionnaires et de proposer à ceux qui voudraient supporter ce régime, de se pourvoir par eux-mêmes, dans le pays, des choses

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nécessaires à leur existence, jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours '. »

C'est dans ce but que, sans être entièrement refait, Mgr Navarre rentre en Nouvelle-Guinée. Il réunit ses deux communautés. Celle des religieuses d'abord, et il leur déclare, sans ambages ni détours, que, pendant une année au moins, il ne fera venir du dehors ni vêtements, ni nourriture, ni quoi que ce soit. Il faudra se mettre au régime des sauvages. L'archevêque ajouta qu'il ne voulait ni ne pouvait imposer à personneune situation pareille. En conséquence, il proposait aux Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur, à toutes et à chacune, de les ramènera Sydney, à la procure de leurs Sœurs, en attendant la reprise éventuelle de l'apostolat, si le Cœur de Jésus, les prenant en pitié, leur réservait des jours moins malheureux.

D'un môme élan spontané, d'un même cœur et d'une même voix, toutes répondirent qu'elles étaient prêtes à tout souffrir et, s'il le fallait, à mourir de faim, plutôt que d'abandonner leurs chers sauvages et la Mission de Notre- Dame du Sacré-Cœur. Elles n'avaient plus de souliers. Le jour même, joyeusement, avec de vieilles peaux de chèvre, elles s'en fabriquèrent.

Les Pères et les Frères — est-il besoin de le dire ? — acceptèrent avec la même simplicité héroïque la perspective des rudes privations qui allaient s'ajouter à tant d'autres déjà si cruelles. Abandonner la Mission, même pour une année, leur apparaissait comme une lâcheté monstrueuse. Et ils voyaient déjà les protestants, avec leurs légions de catéchistes, s'emparant non seulement de Rabao, mais de tous les beaux villages qui sont assis sur les rives du Saint-Joseph et qui, depuis si longtemps, appellent les Missionnaires catholiques. Puisqu'il n'y a pas assez de nourriture dans l'Ile pour une communauté, mieux vaut se disperser à travers la grande terre et occu-

1. Lettre de Mgr Navarre à Mgr Deminuiid, datée de Thursday, 19 décembre 1890.

per dès maintenant les stations projetées et si chèrement convoitées.

Le lecteur est peut-être désireux de savoir ce que Mgr Verjus écrivait dans son Journal au soir de la mémorable journée que nous venons de raconter?

Ces simples mots : « Mgr Navarre décide de fonder Inawi etdenousséparer tous dans lesdix staîions, pour éviter la famine prochaine... Malgré l'offre qu'il fait d'envoyer à Sydney ceux qui auraient peur, tout le monde tient bon. » Trois jours après, il écrit avec la même sérénité sublime : « Je vais commencer à disperser les Frères dans les diverses stations ; car, il faut avoir terminé les. travaux avant la saison des pluies. Vive Jésus ! »

Dans une lettre à l'un de ses confrères, il ouvre son âme plus largement. Voici la lettre tout entière. Il est difficile de la lire sans une émotion profonde.

Port-Léon, 30 septembre 1890.

Mon bien cher Père,

Combien votre lettre m'a été agréable et quelle douce cpnsolation elle est venue m'apporter au milieu de mes innombrables travaux! Vous vous bercez de l'espérance de me voir bientôt venir en Europe. Combien il me serait doux, à moi aussi, de vous voir, de vous parler, de vous entretenir de mes œuvres! Mais, hélas! cela est pour longtemps impossible. Nous n'avons pas assez d'hommes, et Mgr Navarre est toujours trop souffrant pour administrer toutes nos stations par lui-même.

Et puis, nous voilà en pleine disette. Dans trois mois ce sera la famine; car notre pauvre bourse n'a plus que des dettes. Les ressources, sur lesquelles nous comptions, nous ont manqué d'une manière tout à fait imprévue, de sorte que nous avons trente-deux personnes à nourrir dans la Mission : Pères, Frères et Sœurs, sans argent. Mgr Navarre a été navré en arrivant ici. Nous lui avons fait bonne mine quand même, et lui avons promis de travailler malgré tout.

La farine va nous manquer dans quelques jours, puis les habits et les souliers, puis le reste peu à peu. Au mois de janvier, nous serons dans la misère... Chacun le voit et cependant, grâce au bon Maître, Pères, Frères et Sœurs sont heureux d'avoir un supplément de souffrances à offrir au divin Jésus qui, lui aussi, a été pauvre dans sa misérable crèche.

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Et non seulement la Mission continuera, niais on fera plus de bien; car, ne pouvant vivre agglomérés, nous serons obligés, pour trouver la subsistance, de nous disperser en dix villages différents; voilà donc, grâce à la famine, dix stations, douze églises et douze écoles! Vive le bon Dieu quand même! Peut-être que, laissés à nous-mêmes, nous n'aurions jamais osé nous étendre si vite et si loin; et maintenant que c'est résolu et déjà à moitié exécuté, nous voyons que c'est pour le mieux.

Vous comprenez maintenant pourquoi et comment je suis dans les fondations par-dessus la tête, et combien j'ai peu de temps à ma disposition. Presque toujours je suis en excursion à travers les bois ou bien à voyager sur mer. Priez bien, cher Père, pour qu'au milieu de toutes ces occupations et distractions extérieures, je ne perde jamais de vue le but : la seule gloire du bon Maître. Je sens combien il est difficile pendant les voyages, au milieu des maladies, des naufrages, des fièvres, des complications de toute sorte, de penser uniquement à Dieu. Mes chers confrères mènent la même vie, endurent les mêmes privations et les mêmes souffrances. De temps en temps nous nous réunissons; on se consulte; on s'encourage; on s'exhorte et l'on se sépare de nouveau le cœur plus léger, l'âme plus contente, la volonté plus disposée à accepter avec joie les privations qui vont arriver. Et, vraiment, nous devons rendre de signalées actions de grâces au Sacré Cœur; car tous nos Missionnaires, malgré un travail excessif, vont encore assez bien. Ils se sont habitués à souffrir la fièvre. Les naufrages en pleine mer les laissent bien indifférents. Pour eux, la parole de saint Paul : « J'ai trois fois fait naufrage », est une chose fort ordinaire. Quelques-uns en sont à leur vingtième, et personne encore n'en est mort.

Et, cependant, l'œuvre du bon Dieu se poursuit; elle avance, mais lentement. Les cœurs sont encore rebelles à la grâce et à la voix du Missionnaire. Peu à peu, néanmoins, ils semblent s'amollir, et notre influence gagne chaque jour. Ah ! cher Père, tout semble me dire depuis très longtemps que je ne verrai pas le succès final ; je sens que je serai jeté dans les fondements de cette œuvre comme une grosse pierre brute; je vois que, pour décider l'entière conversion de ces peuples, il nous faudra plusieurs Pères Chanel, plusieurs martyrs. Mes frères sentent tous la même chose, et c'est ce qui nous donne du courage et même fait notre bonheur. Singulier bonheur, n'est-ce pas? et, cependant, bonheur très réel et très profond. Nous semons dans les larmes; il faudra certainement semer aussi dans le sang; puis viendra la moisson qui sera belle et riche. Voilà ce qui nous anime, ce qui nous soutient.

Et vous, cher Père, qui travaillez à former là-bas de nouveaux Missionnaires qui, un jour, nous succéderont et moissonneront là

où nous aurons semé, dites-leur bien que c'est pour souffrir que l'on vient ici; que, pour être Missionnaire, il faut comprendre la souffrance, la surnaturaliser et l'aimer.

Dites-leur bien qu'il faut qu'ils aient fait de solides études : rien n'est inutile; tout est nécessaire en Mission. Pour moi, je sens combien est indispensable la science, et, tous les soirs, avant de me jeter sur ma natte, je repasse quelque cbose de nos saints dogmes et de la théologie morale. Je prépare toujours avec soin mes sermons et mes conférences et même mes catéchismes aux sauvages. Et puis nous avons affaire à d'autres sortes de gens : Son Excellence M. le Gouverneur, sa suite, les ministres protestants, les voyageurs... Il faut se faire tout à tous, et rester en même temps prêtre au front d'airain devant l'erreur, au cœur de père pour les personnes.

Dites-leur bien qu'il leur faut un courage indomptable; car il faut savoir tout faire et tout souffrir; il faut savoir se plier à tous les métiers : être tour à tour prêtre et charpentier, maçon et catéchiste; qu'ils prennent pour modèles saint Paul et saint François Xavier. Je lis, souvent et avec fruit, et je tâche de comprendre, les sublimes enseignements du grand Apôtre. Je comprends surtout le per triennium nocte et die non cessavi cum lacrymis monens unumquemque vestrum. « Pendant trois ans, nuit et jour, je n'ai pas cessé d'avertir chacun de vous avec larmes. » Et, en le lisant, je rougis, j'ai honte. Voilà ce qu'il faut pour convertir; voilà dans quelles dispositions doivent être ceux que vous formez pour nous.

Mais, cher Père, je crois que je ne finirais pas, si je m'écoutais, et si je vous disais tout ce que mon cœur me suggère. Aussi, je coupe court. Continuez de me faire la grande charité de vos bonnes prières; quêtez-en d'autres pour celui qui est et veut toujours être votre frère bien-aimé et ami bien dévoué in Corde Jesu!

f S. -H. VERJUS,

Evùque de Linij-re.

Deux mois plus tard, de Port-Léon, le 19 novembre, Mgr Verjus, en quelque sorte radieux, raconte aux enfants de la Petite-Œuvre les fondations qu'il vient de faire. Donnons encore cette lettre tout entière; personne, assurément, ne s'en plaindra.

Mes bien chers petits frèees,

Vos fêtes sont toujours charmantes et vos promenades délicieuses. Je vois dans nos Annales que vous êtes allés vous récréer jusqu'à notre vieux et si cher Chezal-Benoît. J'ai bien joui avec vous, en

lisant l'article du bon P. Jullien, et j'étais tout heureux de pouvoir mettre des noms bien connus et bien chers à côté des discrètes initiales du narrateur. En le lisant, je me suis dit : C'est charmant. Mais, comme cela ressemble peu à nos promenades forcées, par monts et par vaux, sur la mer, sur les fleuves, à travers les forêts, sans voitures, sans montures, quelquefois sans guides ni provisions! Et je me suis promis de vous raconter une de ces promenades, la dernière que je viens de faire et qui, grâce à Dieu, vient d'aboutir à la fondation de notre dixième station : Sainte-Marie d'Inawi.

Vous n'ignorez pas, chers petits frères, que, outre notre première station de Port-Léon, dans l'île Yule, nous avons la station de Saixt-Josepii de Mohou, qui prospère dans les mains du P. Toublanc. Ce bon Père, que beaucoup d'entre vous connaissent sans doute, est bien faible de santé. Priez beaucoup pour lui et venez l'aider. Notre troisième station est Saint-Jean de Pinoupaka. Le frère Jean en a la charge, et, dimanche dernier, je lui ai baptisé, en passant, six petits anges qui sont les premiers fruits de son cher jardin. Le frère Georges tient la quatrième et cinquième station. A lui tout seul, il a deux villages : Saint-Georges d'Abiara et L'Immaculée de Bbreina. Il réside en cette dernière. Il est en ce moment tout entier dans les bâtiments et dans l'étude de la langue. Le frère Jean, depuis Pinoupaka, dessert aussi notre sixième station au village de Saint-Jules de Râpa. Ce sera une place toute prête pour l'un d'entre vous plus tard ; car le bon Frère ne pourra continuer longtemps ce double service. Le frère Stanislas tient magistralement notre septième station: Saint-Henry de Babiko, village très bien situé, sur la route que nous ouvrons de la mer aux montagnes. Quant à notre huitième et neuvième station : Saint-Louis de Bioto et Saint-Michel de Bahara, les églises-écoles y sont en construction. Ce sont de petits villages dans lesquels nous espérons placer des Manillois pour le moment. Encore là, on vous prépare des places. Mais voici la dixième station : Sainte-Marie d'Inawi. Elle est confiée au zèle ardent du bon P. Vitale, qui a pour l'aider le fameux frère Salvatore et, de plus, deux Sœurs pour les écoles. C'est ici que commence la narration.

Il fallait donc occuper Inawi, qui était menacé par les protestants, et dont l'occupation par eux eût paralysé nos efforts sur toute la grande tribu de Mékéo. On partit en guerre, les Frères montant avec les provisions par le Saint-Joseph et moi allant par terre, à petites journées, avec les Sœurs, via Pixoupaka-Mohou et Babiko. On déjeune à Pinoupaka; on dîne à Mohou; et, le soir, à Bahiko, le frère Stanislas nous reçoit avec un bon souper et d'excellents lits de feuilles de bananes. C'est charmant d'avoir ainsi des stations

sur toute la ligne : on arrive toujours chez soi!... Mais, à Babiko finissait le charme, et la route n'est pas encore poussée plus loin. On dut aller au Saint-Joseph attendre les Frères avec les provisions au passage, comme c'était convenu. Nous n'attendîmes qu'une demi-heure. Voici les baleinières; aucun accident sérieux ne leur était arrivé. On monte, après avoir loué une forte pirogue et des rameurs à Babiko, pour soulager les baleinières, et la petite flottille se remit en marche. Le soir nous comptions arriver; mais pas du tout; nous dûmes camper sur un banc de sable au bord de la rivière. Nous fîmes deux tentes, une pour les Sœurs et une pour nous; puis, la prière faite, on se coucha sur le sable fin, et la nuit fut excellente. Le lendemain, nous remontons en bateau, et chacun de remercier Dieu de ce qu'enfin, après quatre années de luttes, nous allions aborder Inawi, le fameux village inabordable.

Hélas! une autre épreuve nous attendait.

Le bon P. Vitale nous avait précédés à Inawi depuis quelques jours, pour préparer l'indispensable à l'installation des Sœurs. Le pauvre Père tomba malade, et, en débarquant, nous le trouvâmes couché sur un tas de feuilles de bananes, pâle et souffrant d'une forte fièvre. Le lendemain, voyant que le Père n'allait pas mieux, on se réunit en conseil de guerre, et l'on décida que le Père redescendrait pour se faire soigner à Yule, avec une de nos baleinières, et que l'autre bateau resterait ici à ma disposition. Le Père partit donc, et Ton se mit à bâtir nos nouvelles maisons.

Nous étions dans ces travaux lorsqu'un courrier m'arrive par Béréina. C'est une lettre de Mgr Navarre. Monseigneur doit absolument partir pour TuuRSDAY;je dois descendre prendre ses ordres avant son départ. Il n'y a pas à hésiter. Je confie un chacun à son ange gardien, et me voilà en route pour Port-Léon par voie de terre. Sur mon chemin, heureusement, deux stations sont échelonnées. On s'y repose un peu et, le soir, vers neuf heures, je suis à Port-Léon.

Le surlendemain, Mgr Navarre part en effet pour Thursday, et le P. Vitale, qui va mieux, retourne à Inawi. Pour moi, je reste ici avec l'ordre de remonter à Inawi aussitôt que les affaires courantes seront expédiées. Comme je ne pouvais laisser la station sans prêtre, j'appelle le P. Toublanc qui, du reste, se trouve assez mal et a besoin de repos, et me voilà de nouveau en route pour une « nouvelle promenade ».

De tous côtés ce ne sont que bruits de guerre et menaces de mort. Ceux d'iNAWAîA font courir le bruit qu'ils me veulent tuer, si je passe chez eux. Ceux d'iNAWAÊ font chorus, et les deux villages sont sur la route d'IxAwi. Ceux de Maiva disent : « Nous le tuerons aussi. Qu'il vienne un peu à Pinoupaka! Nous brûlerons le village

et lui par-dessus le marché. » Et, s'il faut en croire ces messieurs les négrillons, le complot était général; et cependant, il fallait marcher.

J'arrive à Pixoupaka ; les chefs viennent me supplier de ne pas bouger, pour leur salut et pour le mien, et il faut les gronder et montrer les dents pour les rassurer et les obliger à me prêter deux hommes pour les paquets.

On part à pied; trois rivières doivent être passées à gué ; on les passe, et, vers trois heures, on va surprendre le bon frère Georges à Bereixa. Le pauvre Frère se met en quatre pour nous recevoir, et, tout en courant de-ci de-là pour le service, il me raconte ses espérances et ses déboires. Il faut féliciter tel chef, gronder tel autre, etc.. Mais, vers huit heures, c'est un véritable assaut. Tous les gens de Béiîéina sont persuadés que nous allons à la mort, et chaque chef, à force de discours, tente de nous détourner. Le lendemain matin ce fut bien une autre histoire. Nos hommes, elfrayés, se sont cachés ; il faut aller les dénicher les uns après les autres, et leur administrer quelques bons arguments frappants pour leur rendre courage. Réellement, leur ventre, comme ils disent, est tombé par terre. Que faire?... Se fâcher n'avance rien; on gronde les chefs ; ceux-ci grondent leurs subordonnés ; mais personne ne bouge. Il faut ruser. On fait semblant de partir tout de même. A peine avons-nous fait dix pas que les hommes prennent les caisses, et l'on part comme un trait. Partout le sentier est intercepté. On a coupé des branches en travers du chemin; on a lié les grandes herbes. Mon grand couteau de chasse fait sauter tout cela et l'on marche jusqu'à dix heures. Nous allions faire une halte pour permettre aux porteurs de fumer, lorsque l'un d'eux s'approcha de moi : « Vois-tu là-bas, Missionnaire ?... — Quoi?... — Regarde un peu. » Et il me montre, en effet, à deux cents mètres par devant nous, deux hommes armés jusqu'aux dents, qui semblaient nous attendre, et cependant nous tournaient le dos et ne nous avaient pas encore découverts. Je (is arrêter la caravane. Un silence de mort s'était fait comme par enchantement. Je (is asseoir tout le monde, chacun sur son paquet, et, me recueillant un peu, je lis un bon acte de contrition, croyant bien, sur le moment, être tombé dans un piège, et me reprochant un peu, intérieurement, de n'avoir pas écouté les avis des chefs de BÉrÉina. Cependant il n'y avait pas à reculer. Je (is un effort pour paraître solide et ne pas trembler, et je continuai ma route. J'étais à dix pas des sentinelles lorsqu'elles me virent. «Qu'attendez-vous ici? leur criai-je. — Hé!... Le Missionnaire arrive! fut leur cri de surprise. — Que faites-vous ici ? leur demandai-je impérieusement. — Nous allons à la pêche. » C'est une manière de dire : m Cela ne vous regarde pas. » Remarquez qu'ils

étaient en pleine forêt, et loin de tout cours d'eau. Il me tardait de savoir le dernier mot de cette affaire, et, me plantant au milieu du sentier : « Vous n'irez pas plus loin, leur dis-je, avant de me dire ce que vous faites ici. — Nous sommes à la chasse, répondent-ils. Pourquoi te fâclies-tu? Ne vois-tu pas Kora et Mare là-bas avec tous les jeunes gens qui battent le kangourou? Les bêtes, cernées de toutes parts, doivent se sauver par le sentier ; nous les attendons au passage. »

Pendant ce dialogue, mes porteurs, qui ont tout deviné de loin, nous rejoignent; chacun faisait une contenance admirable, comme s'il n'avait jamais eu peur et cherchait à me faire comprendre, par un sourire ou par un signe de tête, combien il était heureux d'en être quitte pour si peu. En un instant tous les chasseurs sont autour de nous. On s'assoit à l'ombre; on fume ensemble; les femmes apportent eau fraîche et bananes mûres, et l'on finit par rire aux éclats de ce que nous appelions « la frayeur des Beréina ».

Cependant, la rumeur qui avait fait le tour de tous les villages sur ma mort, devait avoir un fondement. Je voulus éclaircir la chose, et je parvins à savoir que, de fait, un chef d'iNAWAiA, nommé Ororo (assiette), avait pris la résolution de me tuer, et que Iao (aveugle), chef d'iNAWAÈ, voulait aussi ma mort et me couper en morceaux, tout vivant, « pour dérober, disait-il, dans mes entrailles, ce qui fait la force du Missionnaire ». Allusion au /léfi que j'ai porté à tous les sorciers de la Nouvelle-Guinée, réunis ensemble, de pouvoir me tuer par leurs sortilèges. « Vous m'entourerez tous, leur ai-je dit, et vous commencerez vos grimaces. Si je meurs, vous direz : Le népou est fort, car il a tué le Missionnaire. Si je ne meurs pas, toutes les tribus diront : Les népous sont des fripons. — Iao, frappé de ce dilemme, se dit : « Ce Missionnaire est terrible. Il doit avoir quelque chose dans le ventre. Si on le coupait en morceaux, tout vivant, peut-être surprendrait-on son secret. » Jugez du sermon que je fis à ces pauvres gens, après cette belle découverte. <> Mon seul secret est là. » Et je fis un grand signe de croix. Ce fut la péroraison, et je faillis rire en voyant ces pauvres gens essayer, de la main gauche, une misérable pantomime qui devait représenter un signe de croix. Je sus alors que Iao n'était pas au village. C'est dommage ; mais voilà son fils, il fera ma commission. — « Va-t'en dire à ton père que je l'attends à Inawi. Je vais bien aiguiser mon couteau de chasse, et je le mets à sa disposition, s'il persévère dans son projet. » En style papou, cela voulait dire : Je me moque de lui.

Tout le monde comprit; et toute la caravane, les chasseurs et les porteurs se remirent en route, en répétant toutes les paroles de l'entretien. A Inawi, on me disait mort; de même à Pokt-Léon et

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à Mohou; mais personne n'y croyait, car nous sommes tous déjà morts cinq ou six fois de cette manière.

Vous voyez, chers petits frères, que nos promenades ne ressemblent guère aux vôtres; mais, je suis sûr qu'elles vous tentent davantage. J'espère, un jour, en faire quelques-unes avec bon nombre d'entre vous. En attendant, priez beaucoup pour moi, s'il vous plaît, pour nos Pères, nos Frères, nos Sœurs, dont les santés laissent à désirer. Et croyez-moi bien, chers petits frères,

Votre frère affectueux et dévoué in Corde Jesu.

S.-H. VERJUS, Kv. de Limyre.

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