Décembre
la revue de sa division. D'un coup de baguette il frappe le le plat et clame le nom du destinataire. La cérémonie achevée, les chefs de famille prennent leurs plats et, le latsou commence.
Au bout de vingt minutes, les chefs de Rabao se lèvent et se groupent devant les évêques. C'est l'heure de prononcer les discours. On tire au sort. Raouma a la parole. L'orateur fait d'abord des compliments aux Missionnaires, puis aux chefs étrangers. « Les Missionnaires, dit-il, nous ont apporté la paix. Grâce à eux, jamais le gouvernement n'a puni personne parmi les enfants de Roro. Et vous savez, ajoutait-il, que l'on est venu des autres tribus pour solliciter, en temps de guerre, l'intervention des Missionnaires. )> Puis, se redressant de toute sa taille, Raouma s'écrie : «C'est moi qui ai reçu le Missionnaire quand il est arrivé en Nouvelle-Guinée. C'est moi qui lui ai vendu le terrain sur lequel il a bâti sa maison. Le Pape a dit à Mgr Navarre : «Va-t'en bien loin, là-bas, dans un pays où il y a « des hommes noirs. Tu leur feras connaître Notre Sei- « gneur Jésus-Christ. » Mgr Navarre a dit à Mgr Verjus : <( Va vers les fils de Roro. Tu leur apprendras Noire Sei- « gneur Jésus-Christ. » Mgr Verjus est venu. Mgr Navarre est venu. Le P. Couppé est venu. Le P. Toublanc est venu... Maintenant nous connaissons Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nos enfants sont baptisés, et nous ne nous battons plus. On a tué mon père. J'ai dit : « Je le venge- « rai. » Le Missionnaire est venu; il a dit : « Dieu ne veut « pas que tu te venges. C'est lui qui vengera ton père. Et « j'ai dit : « Je ne me vengerai pas1... »
Est-ce que l'on ne touche pas du doigt, en ces dernières paroles, l'influence du Missionnaire sur ces natures primitives? Et l'on assiste, en ces régions, depuis si longtemps plongées dans les ténèbres de la barbarie, au lever delà civilisation chrétienne.
1. Cf. la lettre de Mgr Navarre au R. P. Piperon, datée de Thursday, 28 septembre 1891.
Tandis que Mgr Verjus et ses compagnons prêchaient ainsi en Papouasie le royaume de Dieu, en Europe, plus particulièrement en France et en Italie, bien des âmes priaient et s'immolaient La sympathie que suscitait la lecture des lettres de nos Missionnaires publiées dans les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, dans les Annales de la Propagation de la Foi et les Missions catholiques, était vive et profonde. L'expression en arrivait à Issoudun, de toutes parts, en des lettres toujours charmantes, quelquefois émouvantes.
«... La joie et l'action de grâce ont jailli spontanément de mon cœur à la nouvelle de la nomination du très vénéré P. H. Verjus, enfant de la Petite-Œuvre. Sansnul doute, dans les rangs des associés, des zélateurs et des zélatrices, tous les cœurs battent à l'unisson: c'est une sorte d'allégresse et c'est une fierté commune ! Avec nos chers apôtres, nous acclamons le nouveau pontife. Avec la Petite- Œuvre, nous le revendiquons comme une de nos gloires. La grande tristesse, c'est de savoir nos pauvres Missionnaires dans la détresse et de pouvoir si peu pour eux. Oh ! comme ils souffrent! »
«... Heureuse Petite-Œuvre, tu as donné un évèque à l'Eglise ! et quel évêque ! Pionnier de la civilisation tout à la fois et apôtre de l'Evangile, il me rappelle ces moinesévêques dont M. de Montalembert nous a raconté la vie en des pages immortelles. Il défriche la terre et il cultive les âmes... »
« ... J'aime Mgr Verjus, cet illustre enfant de la Petite- Œuvre, comme s'il était mon propre fils. Je ne suis qu'une femme bien pauvre, bien chétive, bien indigne. Daignera-t-il accepter cette petite offrande ? Ce sont toutes mes économies... »
LE PÉMTENT 503
« ... Je voudrais êlre entendu de vos Pères. Je leur crie si souvent: Courage! dans mes prières. Ce sont eux qui préparent — au prix de quelles sueurs! — l'abondante moisson des jours à venir... »
«... Oublierai-je les Filles de Notre-Dame du Sacré- Cœur! Certes, j'admire vos Pères : quelle vaillance ! quel héroïsme! Mais, où trouver des mots pour ces femmes sacrées, comme les appellent si justement les sauvages? Et elles, les saintes Filles, où puisent-elles les forces qui leur sont nécessaires pour vivre en un tel milieu? J'entends plus encore les forces morales que les forces physiques. A coup sûr, Notre-Dame du Sacré-Cœur est là... »
«... Ce qui me confond, c'est l'inépuisable joie des religieuses, cette gaieté même que rien n'altère. Leurs lettres ne sont pas des lettres; ce sont des cantiques, des Magnificat et des Te Deum... »
«... Tous nos vœux sont pour vous et pour vos Missionnaires. Nous acclamons vos trois évêques. Oh ! que leur croix pastorale est lourde ; mais aussi qu'elle est belle !... »
Dans les couvents, c'est comme une sainte émulation de prières et de bonnes œuvres :
«... Votre chère Mission d'Océanie a une large part à nos prières, écrit la prieure du Carmel de R..., et nous voyons avec joie ses progrès à travers les plus rudes épreuves. Une de nos chères Sœurs en a fait « sa Mission », Elle porte souvent devant les yeux et sans cesse dans son cœur la carte de ce royaume de Notre-Dame du Sacré- Cœur, priant pour ses Missionnaires, s'intéressant par ses sacrifices à tous les pauvres sauvages. Ah! que le Sacré Cœur de Jésus règne à jamais sur ces pauvres âmes, et que notre France redevienne enfin, comme on le prêchait à Issoudun naguère, le royaume de Marie et la France de Jésus !... »
Au Carmcl de B..., les religieuses ont adopté spirituellement un certain nombre de sauvages, et elles s'immolent pour leur conversion.
« ... Que nous serons heureuses, disent-elles, si, par nos prières et sacrifices, nous pouvons aider les intrépides apôtres du Sacré Cœur qui se dévouent à l'évangélisation des sauvages de la Nouvelle-Guinée. Envoyez-nous les noms de nos protégés, et vienne l'heure bénie où nous apprendrons leur conversion! En demandant à Dieu que ces pauvres âmes jouissent bientôt du bienfait de la foi, nous ne pourrons oublier ni Mgr Navarre, ni Mgr Verjus, ni les Pères qui partagent leurs travaux, ni les Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur qui ont eu le courage d'aller les rejoindre. Nous admirons la générosité de ces vaillantes religieuses. Seule, la charité du Cœur de Jésus a pu l'inspirer et peut la soutenir... »
« ... Notre chère Mère sous-prieure, s'était offerte pour Mgr Navarre et pour sa chère Mission de la Nouvelle- Guinée. Le bon Dieu a sans doute eu son offrande pour agréable, car depuis elle n'a cessé d'être visitée par la maladie ; et, notamment, une fluxion de poitrine la cloue depuis près de trois mois ta l'infirmerie ! Quelle joie, quand les Annales nous apportent de bonnes nouvelles de NN. SS. Navarre et Verjus et de leurs chers sauvages ! Que le Seigneur continue à bénir les généreux travaux de ces vaillants apôtres de son divin Cœur, et que bientôt toutes les chères âmes qu'ils évangélisent au prix de tant de peines et de sacrifices soient toutes à Dieu ! C'est une de nos plus ardentes prières de chaque jour... »
Dans ce même Carmel, dont la sous-prieure s'est vouée en victime pour le succès de l'évangélisation des sauvages, voici ce que nous révèlent de précieuses notes, providentiellement tombées entre nos mains :
<c ... Les Sœurs (dont les noms suivent) adoptent spirituellement une famille de sauvages. Elles la confient à
Notre-Dame du Sacré-Cœur; et, pour la conversion de ces pauvres âmes, elles offrent à Dieu leurs prières et sacrifices de tous les jours... »
« ... Sœur*** s'engage à demander à Dieu, par les mérites de Noire-Seigneur, la conversion d'une famille de la Nouvelle-Guinée. Elle priera pour Mgr Navarre et les Missionnaires qui travaillent sous sa conduite à étendre le règne du Sacré Cœur... »
«... Sœur*** offre le trésor infini du Cœur adorable de Jésus pour la conversion de deux familles qu'elle fait siennes... »
« ... Sœur***, en l'honneur des Sept Douleurs de la sainte Vierge et des Sept Douleurs de saint Joseph, désire adopter sept familles païennes auxquelles elle en applique les mérites. Elle s'engage à offrir à Dieu, pour cet effet, des prières et des sacrifices... »
«... Sœur*** adopte neuf familles de sauvages. Elle les confie à Notre-Dame du Sacré-Cœur et aux neuf chœurs des Anges. Pour obtenir leur conversion, elle leur fera part de toutes les bonnes œuvres qu'avec la grâce de Dieu elle pourra accomplir... »
« ... Sœur***, ayant donné tous ses mérites à la sainte Vierge pour qu'elle en dispose à son gré, remet aux mains de Notre-Dame du Sacré-Cœur une famille de sauvages qu'elle confie d'ailleurs à son père, saint' Jean de la Croix... »
«... Sœur***, en priant devant une statue de Notre-Dame du Sacré-Cœur a eu la pensée de placer cinq familles idolâtres dans les cinq plaies de Notre-Seigneur. Elle s'engage à prier pourPévêque des sauvages, ses intrépides compagnons et les Filles de Notre-Dame du Sacré- Cœur... »
«... Sœur*** place dans les bras du saint Enfant Jésus
les douze familles de sauvages qu'elle adopte spirituellement. Chaque jour, elle demandera à la très sainte Vierge et à saint Joseph d'en avoir soin comme ils ont eu soin de l'Enfant Jésus. Chaque jour, pour honorer les douze années de la divine Enfance, et pour obtenir des conversions, elle fera douze actes de vertu. Par la pensée, elle suivra l'évêque comme la pauvre brebis suit le pasteur... »
«... Sœur*** place dans le Cœur Sacré de Jésus les trente-trois familles de sauvages qu'elle fait siennes en l'honneur des trente-trois années de la vie mortelle de Xolre-Seigneur, et, pour leur conversion, elle offre ses prières, pénitences et bonnes œuvres... »
«... Sœur***, pauvre pécheresse indigne d'habiter la maison de Dieu, voudrait à elle seule sauver toute la Xouvelle-Guinée. Elle offre au Cœur sacré, pour les Missionnaires d'Issoudun qui évangélisent l'Océanie, ses pensées, ses prières, ses actions, ses douleurs et ses joies. En retour, elle demande, par les supplications de ces vaillants apôtres et leurs mérites, une petite part à la miséricorde infinie du Cœur de Jésus... »
Dans un autre monastère, de Sainte-Claire, celui-là, et non moins dévoué que le Carmel aux œuvres d'Issoudun et aux Missions, on a eu l'idée d'adopter spirituellement non plus les sauvages, mais les apôtres des sauvages. Pour l'heureux adopté les élans d'àme, les ascensions du cœur, les immolations de la volonté, les plaintes et les cantiques, la vie et la mort! En retour, chaque Clarisse demande au religieux-prêtre un mémento quotidien à la sainte messe.
En Italie, tout un monastère, sous la conduite, nous allions écrire sous la poussée d'un saint prêtre mort naguère, le R. P.Xavier G***, de l'Oratoire, s'est constitué en une sorte de ligue d'immolation, sous ce titre : « Victimes du Cœur de Jésus pour le salut de la Xouvelle- Guinée. » Le moment n'est pas venu d'en écrire davantage.
Dans un autre couvent, à Rome, dès l'année 1883, une religieuse s'écriait en mourant : « Je suis la petite victime de la Nouvelle-Guinée. » Elle avait offert sa vie pour la conversion des sauvages et demandé, au cas où son sacrifice serait agréé du Cœur de Jésus, la faveur de mourir le dernier jour d'une neuvaine faite à cette intention. Le dernier jour, c'était le 31 mai, fête de Notre-Dame du Sacré- Cœur. Elle mourut le sourire aux lèvres.
Certes, les gens du monde entre les mains desquels, par aventure, tomberaient ces pages, pourraient en rire. Qu'ils rient donc ! Pour nous, et nous l'avons dit ailleurs1, sur la parole de Jésus-Christ, nous croyons à la solidarité des âmes, à la réversibilité des mérites et à l'efficacité de la prière. Une àme, fùt-elle cachée dans un cloître, va, quand elle le veut, toucher Dieu, et de là, de ce centre lumineux, de ce foyer d'amour, par un je ne sais quel rayonnement, elle va toucher d'autres âmes. Il n'y a pas une seule prière, pas un seul élan vers Dieu qui ne contribue à chasser des ténèbres, à éclairer des âmes, à convertir des peuples. Le mérite de tel baptême au fond de la Papouasie sera un jour attribué à une pauvre Clarisse aux pieds nus, à une pauvre Thérésienne à genoux sur les dalles de sa cellule,, à une servante qui n'en peut plus à la fin de sa journée et qui offre ses fatigues à Dieu, à tel jeune homme qui, depuis sa première communion, communie tous les mois pour les infidèles et, pour eux, reste fort dans la lutte et fier... Nous croyons cela, parce que nous croyons à l'amour. « Qu'il comprenne, celui qui peut comprendre2! »
A coup sûr, si quelqu'un comprenait, c'était Mgr Ver-
1. Cf., dans notre livre : la Douleur et la Mort, l'allocution prononcée par nous, à Issoudun, au service funèbre de Mgr Verjus. Paris, Retaux,