‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 205 sur 226 · Qui potest capcre, capiat · texte numérisé non relu

Qui potest capcre, capiat

jus. La lutte à peu près continuelle qu'il soutenait depuis bientôt sept ans contre la faim, la soif, la fièvre, les moustiques, les ouragans et les naufrages, la lutte contre les hommes, ne lui suffisait pas. Etre immolé par les autres, c'est bien; s'immoler soi-même, qu'est-ce donc!

A un prêtre du diocèse d'Orléans qui se préparait à entrer au séminaire des Missions-Etrangères et qui lui avait demandé « quelques conseils », Mgr Verjus répondait :

« Cher monsieur l'abbé, je me réjouis grandement de vous voir entrer dans cette belle Société des Missions- Etrangères de Paris. Je l'ai toujours aimée et admirée, et même jalousée. Elle a une histoire si belle et des martyrs si nombreux et si sympathiques! J'ai eu le bonheur de voir et d'entretenir plusieurs fois le vénérable M. Delpech, à Rome, à la Procure des Missions. J'y conduisais de temps en temps les enfants de ma classe pour y puiser l'esprit apostolique au contact de ces vrais apôtres, si héroïques et en même temps si simples. Nous en revenions toujours meilleurs et plus dévoués aux seuls intérêts du bon Maitre.

« Vous avez l'humilité de me demander quelques conseils sur votre vocation. Je ne sais, cher bon ami, si votre Mission de Chine ou de Corée aura les mêmes difficultés que la nôtre; j'en doute fort, car ici il faut tout fonder et se faire une trouée à travers le plus obscur des pàganismes jamais inventés parle diable.

« Mais, ce qui me semble commun à tous les apostolats, c'est la croix, qui est inévitable, et qui est le seul moyen sûr pour obtenir les vraies conversions.

« Avant tout, et malgré tout, il faut tenir son àme en paix, et gaie; car « un Missionnaire triste sera toujours un triste Missionnaire ». Une règle, faite pour des Missionnaires, dit : Non sunt mittencU morosi. Elle a cent fois raison. Mais elle ajoute aussi : Non sunt mittendi irrequieti et instabiles. Règle pleine de vérité; car l'amour du changement y est peut-être plus nuisible encore que la tristesse.

« Somme toute, cher ami, il me semble que pour la rédemption des pauvres âmes vers lesquelles nous sommes envoyés, il faut nous souvenir que nous continuons l'œuvre de Notre Seigneur Jésus-Christ à travers les siècles, et que le meilleur moyen de continuer cette œuvre divine est de devenir nous-mêmes d'autres Jésus; reproduire en nous tout Notre Seigneur pour le mieux reproduire chez les autres; mais alors, aller jusqu'au bout. Vous comprenez, n'est-ce pas, cher ami? Sine sanguinis effusione non fit remissio. 11 faut surtout donc imiter la dernière partie de la vie de Jésus, sa Passion; et ce n'est qu'à cette condition que nous deviendrons corédempteurs de ces chères âmes. »

Ce que Mgr Verjus écrivait là au courant de la plume dans une lettre intime, il ne l'improvisait pas; il l'avait médité longuement aux pieds du crucifix. Cette idée fondamentale de la nécessité du sacrifice personnel, uni au sacrifice de la croix, pour le rachat des infidèles, revient sous sa plume souvent, notamment dans un « Essai de direction » qu'il réservait à quelques âmes, sœurs de'la sienne, et où nous allons puiser le commentaire qu'il en faisait. La croix seule, disait-il, ayant sauvé le monde, seule la croix sauvera la Nouvelle-Guinée. Le Missionnaire doit reproduire le Christ en lui, non pas un Christ défiguré, mutilé, amoindri, mais ressemblant, mais tout entier, le Christ pauvre, par conséquent, le Christ humilié, obéissant, compatissant, ami des pécheurs, surtout le Christ, méprisé, calomnié, outragé, le Christ flagellé, couronné d'épines, le Christ crucifié. Pourquoi cette reproduction? Pour qu'à son tour le prêtre, en tout semblable au Christ Sauveur, produise la rédemption dans les âmes. Ce que vous voulez que je sois, Seigneur, faites-le vous-même en moi. Je vous remets mon corps. Je vous remets mon âme, principalement ma volonté et ma liberté. Or, il arrive que Jésus prend au mot ses serviteurs. Et voici ce qui se passe : Jésus frappe au cœur, et il le broie. « Ma fille, disait-il à la bienheureuse Marguerite-Marie, je suis jaloux. Je veux que

tu n'aimes que moi. » C'est le martyre qui commence. Il se peut que le martyre sanglant, la tête qui tombe sous un coup de hache, ou la poitrine percée d'une flèche, le martyre tant désiré, ne termine pas une vie d'immolations cachées; mais la mort en détail, le martyre de tous les jours, le Quotidie morior, vaut l'autre; il achète la grâce, il sauve les hommes. Désirons d'être tués pour la Nouvelle- Guinée. Rien de mieux; mais, s'il le faut, faisons généreusement le sacrifice de ce plus ardent de tous nos désirs. Le mérite sera le même devant Dieu; ce mérite est grand. Et maintenant, courage dans la vie de sacrifice! L'heure de la miséricorde parait proche pour le pauvre peuple de Nouvelle-Guinée. Le Missionnaire peut l'avancer. On a essayé avant nous la conversion de ces sauvages. Le monde, qui ne juge que d'après les apparences, a dit : Les Pères Maristes ont échoué. Les Missionnaires de Milan ont échoué. Ne déraisonnons pas comme le inonde. Disons: Devant Dieu, ces vaillants ont réussi! Oui, ils ont réussi, puisque plusieurs d'entre eux sont morts au service du Christ, et quelques-uns ont été martyrisés. Il fallait du sang pour racheter ces races corrompues, du sanghumain mêlé au sang divin. Le sang a coulé à l'ile Roock. Le sang a coulé aux Salomon. Donc, ils ont réussi. Mais, s'il y a eu du sang versé, il n'y en a pas eu assez. Il en faut encore. Il faut le sang des Missionnaires du Sacré-Cœur. Quand la mesure que Dieu attend sera pleine, la miséricorde débordera, et la Nouvelle-Guinée se convertira.

« Il me semble, cher ami, disait Mgr Verjus en terminant sa lettre au futur Missionnaire des Missions-Étrangères de Paris, que c'est là le secret du véritable apostolat. Priez un peu, je vous en conjure, pour que je le mette en pratique1. »

Le moment est venu de dire comment Mgr Verjus mettait en pratique « ce secret du véritable apostolat ».

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