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silence et le condamne au repos absolu. C'est pourquoi il se réfugie dans la solitude de Chezal-Benoit, berceau de l'École apostolique, dans le "voisinage des bois profonds et des brises salubres.
Du 25 juillet au 10 août, il y eut dans l'état du cher malade un semblant d'amélioration. Sa mère l'appelait et il lui tardait d'embrasser sa mère. Le 13, il part pour Annecy. En passant à Lyon, il prend avec lui son frère. Quel revoir ce fut! La pauvre mère, heureuse, dévorait de ses yeux et mangeait de ses lèvres son cavo Henrico. « Maman pleure de joie. » Il revoit tout son monde : le cher « parrain », les Sœurs de Saint-Joseph, les Sœurs de la Visitation, et le bon abbé Veyrat, son ange gardien de la Maîtrise. Mgr Isoard enveloppa de religieuses prévenances PEvêque- Missionnaire.
Le séjour de Mgr Verjus dans sa famille ne fut pas long. Le mal, un instant assoupi, se réveillait. Il fut décidé que le malade s'enfuirait à Marseille, près du bon Dr Audibert. Le 23, il descend, non pas, cette fois, à Béthanie, mais chez M. le chanoine Caseneuve, lequel le réclame, non seulement en sa qualité de procureur provisoire des Missionnaires d'Issoudun, mais encore en sa qualité d'ami et de prêtre agrégé du Sacré-Cœur.
Mgr Verjus resteTa dans cette famille bénie plus d'un mois. Où pouvait-il être mieux? Une chapelle domestique, dédiée à Notre-Dame du Sacré-Cœur, avec, nuit et jour, la sainte réserve; une maison, tout embaumée de la Vierge, une maison où l'on ne parle que de la Vierge, où l'on ne vit, pour ainsi dire, que de la Vierge ; une maison de prière et de charité; une autre Béthanie, d'où Marthe, ni Marie, ni Lazare, ne sont absents ; la maison de la Vierge, en vérité, et la maison de Jésus.
Là, depuis cinquante ans, fonctionne une académie d'étrange sorte, une académie que l'Institut de France ignore et qui ne jalouse en rien l'Institut de France; une académie où l'on chante, où l'on rime, où l'on prie; l'Académie de la Vierge, naturellement, et sous le beau titre
de Notre-Dame de Bonne-Souvenance. N'en fait pas partie qui veut. Il faut des titres et, tout d'abord, un exceptionnel amour de la divine Mère, et aussi un peu de littérature, sinon de musique. Au jour de la réception, le récipiendaire doit lire un travail de sa composition relatif, bien entendu, à la très sainte Vierge. Mgr Verjus fut élu solennellement, le 1er septembre, membre de l'Académie de Notre-Dame de Bonne-Souvenance. Il paya son tribut à la tradition en lisant, en langue de Roro d'abord, puis en français, le charmant dialogue qui suit entre un Canaque et un Missionnaire :
« Missionnaire, pourquoi donc les Anglais disent-ils que leur nom est Jésus et notre nom Marie ? — Non, mes enfants, ne vous effrayez pas, leur parole est trompeuse; notre nom est Jésus-Marie.
« Missionnaire, mais pourquoi, de bon matin et à midi, tout comme le soir, à la nuit, frappes-tu ta grosse cloche? — Enfants, mais, quand vous rencontrez votre mère, quand vous pensez à elle, vous la bénissez. Nous ne faisons pas autrement.
« Missionnaire, mais pourquoi, quand tu as diné, récites-tu ta prière en comptant ? Cette couronne, qu'est-ce donc ? — Enfants, mais notre Mère est un grand Chef. Elle a fait de grandes choses. Ce sont ses victoires que nous rappelons en les comptant.
« Missionnaire, mais pourquoi, sur ton épaule, portes-tu ce signe, que tu nommes scapulairc ? Qu'est-ce que ce scapulaire ? — Enfants, mais ne marquez-vous pas votre poitrine de la marque de votre tribu ? Vous la portez fièrement à votre cou. Nous faisons de môme.
« Missionnaire, mais pourquoi, dans l'intérieur de ta maison sainte, au milieu même de l'autel, Marie se tientelle debout? — Enfants, mais regardez donc ! Quel est le chef de cette maison ? C'est Jésus, n'est-il pas vrai ? Sa mère est avec lui.
« Missionnaire, mais pourquoi, comme les jours de di-
manche, aux fêtes de Marie, chantons-nous des chants sacrés ? — Enfants, mais vos chefs, quand ils naissent ou qu'ils meurent, vous chantez et mangez, vous ordonnez des fêtes. Nous ne faisons pas autrement.
« Missionnaire, mais pourquoi, à Marie aussi, consacrestu une lune comme la lune de Jésus ? — Enfants, c'est que, dans notre pays, en la lune de Marie, les arbres fleurissent. Nous célébrons alors Marie qui a porté sa belle fleur Jésus.
« Missionnaire, regarde maintenant, nous voudrions savoir pourquoi, sur ton bateau, Marie occupe la proue ? — Enfants, écoutez, Elle fait connaître la route, comme les étoiles du Nord. Elle enfle nos voiles, comme le vent du Sud-Est.
« C'est bien, Missionnaire. Maintenant, ne parlons pas trop; maintenant, nous connaissons Marie. Elle est Marie de Jésus ! — Oh ! c'est cela, mes enfants, votre parole est juste. Notre nom à nous est bien beau : les Enfants de Jésus-Marie ! »
Au soir de la cérémonie, Mgr Verjus écrivit dans son Journal : « Tous ont chanté la Vierge comme des rossignols, et moi, j'ai sifflé, — pauvre merle ! — de mon mieux, en mon langage noir, ce que nos chers sauvages pensent de Marie et comment ils l'honorent.
Dans cette maison, qui ne ressemble à aucune autre, les statues de la très sainte Vierge sont nombreuses. Il yen a partout, non seulement dans les salons, non seulement dans les chambres, mais aux paliers des étages, mais au jardin. De temps en temps, on fait, à chaque madone, en chantant des cantiques, une procession aux flambeaux. Au soir de sa réception à l'Académie, Mgr Verjus en a présidé une.
Une autre fois, en chape, mitre en tête, crosse en main, au chant des psaumes, il a, sur la terrasse d'où l'on aperçoit Notre-Dame de la Garde et la ville immense, bénit la Vierge des hauteurs, Notre-Dame du Liban.
530 VOYAGE EN El ROPE
Pouvait-il sortir, il se rendait à l'hôpital, où il apprenait à soigner les plaies. D'autres fois, il faisait en voiture une promenade sous les arbres du Prado, ou bien, sur le bord de la mer, au long de cette corniche radieuse qui peut bien s'appeler, elle aussi, « la côte d'azur », en compagnie d'un jeune scolastique que lui avait donné le T. R. Père général et qu'il avait connu tout enfant, le frère Claudius Alléra, protégé, lui aussi, de la vénérable sœur Flavie, religieuse de Saint-Joseph d'Annecy'.
Plus volontiers il s'en allait dans les couvents. Au Saint- Nom de Jésus, il édifiait, par son recueillement profond et les élans visibles de son âme en amour, les associés de l'archiconfrérie de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Chez les Filles du Cœur de Jésus, il n'en finissait pas d'interroger la supérieure sur la mère Marie de Jésus, la fondatrice, tombée « pour l'Œuvre », dans son sang, sous le coup de fusil d'un anarchiste; la mère Marie de Jésus, l'une des âmes les plus tendres tout à la fois et les plus viriles de notre siècle. Marie Deluil-Martiny ne fut pas seulement un grand cœur; elle fut un grand esprit. Sa vie est un poème : des lis, des roses, des épines, du sang, et, à toutes les pages le sacerdoce, à toutes les pages le Cœur de Jésus. L'évêque qui écrivait : « Quelle joie, Seigneur, si je pouvais mourir pour vous!... Bon Jésus, vous voir sur la croix, vous contempler à la colonne de la flagellation et ne pas mourir d'amour pour vous, me parait un non-sens ! Mon Dieu, que je sois mille fois déchiré pour vous2! »; cet évêque-la était bien fait pour comprendre la religieuse qui rêvait d'un Institut de vierges où les victimes volontaires prêteraient au bon Sauveur leur corps, leur cœur, leur esprit, leur âme, pour qu'il y continuât son immolation rédemptrice, achevant en elles, de la sorte, ce qui manque à sa passion bénie3.
1. Cet excellent jeune homme est mort en A'ouvelle-Guince, en juillet 1893, un mois après son arrivée.