‹ Monseigneur Joseph-Octave Plessis, premier archevêque de Québec. Par L.O. DavidChapitre 15 sur 29 · M. PRÉVOST ET LE TYPHUS · texte numérisé non relu

M. PRÉVOST ET LE TYPHUS

Mais une époque lamentable arrivait. Un fléau terrible, venu d'outre-mer, à la suite des fils infortunés de la catholique Irlande, allait s'abattre sur nos tranquilles rivages, au moment même que ces malheureux, ruinés par la misère et la faim, y posaient le pied. Epoque douloureuse, mais glorieuse toutefois pour la religion et pour le pays dont les principaux laïques, et notamment la Faculté de Médecine, rivalisèrent de zèle avec le clergé et les communautés religieuses pour soulager tant et de si grandes infortunes. On le sait, les annales du Canada l'ont inscrit, prêtres et religieuses, tous furent constamment à la hauteur de leur mission. Le glorieux trépas que ces héros ou héroïnes de la charité trouvèrent au milieu de centaines de malheureux auxquels ils s'étaient empressés d'aller porter secours, leurs noms précieux devant Dieu, sont encore dans la mémoire de tout le monde et demeureront à jamais en bénédiction parmi nous.

Ce fut en effet un beau spectacle que donnèrent alors les diverses communautés religieuses de Montréal. Ceux qui furent témoins de leur intrépidité à affronter la maladie, savent mieux que nous, avec quel zèle et

quelle émulation elles se disputèrent le privilège de soigner les pauvres Irlandais. Les prêtres de St. Sulpice, pasteurs de la paroisse, volèrent les premiers là où les appelait leur poste de dévouement. D'autres membres du clergé s'adjoignirent à eux, ot la Mort, choisissant ses victimes, frappa indistinctement sur les uns comme sur les autres. (1)

Le premier Pasteur du diocèse, Mgr. Bourget et son vénérable coadjuteur Mgr. J. C. Prince, donnant l'ex-

(1) L'?3vêc.hé perdit «ieux de bcs membres, le T. Rév. Hyacinthe Hudon, vicaire-général, chanoine-doyen do la cathédrale, âgé de 55 ans, le 12 août 1847.

Le vénérable M. Antoine Rey, âgé de C4 ans, le 28 juillet. St. Sulpice perdit cinq de ses membres, en 15 jours :

M. Patrice Morgan, âgé de 32 ans, le 8 juillet.

M. Jpan-Baptiste-Eticnne Gottofrey, âgé de i<3 ans, le 11.

M. Rémi Carof, âgé de 32 ans, le 13.

M. Pierre Richard, âgé de 30 ans, le 15.

M. John Richard, âgé de 60 an?, le 23.

Deux autres prêtres du diocèse succombèrent aussi :

M. Colglian, curé de St. André.— M. Laurent Mcinerny, âgé de 30 ans, le 11 juillet.

Monseigneur Bourget voulut faire lui-même l'inhumation de MM. Rey, Morgan, Carof, P. Richard et Mcinerny.

Monseigneur J. C. Prince, fit l'inhumation du T. R. H. Hudon et de M. John Richard.

Monseigneur Phelan, Administrateur du diocèse da Kingston, fit l'inhumation de M. Gottofrey.

emple à tout le troupeau, plusieurs prêtres de leur clergé et un nombre plus considérable encore de Religieuses de nos différentes communautés eurent l'honneur d'être atteints eux-mêmes du fléau.

C'est sur ces entrefaites que, dans l'impossibilité de pourvoir à des besoins exceptionnels et toujours croissants, le digne Supérieur du Séminaire fut obligé d'appeler, au secours des Messieurs de lu paroisse, les prêtres employés au collège et de fermer subitement cet établissement.

Un de ses premiers choix tomba sur Messire Prévost pour qui l'appel de son Supérieur fut un oracle. Il s'arracho donc aux regrets de ses chers élèves et part incontinent pour les vastes hôpitaux établis à l'extrémité de la Pointe St. Charles.

En présence de la mort qui moissonnait ses frères autour de lui, il fut admirable de courage et d'énergie, A ceux qui lui recommandaient la prudence, il répondait par ces paroles du Sauveur : " Bonus pastor animam suam dut pro ovlhus suis: h hon pasteur donne sa vie pour ses brebis." Enfin, épuisé de fatigues, il fut atteint lui-même du ti/phus, et l'on fut obligé de l'envoyer à l'Hôtel-Dieu où il demeura longtemps, condamné par les médecins, suspendu entre la vie et la mort. Dans le délire de la fièvre, on l'entendait encore encourager les

pauvres pestiférés, les exhorter à la confiance en Dieu et leur montrer la porte du Ciel.

En relatant ces faits, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner le secours puissant que vinrent apporter aux prêtres du pays, les RR. PP. Jésuites de New- York, appelés à Montréal dans ces douloureuses circonstances. (1)

Quant à M. Prévost, après une longue et pénible convalescence, Dieu le rendit à l'amour de ses confrères, heureux d'avoir inauguré par un si beau dévouement, les prémices de son ministère paroissial.

Messire Prévost avait montré dans sa chaire de professeur une aptitude marquée pour renseignement, un goût pur pour les lettres, beaucoup de discernement et d'habileté dans le maniement des caractères. D'autres qualités devaient éclater en lui sur un théâtre différent. C'est surtout au Séminaire de St. Sulpice, comme desservant la paroisse, qu'il devait se faire connaîti-e aux catholiques de Montréal, dont il a su constamment mériter l'estime et l'affection.

Nous ne parlerons pas de la confiance qu'il inspira dès son début comme confesseur. Un très-grand nombre de fidèles s'empressèrent de lui confier la direction de

(l) Ce furent les RR. PP. Driscoll, Mignard, Dumerlç, Duruuquet, Ferrard et Sbiensky.

I^r conscience. Cette grande et laborieuse tâche fut proprement le genre de ministère auquel M. Prévost se consacra perpétuellement jusqu'à ses derniers jours et où il a, on peut le dire, consumé ses forces avec un zèle et une persévérance au-dessus de tout éloge.

Toutefois ce ne fut pas à beaucoup près son unique occupation ; et l'on ne sera peut-être pas peu surpris que, en dehors de l'exercice du saint tribunal, il ait été investi successivement ou simultanément des charges ou fonctions suivantes : visiteur de quartier,-catéchiste,-aumônier de la prison, des hôpitaux, des pauvres, — commissaire d'écoles, dont il a été longtemps le président — directeur de la congrégation des hommes et enfin — curé d'office, charge qui, seule, renferme une si grande multitude de détails et dont il a soutenu le poids pendant dix ans.

Nous le répétons, il y a peut-être lieu de s'étonner qu'il ait pu suffire à des emplois si multipliés et si divers. Mais ce qui met le comble à son éloge, c'est que, de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu et suivi dans sa vie sacerdotale, on peut affirmer que, tout en suivant ponctuellement le règlement commun de la maison à laquelle il avait l'honneur d'appartenir, et par la constante fidélité qu'il a mise à suivre le règlement particulier qu'on verra plus loin et qu'il s'était tracé dès le début de sa

carrière, il n'a jamais négligé aucune des parties d'un ministère si étendu, et qu'on n'en voit aucune dont il ne se soit acquitté à la satisfaction générale.

Nous ne pouvons évidemment le suivre dans cette série d'actions journalières qni remplirent si bien une vie tellement occupée ; mais il nous sera permis de relever au moins certains détails relatifs à quelques-uns de ces points.

Visite des malades et des quartiers. — Entouré d'une confiance aussi universelle et d'une clientèle nombreuse de pénitents, Messire Prévost dut avoir nécessairement un très-grand nombre de malades à visiter sur tous les points les plus éloignés de la ville et des faubourgs. Or, c'est un fait notoire qu'il fut constamment, de jour et do nuit, au service de tous et qu'il leur a prodigué avec la plus tendre charité, à la grande édification des familles, tous les secours spirituels, et souvent temporels, dépendant de son ministère.

Nous savons de source certaine que plusieurs fois il fut appelé la nuit par méprise, à la place d'un de ses confrères. Au lieu de répondre au messager : cela regarde un tel monsieur, il se contentait de lui demander, " pensez-vous que le malade voudra se confesser à moi ? Si la réponse était affirmative : Eh bien ! mon cher ami,

dans ce cas, partons bien vite et laissons reposer njon ' confrère."

Quant aux visites de quartier, M. Prévost visitait beaucoup et assidûment les familles de sa circonscrip- . tion ; et nous ne craignons pas d'en référer au témoi- ^j gnage du public au sujet de la satisfaction avec laquelle il était reçu dans chaque maison. Dieu seul connaît le fruit qu'il a pu faire dans l'exercice de cette fonction.

Catéchiste. — Avant de devenir curé d'office, M. Prévost exerça l'emploi délicat de catéchiste. Ce fut toujours pour lui un bonheur. Alors môme qu'il l'était, malgré ses nombreuses occupations, surtout le dimanche, il avait demandé comme une faveur de préparer à la première communion les enfants les plus ignorants et déjà avancés en âge. On était frappé de l'air ouvert et gracieux avec lequel il conversait avec les enfants, de l'art qu'il avait de les interroger et de les intéresser en ■1 captivant leur attention. Aussi, tout en les instruisant solidement des vérités de la religion, eutil l'heureux don de s'en faire aimer ; et nous savons de bonne part qu'un nombre considérable des enfants auxquels il avait fait faire la première communion, ne l'ont jamais quitté depuis et ont voulu s'adresser constamment à lui jusqu'à sa mort.

Commissaire cC Ecoles. — Président des commissaires d'écoles pour Montréal, il trouvait encore le temps de s'occuper de l'instruction des jeunes élèves qui fréquentaient les Académies et les écoles placées eous sa surveillance. Il visitait régulièrement ces établissements, interrogeait les élèves, s'intéressait à leur progrès et s'étudiait à les confier à des maîtres chrétiens et habiles qui les dirigeaient. C'est à M. Prévost que Montréal doit en grande partie Y Académie Commerciale Catholique de M, Urgel Archambault, et V Académie Ste. Marie de M. J. 0. Cassegrain, où le commerce est sûr de pouvoir recruter des employés intelligents et fidèles.

Pénétré de l'importance d'une éducation saine et solide pour la jeunesse du pays, il portait le plus haut intérêt aux nomtreuses écoles des chers Frères qui, sur tous les points de la ville, sont en possession de la donner au plus grand nombre des enfants de notre populeuse cité.

Chaque année, à l'époque de la rentrée des classes, il donnait, du haut de la chaire, les avis les plus chaleureux sur l'importance de cette éducation, s'efforçant de réveiller par tous les moyens possibles la foi des parents, et leur r.-ippelant à C3t égard une obligation aussi sacrée. (1)

(1) On trouvera ci-uprè.-<, une des allocutions qu'il a adressées aux fidèles à cette occasion.

h qu'il faisait en public, il eut occasion de le faire en particulier, sans, du reste, se départir jamais de la douceur qui accompagnait tous ses procédés, môme dans les remontrances les plus justes, comme lu fait voir le trait suivant, cité par un témoin oculaire :

" II y a deux ans, je me trouvais au parloir du Séminaire: un homme, à l'air effaré, entre brusquement et demande M. Prévost, Le portier s'empresse d'aller l'avertir ; mais à peine avait-il mis le pied dans le parloir que, l'homme accourant du fond de la salle où il s'était assis, s'écrie : pourquoi donc, M. Prévost, les Frères ne veulent-ils plus recevoir mon enfant dans leur école? S'ils persistent à ne pas me rendre justice, sachez que, dès demain, je l'envoie aux écoles protestantes. M. Prévost, avec sa bonté ordinaire, lui répond tranquillement : mon ami, je ne connais pas les raisons des chers Frères, mais il est à croire qu'ils en ont de bonnes. Du reste, comme je ne suis point chargé moi-même de la visite des écoles des Frères, il faudrait demander un tel monsieur, peut-être pourra-t-il arranger les choses selon vos désirs.

" On va croire sans doute qu'une réponse si polie et si bienveillante aurait adouci notre furieux. Loin de là, il éclate au contraire en nouvelles injures, et contre Mi Prévost lui-même et contre les prêtres en général.

" En l'entendant parler ainsi, je dois avouer que je ne me sentais pas moi-même. J'étais tellement indigné que je fus sur le point de saisir mon homme par le collet et de lui faire franchir d'un seul bond les degrés de la porte.

" Mais toujours calme et le sourire sur les lèvres, M. Prévost se contenta de lui dire : mon ami, je ne vous connais plus; comment pouvez-vous, vous qui êtes si bon chrétien, parler de la sorte ! Tenez, un peu de calme ; et bientôt vous serez confus et tout honteux de vousmême et de paroles si peu mesurées. Quant à votre enfant, je puis vous assurer, mon cher monsieur, que jamais jusqu'ici, les chers Frères n'ont refusé d'admettre dans leurs écoles un enfant tant soit peu docile et régulier

" M. Prévost n'avait pas encore fini, que ce pauvre homme, changé tout d'un coup, lui demande humblement pardon, en lui avouant franchement que son fils n'avait que trop souvent mérité son expulsion par ses absences très-fréquentes et par son habituelle indocilité.

" Frappé de ce double spectacle, je ne savais lequel admirer davantage, ou la patience inaltérable du vénéré et bien-aimé prêtre, ou le changeiyent si subit et si étonnant de ce loup devenu agneau.

" Après le départ de ce dernier, je m'approchai de M.

Prévost : Ali î lui dis-jc, il a été heureux celui-là de

s'adressera vous ! Oh! si — Eh! mon cher ami, me

dit-il aussitôt eu m'interrompant, qu'auriez-vous donc fait ? ne voyez-vous pas que vous auriez tout gâté par une réponse brusque; car elle n'aurait servi qu'ii jeter de l'huile bouillante sur le feu ; tandis que, en lui parlant avec bonté, j'ai eu la consolation, comme vous l'avez vu, de l'apaiser et de m'en faire un ami.

Service de la prison, des hôpitaux, des maisons de refuge. — M. Prévost s'acquitta de ce ministère avec son zèle ordinaire et réussit souvent à faire, de malheureux détenus, des citoyens utiles à la société.

Le même zèle l'accompagnait aux lits des malades pressés en longues files dans les vastes salles de nos hôpitaux. Egalement agréable et aux patients euxmêmes, et aux -.-..dministrateurs de ces établissements, il sut toujours se concilier le respect des uns et la reconnaissance des autres.

Une autre occasion d'exercer encore plus directement sa charité, fut la charge qui lui fut commise d'aumonier des Pauvres. Rien, on le sait, n'est plus difficile que de satisfaire aux exigences de la classe souffrante. Ce n'est pas une petite tâche que de faire accepter le secours, toujours trop modique pour la misère qu'on cherche à soulager. C'est là qu'il faut , d'une

part, ce tact, ce discernement, cette intelligence du vrai besoin ; d'autre part, cette tendresse, cette commisération, cette bonté de cœur, et enfin cette patience, cette condescendance, cette douceur inaltérable, en un mot, toutes ces qualités diverses, qui font par leur réunion, le composé tout divin de la charité. Comme pour en réaliser le beau idéal, un homme dont la mémoire est encore un baume pour tous ceux qui l'ont connu, Messire Claude Fay, avait longtemps parmi nous donné le spectacle attendrissant des imitateurs de Vincent de Paul, Ceux qui l'ont vu pendant longues années au milieu de ces groupes, chaque jour renouvelés, d'indigents qui encombraient les avenues de la maison paroissiale, ont pu mesurer ce que renfermait de trésor de vertu ce cœur sacerdotal. Héritier de la charge d'un modèle si accompli et en possession d'imiter ses exemples, Messire Hyacinthe Prévost s'efforça de le faire revivre en sa personne. C'est assez dire combien il dut faire appel à la vertu et aux idées de la foi, pour remplir avec amour ce ministère de dévouement.

Maison de refuge. — D'autres genres de misères non

moins dignes de pitié furent aussi l'objet de ses soins et

de sa sollicitude. Inutile d'entrer dans le détail de ces

œuvres, dont Dieu seul a le secret et dont la société

recueille le fruit en recouvrant, rendues souvent à la

vertn, quelques-unes de ses enfants coupables qu'elle avait dû repousser de son sein.

Directeur de la Congrégation des Jiommes. — Chargé pendant quelques années, delà Congrégation des Jiommes de Ville-Marie, son dévouement à cette œuvre accrut bientôt le nombre des membres de cette honorable société. Ses succès étonnants firent dès lors dire de lui ce qu'un ancien supérieur du séminaire, le vénérable Messire H, Roux, avait dit autrefois du jeuue Joseph Comte : " celui-là est taillé pour toutes les situations, et quelque place qu'il occupe, il sera toujours le premier."

L'église des RécoUets, lieu de réunion des Congréganistes, était pauvre et peu fréquentée, M. Prévost l'embellit comme par enchantement, et y fit affluer une foule pieuse et recueillie ; heureuse impulsion qui s'est soutenue jusqu'à ce jour.

A son départ de la Congrégation pour aller exercer à la paroisse la charge de curé-d'office, les Congréganistes voulurent lui offrir un souvenir de leur respectueuse reconnaissance. On se cotisa pour lui présenter une montre en or. Ayant eu vent de leur dessein, il leur fit dire qu'il ne pouvait rien recevoir, et les fit prier de vouloir appliquer à l'église de Récollets la somme per-

çue. C'est avec cette somme que plus tard on construisit les bancs des Dignitaires.

Cependant Messieurs les Congréganistes l'obligèrent d'accepter au moins un cœur en vermeil renfermant tous leurs noms. Sur un des côtés on a inscrit : " A M. H. Prévost, prêtre de St. Sulpice." Sur l'autre côté on lit: Mémento Congregationis tuœ. (^Souvenez-vous de votre Congrégation.')

M. PRÉVOST CURÉ D'oFFICE DE LA PAROISSE DE MONTRÉAL.

Curé d'office. — En 1854, M. Prévost fut nommé curé-d'ofiice, charge qui exige la réunion d'une foule de qualités morales, soutenues d'une santé à toute épreuve. Quoique d'un tempéramment altéré par sa terrible attaque du typhus et usé par des travaux incessants, le nouveau curé-d'office sut rappeler ses illustres prédécesseurs, en se montrant toujours à la hauteur de leurs vertus et de leur habileté.

Mettez- vous par la pensée en contact journalier avec une population comme celle de Montréal, obligé de rece-

voir tout le monde, d'entendre le plus petit comme le lus grand, le plus riche comme le plus pauvre ; tiraillé en tous sens et pour toute sorte d'affaires, vous comprendrez alors seulement la somme de patience, de résignation nécessaire à une pareille fonction. Or, jamais M. Prévost n'a manifesté la moindre répugnance, le moindre dégoût ou le moindre ennui.

Il prenait gaiement la chose, toute sérieuse et toute accablante qu'elle était. Tous peuvent lui rendre ce témoign:ige, qu'il fut toujours le mcMue, boi, empressé, obligeant. Les mères de famille avaient recours à son autorité pour ramener à l'obéissance leurs enfants indociles et insoumis ; et il réussissait presque toujours pour le i lus grand bien des uns et des autres.

Quel zèle il montrait pour la réhabilitation des mariages, pour rétablir la paix dans les ménages en discorde, toutes démarches ordinairement couronnées de succès ! Combien de personnes le remercient pour avoir béni et sanctifié des alliances, naguère coupables et désormais chrétiennes ! Prudent comme le serpent, doux comme la colombe, il avait encore la pénétration du regard. Rien dans la ville n'échappait à son attention. On comprend à peine l'étonnant secret par lequel il avait pu acquérir une connaissance si parfaite de tout Montréal, des paroissiens, des noms et prénoms des

pères de familles, de leurs enfants, de leurs domiciles, de leurs occupations.

Son zèle pour la décoration et l'ornementation des églises qui avait encore grandi depuis son départ du collège, put se déployer largement. Sous son administration, la voûte de la Basilique de Notre-Dame fut peinte, le grand châssis du chœur fut placé, les orgues puissantes que tout Montréal admire furent posées, et en dernier lieu, la sacristie fut entièrement renouvelée. M. Prévost aimait son église, et s'il avait, peut-être, plus compté sur luimême et moins craint de se hasarder dans de grandes entreprises, il eut complètement changé cette mngnifique Basilique, il aurait pu marcher heureusement sur les traces de Messire Quiblier; car il posséd.ût, comme ce prêtre illustre, la confiance des catholiques et il aurait pu faire des œuvres pareilles.

Bien n'égalait sa vigilance sur le détail et ses attentions minutieuses, on peut dire, de nuit et de jour. Il s'était imposé, entr'autres, d'aller chaque soir, après la prière, faire une ronde dans son église, souvent jusque dans la cave, dont il avait du reste confié la garde aux hommes les plus fidèles.

On sait l'assiduité qu'il mettait et toute la sollicitude qu'il apportait, chaque semaine, dans le Conseil ordi-

naire de Fabrique, comme aussi dans toutes les Assemblées générales de MM. les Marguilliers.

Toutes les œuvres, qui se rattachaient à la paroisse, excitaient en lui un vif intérêt : Association de Saint Jean-Baptiste et célébration de sa fête nationale — Société de Tempérance — Conférences de Saint Vincent de Paul— Confréries ou Associations de tout genre — Bibliothèque Paroissiale ou Œuvre des Bons Livres — Cabinet de Lecture — Publication de VEcho qui, à titre de reconnaissance pour la mémoire de M. Prévost, a le premier publié ce présent écrit, — tous ces différents objets ont eu ses sympathies et partagé ses soins.

Là où M. Prévost excellait surtout, c'était dans ses avis de chaque dimanche et fête. Nous le voyons encore dans le vaste temple en présence de plusieurs milliers de fidèles. Il a des reproches à l:ur faire, des conseils à leur donner, des vérités dures à leur dire. Cependant tous l'écoutcnt avec le respect dû au ministre du Dieu de toute justice, avec l'amour des enfants pour leur père.

On a hâte de l'entendre et on demeure satisfait de ce qu'il a dit.

En voici un léger échantillon : ayant un jour à fîûre entendre à son auditoire que le produit des quêtes ordinaires, destinées à l'entretien de l'église, lui parais-

eait relativement un peu modique ; comme il touchait là une corde délicate, il expose d'abord avec ménagement à ses auditeurs l'objet de sa représentation ; puis il termine par ces paroles : " Ce qui nous encourage, " M. F., à vous parler ainsi, c'est le bon accueil que " vous avez fait jusqu'ici à tous ceux qui sont venus " faire appel à votre générosité. Il y a tant d'églises " qui se sont élevées et embellies à l'aide de vos chari- " tables offrandes, pourquoi celle-ci qui est la vôtre ne " se ressentirait-elle pas également de vos libéralités ? " N'est-ce pas ici, M. F., que cette maxime devrait " surtout trouver place : Charité bien ordonnée, commen- " ce par soi-même. Ce n'est pas que je trouve vos •' aumônes déplacées : à Dieu ne plaise, mais c'est que " rien ne me paraît plus juste que de commencer ici par " penser à nous, et à ne pas oublier ce que nous devons " à la gloire de notre religion et à l'honneur do notre " culte.

" Ainsi, M. F., à toutes vos autres bonnes œuvres, " vous pourrez joindre celle-ci ; et si vous éprouvez un " jour de la consolation à dire : Seigneur, j'ai donné à " manger à ceux qui avaient faim et à boire à ceux qui " avaient soif; j'ai revêtu le pauvre et recueilli l'infirme ; " vous n'en éprouverez pas moins à lui dire : Seigneur, " j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où ré-

" side votre gloire : Domine, dilexi decorem domûs tuce " et locum habitationis gloriœ tuce"

Ses instructions étaient claires, familières ; c'était le cœur qui parlait au cœur, sans respect humain, sans affectation, et non l'esprit toujours vain dans ses pensées. Ce n'est pas qu'il fût insensible aux séductions de l'éloquence, ni que son style manquât de charmes et de vigueur, mais il avait pris par son règlement la ferme résolution de ne jamais faire de phrases. N'allons pas croire cependant qu'il parlât sans préparation ; non, docile à l'avis do Fénélon, il respectait trop son auditoire pour s'y aventurer ; comme il désirait toucher plutôt que plaire, il s'attachait plus au fonds qu'à l'enveloppe de ses discours ; et, chose remarquable, après l'avoir entendu, l'âme et l'esprit étaient satisfaits du fond et de la forme de ses entretiens.

En 1850, il fut chargé de prêcher le sermon, le jour de la Saint Jean-Baptiste. On trouvera plus loin quelques fragments de ce discours pris sur des notes incomplètes.

Après tout ce que nous venons de dire, sera-t-on étonné d'apprendre qu'une auréole d'estime, de sympathie ait toujours entouré le hom cher et vénéré de Messire Hyacinthe Prévost. On l'a dit ailleurs : la haute société l'appelait l'aimable et le parfait gentilhomme, et le peuple l'appelait le bon monsieur Prévost.

Cependant ses travaux incessants et nombreux, les fatigues, l'obligation sacrée de se lever assez souvent la nuit, quoique soufiFrant lui-même, la maladie qu'il avait contractée aux sheds et dont il s'était toujours ressenti, commencèrent à altérer gravement sa constitution. D'abord sans maladie bien caractérisée, son zèle pour son ministère lui cachait à lui-même le dépérissement progressif de sa santé. Il parlait peu de son état : on ignorait même s'il le connaissait. On le devinait toutefois à quelques paroles qui lui échappaient à son insu. Ses amis, ses confrères, ses supérieurs justement alarmés, l'engageaient parfois à se ménager davantage ; mais, lui, pressé par l'amour des âmes, comme autrefois St. François de Sales, se contentait de répondre qu'il allait bien et qu'il ne faisait que son devoir. Il devait mourir sur le champ de bataille, les armes à la main, la face tournée vers les autels de son roi. Du reste, cette nature d'élite fut bonne même avec la souflFrance et la mort. M. Prévost vit en souriant le trépas venir à lui , et quand il en sentit la dernière étreinte, il l'embrassa, on peut dire, avec la possession complète de ses excellentes facultés. Quelle grâce privilégiée que de conserver à ses derniers moments sa lucidité d'esprit, alors qu'il faut s'apprêter à paraître devant son juge !

SA maladie; sa mort.

Le lundi, 12 septembre, à une heure et trois quarts de l'après-midi, la communauté toute entière des prêtres de St. Sulpice se réunit à l'église pour prendre le St. Sacrement et se rendre processionnellement auprès du malade. M. le Supérieur, en surplis et en étole, revêtu de la chape, portant le Saint Sacrement, se rendit de l'église à l'infirmerie, précédé de ses confrères tenant en main des cierges allumés et récitant à deux chœurs le psaume Miserere.

Au milieu de ce concours et en face du Dieu qu'il allait recevoir, M. Prévost fut saisi ; mais, il ne put, à cause de son extrême faiblesse, proférer aucune parole. Après une courte, mais tendre exhortation de M. le Supérieur, il reçut la sainte communion avec de grands sentiments de foi et de piété. Il demanda ensuite lui-même l'Extrême-Onction.

Le lendemain mardi, vers trois heures, ayant exprimé encore de lui-même à M. le Supérieur le désir de recevoir l'Indulgence plénière in articula mortis, il la reçut en présence de plusieurs de ses confrères.

Dans cette circonstance, il renouvela la déclaration qu'il avait faite tant de fois, pendant sa maladie, du bonheur qu'il éprouvait de mourir dans la maison do

Saiat-Sulpice, et pria très-expressément M. le Supérieur de vouloir bien le faire savoir au Supérieur Général de la Compagnie, à Paris.

Sentant sa fin approclier, M. Prévost témoigna le vif désir d'avoir un dernier entretien avec son premier et plus ancien directeur de conscience, le Révérend Messire Baile, autrefois directeur du collège et aujourd'hui du Grand Séminaire. Il voulait déposer dans le cœur de ce vénéré confrère, encore une fois avant de mourir, l'expression de sa reconnaissance et de sa confiance, se recommander à lui et recevoir sa dernière bénédiction.

Aucun secours religieux ne manqua donc au cher malade : Sacrements, prières, neuvaines, suffrages des fidèles à qui il fut plusieurs fois recommandé du haut de la chaire, visites fréquentes de ses confrères, surtout présence assidue de son confesseur, le vénérable Messire Billaudèle, qui l'avait constamment dirigé depuis son entrée dans l'état ecclésiastique, enfin indulgence plénière spéciale, applicable aux mourants.

Le soir du môme jour qui précéda sa mort, M. Prévost voulut être, quelques instants, seul avec un de ses confrères, son compatriote, son ancien condisciple et ami particulier, Messire J. J. Perrault, qui pendant sa longue maladie, avait été constamment auprès d^ lui, lui prodiguait avec empressement les soins les plus

tendres de l'amitié. Après quelques mots sur affaires temporelles, il ne fut plus question jusqu'à sa mort que de Dieu et d'entretiens pieux.

Vers le milieu de la nuit, le malade désira qu'on récitât avec lui les prières des agonisants auxquelles il répondit distinctement. Il continua de souffrir jusqu'àfll trois heures où il éprouva un étouffement qu'on crut être le symptôme de son dernier soupir. Quelques actes lui furent suggérés auxquels il s'associa autant que sa faiblesse le lui permettait. De temps en temps il portait la main sur son cœur pour s'assurer si le voile de Notre- Dame de Pitié qu'il avait fait demander était bien à sa place. Je veux mourir, disait-il souvent, avec ce voile. D'autrefois on l'entendait prononcer des orai-jBj sons jaculatoires, entr'autres ces paroles du Sauveur mourant: Inmanus tuas, Domine, œmmendo spiritum meum : Mon Dieu, c'est entre vos mains qve je remets mon âme. — Et encore cette strophe touchante d'une hymne à la sainte Vierge :

Maria, Mater grati'cB, Mater miseriœrdice, Tu nos ah lioste protège, Et mortis liorâ suscipe.

0 Marie, Mère de grâce, Mère de miséricorde, défendez-moi de Vennemi, recevez mon âme à l'heure de la mort.

Cette douce invocation à Marie, patronne de la bonne mort, semblait avoir pour son cœur des charmes ineffables.

Enfin, sur les quatre heures et un quart, ses yeux amoureusement fixés sur le crucifix, il dit d'une voix plus haute et plus articulée : Jésus, Marie, Joseph ; puis appuyé sur le bras de son cher confrère et ami, M. Julien Perrault, et en présence de M. le Supérieur, il rendit doucement son âme à Dieu, le 14 septembre 1864, jour de la fête de l'Exaltation de la sainte Croix.

Ne dirait-on pas que le divin Maître ait voulu récompenser la piété si édifiante avec laquelle le vénéré défunt se plaisait à porter lui-même la croix, les vendredis du Carême à l'exercice des stations, lorsqu'il était chargé des cérémonies de la paroisse ?

Quelques minutes après son trépas, tous ses confrères en étant informés, récitaient pour lui les prières d'usage ; et comme, par une disposition toute spéciale de la Providence, l'instant de son décès venait de coïncider à peu près exactement avec le moment des Messes, en moins de quelques heures, toutes celles de ce jour purent être célébrées par ses confrères de Montréal à sou intention.

Cette nouvelle se répandant bientôt au dehors, affecta profondément la populatiou. On s'abordait avec

douleur et l'on se demandait: " Avez-vous appris la mort de ce bon M. Prévost."

Du moment où son corps, revêtu des habits sacerdotaux, put être exposé dans la chapelle du séminaire, elle ne désemplit pas, et chacun recueilli, à genoux devant le corps inanimé du bon pasteur, adressait pour lui au Ciel de ferventes prières.

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