‹ Monseigneur Joseph-Octave Plessis, premier archevêque de Québec. Par L.O. DavidChapitre 3 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Toute matière est bonne entre les mains du Très-Haut, qui a formé notre premier père de boue et lui a donné une âme par son seul souffle divin ; tout homme peut donc également devenir capable de procurer sa gloire.

Il n'a besoin pour cela ni d'une extraction noble et distinguée, ni des ressources que présente la fortune, ni d'une éducation prise dans des écoles, ni des leçons de tel maître plutôt que de tel autre ; mais, il a soin d'inspirer de bonne heure à ceux qu'il destine à de grands emplois, des sentiments convenables à leur importance. 11 veut qu'Abraham soit le père d'une postérité immense ; et il met dans son cœur une foi vive, à l'épreuve des plus rudes tentations. Il veut que Moyse soit

le chef et le guide d'un peuple nombreux, ei il lui donne en partage une prudence et une grandeur d'âme supérieures à tous les événements. Il veut que Bézéléel et Odiat soient les architectes du tabernacle et de l'arche d'alliance ; et il les revêt de son esprit, de la sagesse et de la science nécessaires pour conduire ce grand ouvrage à sa perfection. Il veut que Jérémie fasse entendre sa voix au roi de Juda, à ses princes, à ses prêtres et au peuple de la terre, il lui délie la langue, il fait de lui une forteresse, une colonne de fer et un mur d'airain qui ne peut être ébranlé. Vous voyez déjà, Messieurs, où tend cette induction. Dieu avait pareillement destiné Mgr Briand à défendre un jour la gloire de son nom et à devenir le boulevard de sa religion dans cette partie du nouveau monde. C'est pour cela qu'il lui donne dès ses premières années un cœur docile cor docile, un esprit juste, droit, perçant, aimant le bien et travaillant toujours à le procurer. Né sur les bords de l'Océan, il connut de bonne heure celui qui commande aux flots et qui calme les tempêtes, et se destina comme

Samuel à le servir dans le silence du tabernacle, loin du tumulte des grandes villes et des dangers qu'on y rencontre à chaque pas. Revêtu du sacerdoce, il s'attacha étroitement à un fervent ecclésiastique, célèbre par l'établissement d'une confrérie de charité, qui, jusqu'à ces derniers temps, a fait la gloire de l'Eglise de Bretagne. Sous les ordres de ce prêtre respectable, il s'exerça d'abord aux fonctions du saint ministère, et ce fut à son invitation et en se servant de ces généreuses paroles de saint Pierre : " Je vous, suivrai partout sequar te quocumque ieris, que dédaignant plusieurs bénéfices qu'on lui ofTrait dans son diocèse, il prit parti pour la mission du Canada.

Vous avez dit. Seigneur, que quiconque abandonnerait pour votre amour sa maison, son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, en recevrait le centuple et posséderait la vie éternelle ; eh bien ! récompensez aujourd'hui votre serviteur, car il a fait tout cela pour vous. M. Briand part secrètement de Plérin, n'emportant avec lui que son bréviaire et les regrets de ses proches. J.1 se

rend à pied jusqu'à Lamballe, et de là prenant la poste, se trouve en peu de jours prêt à embarquer à Larochelle. Sa famille désolée ne sait ce qu'il est devenu ; une mère tendre, des frères, des sœurs chéries, pleurent amèrement son départ ; son père troublé passe plusieurs jours en recherches de différents côtés. Mais, où courez-vous père aveugle ? Ne savez-vous pas qu'un vrai disciple de Jésus-Christ n'a pas môme la liberté de vous aller ensevelir ? M. Briand est déjà sur le point de faire voile pour le Canada.

Hâtez- vous donc, généreux étranger. Venez enrichir notre hémisphère de l'éclat de vos vertus. Apprenez-nous ce que c'est qu'un cœur docile à la voix de Dieu. Déployez vos talents et faites les servir au salut de ces heureux colons. Inspirez à cette jeunesse dont l'éducation va vous être confiée des sentiments nobles, des sentiments modestes, des sentiments pieux, tels, en un mot, que ceux qui vous rendent si estimable. Faites retentir la voûte de cette Eglise du chant des Psaumes, * auquel vous destine le devoir canonial. Rétablissez la paix dans les monastères troublés

par des dissensions intestines. Réunissez sous votre seule houlette les brebis dispersées dont chacune court après un pasteur différent. Soyez le dépositaire des secrets d'un grand prélat et le confident de ses peines ; son conseil dans les affaires épineuses ; . sa joie dans les délassements domestiques ; son support dans les calamités publiques.

Car ce fut, Messieurs, à toutes ces bonnes œuvres que se livra M. Briand en arrivant dans ce diocèse. Il trouva l'ingénieux secret de remplir en môme temps des fonctions qui jusqu'alors avaient semblé incompatibles.

Tantôt chargé de la conduite d'une troupe de jeunes séminaristes, il les porte par ses pa rôles et par son exemple à la pratique des plus solides vertus. Tantôt assis au milieu des chanoines ses confrères, il les édifie également et par son assiduité aux offices divins et par sa sagesse dans leurs asemblées délibérantes. Tantôt plongé dans les ténèbres d'un ministère obcur, il amasse dans le confessionnal de deux communautés qu'il dirige successivement ces palmes précieuses que Dieu seul peut estimer, comme lui seul est

témoin des peines par lesquelles on les gagne. Tantôt attaché au service de son évoque, aujourd'hui dans la ville épiscopale, demain en campagne dans la visite laborieuse des paroisses, il voit, comme saint Basile encore jeune, rouler presque sur lui seul toutes les affaires de l'Eglise ; continuellement en haleine, il se trouve partout, il pourvoit à tout, mais avec une présence d'esprit, une q,isance, une liberté, un détail, une modestie, une déférence pour les autres, dont on ne peut se former d'idée à moins de l'avoir connu particulièrement.

Ames mondaines, qui si souvent gémissez sous le poids de votre inutilité et de votre nonchalance, venez apprendre de notre illustre mort comment remplir ces jours (vuides) de bonnes œuvres qui occupent la plus grande partie de votre temps, interrogez ce cercueil qui renferme ses précieux restes : interrogez ceux qui ont eu l'avantage de le suivre dans ses travaux multipliés ; ils vous diront si j'ajoute un seul coup de pinceau à la vérité dans l'image que je vous présente de son activité infatigable.

Au reste, Messieurs, n'allez pas croire qu'au milieu de ce grand nombre d'occupations, M. Briand fût un homme perdu pour la société, ou qu'il tombât dans ce sérieux mélancolique ou dans cette misanthropie sèche que le monde regarde comme l'apanage Inévitable du ministère ecclésiastique. Personne ne sut peut-être mieux que lui allier la gravité de son état et les agréments de la société : ce qu'on doit à Dieu et ce qu'il faut accorder aux hommes. Il était l'âme des sociétés, la joie des conversations, recherché non seulement de ses confrères, mais encore des généraux et des intendants, des ofiBciers civils et militaires, en un mot de tout ce que la colonie renfermait de plus distingué et de plus respectable. Ami fidèle, il savait ménager son temps de manière à pouvoir s'épanouir dans des conversations intimes où Dieu trouve bon qu'on se délasse avec une sainte joie des fatigues de la journée. Mais, c'est surtout auprès du prélat dont il possédait entièrement la confiance qu'il montra, dans tout son jour, cette candeur, cette politesse, cette cordialité, cette modestie aimable qui

font l'éloge complet de la docilité de son cœur, cor docile.

Des nuages s'étaient abaissés sur la maison épiscopale ; il les dissipa en un instant ; il y attira, il y forma une société de personnes choisies dont les qualités respectables faisaient l'éloge de son tact. Il en chassa cette tristesse qui tue pour introduire cette gaîté qui porte à Dieu et qui soutient dans son service. Luimême leur proposait des sujets d'entretien, d'instruction el de récréation.

Par ces changements heureux, il prolongea de plusieurs années la vie de son illustre prédécesseur, donk la santé dépérissait sensiblement, et mérita cette confiance publique dont Dieu se servit pour le conduire comme par la main à des fonctions infiniment plus importantes.

Voyons-le donc, maintenant, sur un autre théâtre, déployer toute cette grandeur dv'âme dont la docilité de son cœur n'éfeait que la base. Car, s'il fut remarquable par ce premier endroit, il ne le fut pas moins par la noblesse de ses vues et la grandeur de ses entreprises, cor splendidum.

" Les désordres qui régnaient dans cette colonie s'étaient élevés jusqu'au ciel, avaient crié vengeance et avaient provoqué la colère du Tout-Puissant. Dieu la désola par les horreurs de la guerre, et, ce qui fut considéré par les âmes justes comme un fléau encore plus terrible, l'église du Canada se trouva veuve et sans chef, par la mort du prélat qui la gouvernait depuis dix-neuf ans. Perspective désolante ! Ah ! qu'elle répandit d'amertume dans toutes les familles chrétiennes. Chacun plaignait son malheureux sort et s'affligeait de ne pouvoir quitter un pays où le royaume de Dieu allait être détruit pour toujours. Nos conquérants, regardés d'un œil ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de l'horreur et du saisissement. On ne pouvait se persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de maîtres. Nation généreuse, qui nous avez fait voir avexî tant d'évidence combien ces préjugés étaient faux ; nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre ren-

fermait dans son sein ; nation exemplaire, qui, dans ce moment de crise, enseignez à l'univers attentif en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent et donr si peu connaissent les justes bornes ; nation compatissante, qui venez de recueillir avec tant d'humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce royaume auquel nous appartînmes autrefois ; nation bienfaisante, qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre libéralité ; — non, non, vous n'êtes pas nos ennemis, ni ceux de nos propriétés que vos lois protègent, ni ceux de notre sainte religion que vous respectez. Pardonnez donc ces premières défiances à un peuple qui n'avait pas encore le bonheur de vous connaître ; et si après avoir appris le bouleversement de l'état et la destruction du vrai culte en France, et après avoir goûté pendant trente-cinq ans les douceurs de notre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maîtres ;

n'imputez pas à la totalité ce qui n'est que le vice d'un petit nombre

" Bien éloigné de donner dans ces erreurs, Mgr Briand vit à peine les armes britanniques placées sur nos portes de ville, qu'il conçut en un instant que Dieu avait transféré à l'Angleterre le domaine de ce pays, qu'avec le changement de possesseurs nos devoirs avaient changé d'objet ; que les liens qui nous avaient jusqu'alors unis à la France étaient rompus, que nos capitulations ainsi que le traité de paix de 1763 étaient autant de nœuds qui nous attachaient à la Grande Bretagne en nous soumettant à son souverain ; il aperçut ce que personne ne soupçonnait que la religion elle-même pouvait gagner à ce changement de domination, etc.

" Mgr Briand avait pour maxime qu'il n'y a de vrais chrétiens, de catholiques sincères, que les sujets soumis à leur souverain légitime. Il avait appris de Jésus-Christ qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César; de saint Paul, que toute âme doit être soumise

aux autorités établies ; que celui qui résiste à

la puissance résiste à Dieu môme, et que par cette résistance il mérite la damnation ; du chef des apôtres, que le roi ne porte pas le glaive sans raison, qu'il faut l'honorer par obéissance pour Dieu, propter Deum, tant en sa personne qu'en celles des officiers et magistrats qu'il députe, sioe ducibus tanquam ab eo missis. Tels sont, chrétiens, sur cette matière, les principes de notre sainte religion ; principes que nous ne saurions trop vous inculquer, ni vous remettre trop souvent devant les yeux, puisqu'ils font partie de cette morale évangélique à l'observance de laquelle est attaché votre salut. Néanmoins, lorsque nous vous exposons quelquefois vos obligations sur cet article, vous murmurez contre nous, vous nous accusez de vues intéressées et politiques, et croyez que nous passons les bornes de notre ministère ! Ah ! mes frères, quelle injustice ! Avez-vous jamais lu que les premiers fidèles fissent de tels reproches aux apôtres, ou ceux-ci au Sauveur du monde lorsqu'il leur développait la même doctrine ? Cessez donc de vouloir nous imposer silence ; car nonobstant vos reproches, nous ne cesse-

rons de vous le redire : soyez sujets fidèles, ou renoncez au titre de chrétiens.

" Lors de l'invasioA de 1775, notre illustre prélat connaissait déjà la délicatesse, ou plutôt l'illusion d'une partie du peuple à cet égard. Mais, il aurait cessé d'être grand si une telle considération l'avait fait varier dans ses principes ou vaciller dans l'exécution. Sans donc s'inquiéter des suites, il se hâte de prescrire à tous les curés de son diocèse la conduite qu'ils doivent tenir dans cette circonstance délicate. Tous reçoivent ses ordres avec respect et en font part à leurs ouailles. Le prélat prêche d'exemple en s'enfermant dans la capitale assiégée. Dieu bénit cette résolution ; le peuple, après quelque incertitude, reste enfin dans son devoir : les citoyens se défendent avec zèle et courage. Au bout de quelques mois, un vent favorable dissipe la tempête. Les Assyriens confus se retirent en désordre ; Béthulie est délivrée, la province préservée, et nos temples retentissent de chants de victoire et d'actions de grâces, etc., etc."

Sermon prêché a la cathédrale de Québec, le

4"* DIMANCHE DU CARÉAIE, l'^^ AVRIL 1810, A LA SUITE DE LA PROCLAMATION DE SON EXCEL- LENCE LE Gouverneur en chef, du 21 mars,

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