‹ Monseigneur Joseph-Octave Plessis, premier archevêque de Québec. Par L.O. DavidChapitre 20 sur 29 · INFLUENCE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA RELIGION

Messieurs,

S'il est des devoirs que la Patrie exige de tout citoyen, il eu est aussi que la Religion lui commande. Ces devoirs, vous les avez compris, vous les connaissez parfaitement. L'éclat,

(1) Oe projet de discours, trouvé parmi les anciens papiers de M. Prévost, était loin d'être complet : nous donnons ici ce que nous avons pu en recueillir comme un souvenir de ses premiers travaux, au début de son ministère à la paroisse de Montréal.

la pompe, l'empre.?scment avec lesquels vous célébrez celte fête, nous en sont un s^ûr garant. Oui, Mes:«ieur8, ces bannières nationales avec leurs emblèmes religieux, celte harmonie sainte mêlée aux chants de la pairie, ce concours des citoyens de toutes les classes dans le temple, ces vœux formés aux pieds des autels pour la prospérité commune, tout cela ne dil-il pas hautement que vos cœurs ne battent pas moins pour la Religion que pour la Patrie ; et que, si vous êles fiers du sang qui coule dans vos veines, vous ne l'êtes pas moins du précieux héritage de la foi que nos pères nous ont transmis? Ah! jfl puisse ce précieux germe, se développant tous les jours, servir efficacement à la prospérité et au bonheur de notre jeune Canada ! Puissent les enfants de cet heureux pays goûter toujours celle paix, cette tranquillité, cet ordre qui en sont les doux fruits !

Mais ces vœux et ces souhaits que forme en ce beau jour votre patriotisme, ne sauraient se réaliser qu'autant que vous serez fidèles à marcher sous l'étendard de la Religion. Les arts auraient beau briller, le commerce fleurir, lès

lumières s'étendre, toujours sera-t-il vrai de dire que la Religion, et la Religion seule, pourra soutenir noire pays et le rendre heureux ! et bientôt nous verrions le corps social, dont nous faisons partie, se dissoudre dans l'anarchie, ou s'abrutir dans la servitude, si la Religion ne le vivifiait plus; car " si Dieu, dit le Prophète, ne garde lui-même la Ciié, c'est en vain que veillent à ses portes ceux qui sont préposés à sa garde."

Telle est. Messieurs, la pensée que je viens aujourd'hui développer devant vous, veuillez me suivre, en m'accordant votre attention et surtout votre indulgence.

Un des plus grands désirs de l'homme, c'est de voir régner partout l'ordre, cet ordre que réclament impérieusement le besoin des familles et celui des particuliers. Mais cet ordre si nécessaire, qui le procurera à la société, qui le lui donnera? La Religion et la Religion seule; car tout ce qui peut contribuer au bonheur de l'homme, soit comme individu, soit comme membre de la stjciélé, la Religion seule en est la source el l'origine. Interrogez tous les siècles,

jonsnltez toutes les traditions, fouillez dans les plus anciens monuments de l'histoire, et partout vous verrez que là où il n'y a point eu de religion, il n'y a eu qu'anarchie, désordre et confusion.

En effet, la société ne peut se maintenir heureuse qu'autant qu'elle peut mettre un frein aux passions et aux vices qui en troublent la tranquillité. Or, ce frein, oi!i le trouver? nulle part ailleurs que dans la Religion.

En effet, seraîl-ce dans les lois humaines? Il est vrai que la crainte de la loi, celle de l'autorité qui veille à son exécution, ou de la peine qu'encourt celui qui la viole, opposent une digue puissante à l'entraînement du viee et préviennent par-là bien des crimes. Mais si cela est certain, il est certain aussi que la loi humaine, n'atteignant que le crime qui s'est produit au dehors, n'a aucune action sur la volonté coupable qui l'a enfanté. Elle arrête bien le bras, mais elle laisse au cœur toute sa perversité : au fait matériel se termine toute son action ; tout ce qui ne nuit pas visiblement au bien public n'est plus de son ressort.

Que, multipliant les moyens de répression, qu'élargissant les prisons, que dressant partout l'échafaud, le législateur parvienne à intimider l'assassin, à refouler dans l'ombre. le malfaiteur armé du poignard, aura-t-il extirpé par-là, du sein des sociétés, le poison qui les ronge ?

(Suivent les indications d'un développement que nous n'avons pas le droit de compléter, et qui se terminent par cette citation bien appropriée du Cardinal de la Luzerne :)

" La loi humaine n'est qu'une faible barrière opposée à un torrent ; elle ne peut arrêter que les rochers qu'il roule ; et quand ils se seront amoncelésjils finiront par l'entraîner elle-même ; tandisque la loi religieuse est une digue insurmontable qui repousse le choc continuel des eaux : c'est le commandement que Dieu a donné aux flots de se briser sur le rivage : " hùc usque ventes. Il faut donc pour maintenir l'ordre dans la société un frein plus fort que celui des lois humaines.

Où donc encore le trouver ce frein ? Sera-ce dans l'intérêt que l'homme a de se montrer vertueux ? Mais n'est-ce pas une chimère de sup-

poser que cet intérêt prévale sur l'entraîne^ ment des passions mauvaises? En effet quel langage tiendrait-il cet intérêt, lorsqu'il se trouverait en conflit avec celui du vice ? Quel influence exercerait-il sur l'homme passionné, lorsque celui-ci pourrait dérober ses convoitises aux regards du public, sous le voile impénétrable d'un secret assuré ? Que gagnerait-il, par exemple, sur l'injuste détenteur d'un bien dont personne ne revendique la propriété ? Comment pourrait-il persuader à l'innocence indigente de résister généreusement aux appas de la séduciion? Comment persuaderait-il à l'homme que le malheur pousse au crime, de demeurer U dans une vertueuse pauvreté ? C'est donc en vain que la philosophie prétendrait trouver dans l'intérêt privé une autre barrière contre les passions et les vices. ^|

" Sans l'espérance des biens à venir, écrivait un des coryphées du philosophisme du dernier siècle, on pourrait mettre la vertu et l'innocence au nombre des choses sur lesquelles Salomon a prononcé son arrêt définitif: vanité des vanités, tout est vanité."

Qu'on ne vienne pas encore nous vanter le désinléressernent, la bonne foi, la probité, les serltirnents d'honneur et do délicatesse, comme existant chez les hommes pour qui d'ailleurs la Religion n'est qu'un nom.

(Ici, l'orateur ayant réfuté directement celte nouvelle chimère, dépeint, avec trop de vérité, l'influence des hommes pervers sur les destinées des sociétés.)

Que deviendrait le monde, dit-il, gouverné par de tels hommes ? Ce qu'il deviendrait, écoutez bien, chrétiens mes chers concitoyens : Vous n'auriez pas seulement à gémir sur vos autels renversés, sur vos temple:? démolis, sur vos ministres égorgés ou futigifs, etc., etc. ; mais constitution, lois, justice humaine, tout disparaîtrait, et il ne resterait plus que la force et les passions. Tout le monde voulant commander, personne r:e voudrait obéir ; on se disputerait le pouvoir avec rage, et l'Etal déchiré, deviendrait bientôt la proie de la haine et de ia cupidité des factieux. Devenu indépendant de toute autorité et libre de tout devoir,

l'homme ne reconnaîtrait plus d'autre règle que

celle de ses désirs, d'autre loi que sa force. Ainsi donc, oubli profond des devoirs, mépris pour la vertu ; ambition, et volupté devenues le mobile de toutes les actions; tout ce qui fait le bonheur des hommes réunis en société, comme la concorde et la paix, l'union domestique, l'amitié fidèle, la tendre compassion, la mutuelle sécurité, à jamais bannies ; familles désunies, parents armés contre parents; tel serait l'état déplorable où aboutirait fatalement une société régie par des principes anti-chrétien '. Aussi n s'écriait le patriarche de l'impiété : " Si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l'empire de ces êtres infernaux qu'on nous peint sans cesse acharnés contre leurs victimes."

Et d'ailleurs, n'est-ce pas là, au langage des Saints Livres, l'état des peuples sans religion : " Un peuple entier, nous dit le Prophète, se ruera homme contre homme, voisin contre voisin ; et avec un grand lumulte, l'enfant se lèvera il contre le vieillard, la populace contre les grands, parce qu'ils ont élevé leur langage et leurs inventions contre Dieu."

Jetons, en effet, Messieurs, un regard en arrière, et un spectacle fécond en désastres ne nous montrera-t-il pas l'accomplissement trop réel de cette effroyable prédiction ? O France ! n'en fis-tu pas la cruelle expérience, quand sur les débris du trône et de l'autel, quand sur les ossements du prêtre et du souverain, parut la philosophie avec son règne de Terreur 9 Que de sang ce règne d'un jour ne versa-t-il pas dans tes villes et tes campagnes ? Que d'horreurs n'excita-t-il pas chez tes enfants? que de ruines cette philosophie n'amoncela-t-elle pas sur ton sol ? Et lorsque la Religion reparut dans ton sein, que de désastres ne lui fallut-il pas réparer, que de plaies n'eut-elle pas à cicatriser?

De tout ce que nous venons de dire, concluons hardiment. Messieurs, qu'il n'y a que la Keligion qui puisse maintenir le bon ordre et les mœurs ; que seule, elle veille à la sûreté des individus et à la conservation des familles ; en un mot, que seule, elle est la base de tout l'ordre social.

Qu'on lui laisse donc exercer son empire, qu'on lui permette d'introduire partout son code, qu'on ne s'oppose pas à son action bienfaisante ; et

13*1611 loin do nuire à la société, et d'en arrêter les progrès par ses lois, marquées au coin d'une sagesse infinie, elle en fera fonctionner tous les rouages avec une précision, une justesse et un ensemble admirables. Seule, elle maintiendra une parfaite harmonie entre les chefs et les subordonnés, prévenant chez les uns les désordres de l'anarchie, chez les autres l'abus tyrannique du pouvoir. D'elle-même, elle classera les membres de la société, les plaçant dans des conditions diverses, mais en leur assignant des fonctions, en leur imposant des devoirs qui n'auront d'autre but que le bonheur commun. Elle fera régner la justice chez le magistrat, la probité chez le négociant, le désintéressement chez le ministre d'Etat, l'amour du travail chez l'artiî«an, chez tous l'éloignement du vice et la pratique du bien, source de tout dévouement et premier germe des actions héroïques.

Il n'est donc pas besoin d'insister davantage sur une vérité palpable et dont vous êtes tous convaincus.

Mais, si la Religion est la base de l'ordre dans la société, elle l'est aussi de sa prospérité et cie son bonheur.

Je regrette beaucoup, Messieurs, que le temps ne me permette pas de développer celle dernière réflexion; cependant, avant de terminer, disons-en quelques mots.

La prospérité publique consiste surtout dans l'amour du travail, dans l'activité du commerce, dans la gloire des arts, dans le progrès des lettres, dans cet esprit de générosité qui inspire tous les sacrifices, qui accepte tous les dévouements. Or, je vous le demande, la Religion en faisant du travail une obligation, et de l'oisiveté un vice, ne favorise-t-elle pas efficacement l'industrie ? ne protége-t-ellc pas le commerce, en condamnant la mauvaise foi, les supercheries, les banqueroutes frauduleuses, les spéculations injustes, les f ntreprises téméraires qui compromettent la fortune publique et l'aisance des familles ?

Est-ce donc sérieusement qu'on pourrait se

demander si la Religion est utile à la prospérité des Etats ? Fut-il jamais une vérité plus évidente ? Parcourons en effet, les annales scientifiques et lilléraires des nations, partout nous verrons que, parmi cette foule de savants dont l'Histoire a immortalisé les noms et le souvenir, le plus grand nombre appartient au Christianisme. Ainsi, dans les arts ou les sciences, est-il quelque branche où le Catholicisme ne puisse se glorifier d'avoir donné l'essor au talent^ en lui fournissant les modèles les plus parfaits? N'est-ce pas lui qui anima le pinceau des Raphaël, et qui créa l'Art moderne en fécondant le génie puissant des Michel-Ange ? Que d'orateurs n'a-t-il pas produits ; et même jusque dans la poésie, que de modèles n'a-t-il pas formés? N'est-ce pas le Christianisme qui enflamma le génie des Augustin, des Jérôme, des Bossuet? n'est-ce pas lui qui forma l'âme des Fénélon, des Ravignan, des Lacordaire ?

Parcourons l'Asie et l'Afrique aux premiers siècles de l'Église : quel spectacle ravissant de gloire et de science, de lumière et de civilisation, ne présentaient pas ces contrées, alors que

le flambeau de la Foi y brillait dans tout son éclat! Mais hélas! quelles ténèbres, quelle ignorance, quel esclavage et quelle barbarie, depuis que le Catholicisme a abandonné ces peuples infortunés !

Que dirons-nous encore des senlirat-nts que la Religion sait inspirer à ses enfants ? Quel dévouement ! Quels sacrifices ! Les annales de l'Eglise ne sont-elles pas remplies des services qu'elle a rendus à l'humanité, d'âge en âge, de siècle en siècle ? Et qui ne sait que le même esprit de dévouement qui enfanta tant de prodiges, en a aussi enfanté de semblables parmi nous ? Que de noms illustres ne pourrions-nous pas citer ici dont la Patrie aussi bien que la Religion s'honoreront toujours ! Rappelions-nous seulement ces prêtres, enfants du pays comme nous, brisant par une vertu surhumaine les liens les plus chers, et s'en allant, en grande joie, arroser de leurs sueurs et de leur sang des contrées lointaines et sauvages, sans autre espoir, sans autre désir que d'arracher à l'ignorance, au malheur et au crime, des hommes qu'ils n'avaient jamais vus. Rappel-

)ns-nous encore ces associations d'honnmes,de jeunes gens, de femmes mêmes, œuvres toutes de foi, et du sein desquelles le pauvre recevant du riche le travail et l'aumône, ils se rapprochent, s'unissent et travaillent de concert au bien commun. Contemplons ces institutions touchantes que le Christianisme a multipliées autQur de nous. Que île biens n'en a pas retiré et n'en retire pas encore la Patrie ! Ici, la Sœur de Charité recueille les enfants délaissés ; là, l'humble Frère des Ecoles-Chrétiennes, enseignant à l'enfance les éléments des lettres, la doctrine des sciences, et la doctrine plus précieuse encore des devoirs, forme des citoyens pleins de Patriotisme, parce qu'ils sont pleins de Religion.

O Religion sainte, que tu es belle ! que tu es divine! Ah! périsse ma droite plutôt que de ne point vivre et de ne point mourir dans ton sein ! Uni à toi d'esprit et de cœur, je bénirai, toute ma vie, cet heureux instant oij régénéré en Jésus-Christ, j'ai commencé à combattre sous tes étendards ! Oui, que ma langue s'attache à mon palais, si jamais je t'oublie, et

si tu n'es pas la première dans mes chants et mes cantiques! Voilà mon serment solennel ; que cet autel sacré en soit toujours le témoin fidèle ! Mais, Messieurs, j'en suis sûr, c'est aussi le vôtre à tous ; car tous, nous aimons notre Religion sainte, comme nous chérissons notre beau Canada. Oui, ô Canada ! nous t'aimons tous, et ton nom réveillera toujours dans le cœur de tes enfants les plus douces émotions ! Mais voulons-nous conserver notre nom et notre nationalité ; tenons par dessus tout, Messieurs, à notre Religion; tenons-y de cœur et d'esprit ; qu'elle préside à loutes nos entreprises ; qu'elle soit la base de notre vie privée comme de notre vie publique ; que son influence se fasse sentir dans les familles comme chez les particuliers; car ne l'oublions jamais, du moment que notre Religion abandonnerait ce pays, c'en serait fait de nous ; c'en serait fait de notre langue, de nos usages et de nos lois. Au contraire, que la Religion soit chère à tous ; que tous acceptent son joug avec docilité, que tous obéissent avec fidélité à ses préceptes, et notre Nationalité deviendra comme ce solide

lîffce dont il est parlé dans l'Evangile : " L.a pluie est descendue, les fleuves se sont débordés, les vents ont soufflé, et sont venus fondre sur cette maison, et elle n'est point tombée, parce qu'elle était fondée sur la pierre." (St. Math. ch. 7, v, 25.)

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